‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 77 sur 223 · AU SEIGNEUR DE CRAVAN · texte numérisé non relu

AU SEIGNEUR DE CRAVAN

Pin, qui estends ton hérissé fueillage Sur mon jardin et dessus mon bocage, Le seul honneur des arbres d'alentour, Droit, bien toffu, de Cybele l'amour; Que je tremblois naguère à froide crainte Qu'on ne coupast ta plante qui m'est sainte! Helas ! je meurs quand j'y pense en ces jours Que Blois fut pris, et qu'on menaçoit Tours.

Quiconque soit qui eust embesongnée A te couper la première congnée, Avec le coup eust veu tout à la fois Jaillir du sang; car au cœur de ton bois Vit cet Atys que la mère ridée Aima jadis sur la montaigne Idée ; Et le second qui d'un trenchant baston T'eust fait la playe, il eust d'Eresichthon Senty la faim ; car ta plante sauvage Vaut en beauté le chesne et davantage, (a) Chesne à Cerés, qui avoit en tout temps Le chef orné des bouquets du printemps, Où la Dryade estoit dessous vivante, Naissant, mourant, tout ainsi que la plante.

a. Var. :

Senty la faim; car ta plante amoureuse Passe le chesne à la cyme glandeuse,

1. En 1573 et 1578; depuis il est dédié à Jehan Odin. Ronsard. — VI. 8

1 14 Les Poèmes.

Quelle chanson diray-je en ton honneur, Pin, de mon clos la gloire et le bon-heur? Diray-je pas que ton escorce amere Enferme Atys, que la Dindyme mère Aima sur tous, comme elle le mua, Et de ses loix prestre l'institua?

Je le veux bien; l'histoire n'en est vaine. Jadis Catulle en sa langue romaine Nous le conta comme venant des Grecs; (a) Et moy François en me jouant après Te rediray, à fin que ton histoire Maugré le temps fleurisse par mémoire.

Atys estoit un jeune jouvenceau D'esprit gaillard, de visage assez beau, Qui furieux se mit en la séquelle De ces chastrez, ministres de Cybelle.

Premier et loix et statuts leur donna, Puis ses tesmoins d'un caillou moissonna.

Au son du buis, par le mont solitaire, Loin de chasteaux, de bourgs, et du vulgaire, Erroit suivi (couvert d'estranges peaux) De ces chastrez, hommes-femmes troupeaux.

Ta raison fut en fureur convertie, Qui te coupas ta meilleure partie, 0 bon Atys! aveuglé de malheur, Tu te coupas le membre le meilleur, Tes deux tesmoins gros de glaire féconde, Sans qui seroit un désert ce grand monde; Ce n'est ton doigt, ton aureille, ou ta main, Mais les auteurs de tout le genre humain.

Après trois jours que la poignante rage Eut donné trêve à son foible courage,

a. Var. :

Je le veux bien; Atys, tu le mérites : Catulle, honneur des Romaines Charités, Te feit Romain en imitant les Grecs;

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