‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 66 sur 223 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

Naiz pour l'honneur en ce monde nous sommes ;

Les cris, les pleurs sont indignes des hommes,

Qui de nature ont le cœur généreux

Pour ne broncher sous le sort malheureux;

Mais vers le ciel dressant tousjours la teste,

Ont pour sujet toute action honneste,

Un haut courage, un vertueux penser

Qui ne se peut de Fortune offenser.

Entre les morts est morte l'espérance;

Entre les vifs elle a sa demeurance.

Espère donq, et hardy ne reçoy

Le desespoir pour le loger chez toy.

L'espérance est des laboureurs nourrice,

L'espérance est aux prisonniers propice,

Sans elle en mer le pilote n'iroit,

Bref, sans l'espoir le monde periroit.

Rien n'est si dur qu'une roche massive,

Rien n'est si mol qu'une fontaine vive;

Et toutefois l'onde avecques le temps

Mange la roche et la creuse dedans.

Toute douleur, tant soit longue et mordante, Tant soit sa playe en nostre cœur ardante, Se peut casser par patience, ainsi Qu'un grand rocher sur le bord endurci Casse à l'entour, sans bouger de sa place, D'un pied constant la mer qui le menace.

Mets, je te prie, au devant de tes yeux L'heure, le jour, et le temps et les lieux, Où quelquefois ta constance asseurée A la rigueur de Fortune endurée, Voire plus grande et plus forte beaucoup Que n est l'Amour qui t'a donné ce coup.

Souvienne-toy combien dessus la plaine De la grand' mer tu as souffert de peine, Pendu sur l'onde, assailly de la mort Qui t'espioit à deux doigts prés du port.

Souvienne-toy combien tu as sur terre Souffert de mal au travail de la guerre,

Ronsard. — v. 7

98 Les Poèmes.

Blessé, navré, rigueur dessus rigueur, Où toutesfois tu n'as perdu le cœur.

Voudrois-tu donq', ô nouvelle misère!

Le perdre ainsi pour chose si légère?

Souvienne-toy, regaignant ta raison, Que ta maistresse est de grande maison, De noble sang, et non pas amusée A dévider ou tourner la fusée ; Et que son œil, mais un soleil doré, Et son esprit des autres adoré, Et ses cheveux, les liens de ta prise, Sa belle main à la victoire apprise, Son ris, son chant, son parler et sa vois Méritent bien le mal que tu reçois.

Endure donq' : les amours sont semblables Aux jours qui sont de nature muables, Tantost sereins et tantost pluvieux, Chauds et glacez, ainsi qu'il plaist aux cieux.

J'estois un jour amoureux d'une dame Qui d'outre en outre avoit percé mon ame De ses beaux yeux ; plus mon cœur s'allumoit Mourant pour elle, et moins elle m'aimoit, De mon tourment apparoissant plus belle, Et sa beauté la rendoit plus cruelle.

Comme un chévreul qui de peur va fuyant Devant un loup de famine aboyant, Qui ja déjà de sa griffe le presse ; Ainsi fuyoit ceste jeune maistresse.

O quantesfois tout seul entre les bois, Entre l'effroy des antres les plus cois, Ay-je conté dans un désert sauvage Le mal receu pour un si beau visage?

O quantesfois aux rochers d'alentour Ay-je conté la rudesse d'Amour, Et arresté les vents à ma complainte?

Echo sans plus, de mes souspirs atteinte, Me respondoit, et d'un pareil esmoy M'accompagnant, pleuroit avecques moy.

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