Livre premier. i i i
Salade, pain, et toute la maison Aux plus beaux mois de la prime saison ; Car de couleur, Soucy, je te ressemble, Tu es, Soucy, mon frère, ce me semble.
Tu es tout jaune, et tout jaune je suis Pour trop d'amour qu'effacer je ne puis.
Printemps, hyver, tu gardes ta verdure; Printemps, hyver, le soin d'amour me dure.
Double tu es et simple. Quant à moy J'ay simple cœur et j'ay simple la foy ; (a) Mais mes pensers et mes ennuis sont doubles Selon les yeux et farouches et troubles De ma maistresse, et mon soin est doublé Si son œil est ou farouche ou troublé.
Quand le soleil, ton amoureux, s'abaisse Dedans le sein de Tethys son hostesse, Allant revoir le père de la mer, On voit ton chef se clorre et se fermer Palle, défait; mais quand sa tresse blonde De longs cheveux s'esparpille sur l'onde Se réveillant, tu t'éveilles joyeux, Et pour le voir tu dessiles tes yeux, Et sa clarté est seule ton envie, Un seul soleil te donnant mort et vie.
Quand je ne voy les yeux de mon soleil, De toutes parts un aggravé sommeil Dessus le front des ténèbres me donne, Si qu'esblouy je ne cognois personne.
Mais aussi tost que ses rais dessus moy Me font un jour, d'yeux et de cœur je voy Mille beautez, tant sa gentille flame En m'éclairant me reluit dedans l'ame, Et loin du corps dont je suis empesché,
a. var. :
Double, est ta fleur, ta fleur est simple aussi, Mon cœur est simple, et vit tous jours ainsi;
ii2 Les Poèmes.
Tient mon esprit aux astres attaché.
On dit, Souci, quand au bras on te lie, Que tu guaris de la melancholie.
Or en cela nous sommes differens ; Ce que je voy, tout triste je le rens Ainsi que moy, tant il sort de tristesse Hors de mes yeux pour ma rude maistresse, Qui froide et lente, et morne en amitié Mon pauvre cœur ne veut prendre à pitié, Me consommant d'amour, tant elle est belle; Et je veux bien me consommer pour elle.
Adieu, Souci! si Cherouvrier, passant Par son jardin, voit ton chef florissant, Qui toute fleur au temps d'hyver surpasse, Que l'aube engendre et qu'une nuict efface, Te voyant naistre aussi tost que fanir; Soir et matin fay-le-moy souvenir Que nostre vie aux fleurettes ressemble, Qui presque vit, et presque meurt ensemble; Et ce-pendant qu'il est en son printemps, Vive amoureux et n'espargne le temps.
Si en naissant ce grand maistre qui donne Heur et mal-heur à chacune personne, M'avoit donné, mon Cherouvrier, ta vois Dont tu fléchis les peuples et les Rois, Comme estant seul de France la merveille Pour attirer une âme par l'aureille; Je chasserois la fièvre de mon corps Par la douceur de mes divers accords.
En lieu d'avoir ta nombreuse musique, J'ay l'autre ardeur, la verve poétique, Qui rompt ma fièvre et charme ma langueur, Me fait gaillard et me tient en vigueur.
Doncq' si j'avois ceste voix si divine, Présent du ciel, qui sort de ta poitrine, Je chanterois; mais ne pouvant chanter, D'escrire en vers il me faut contenter.