Livre premier
Mais ce n'est moy dont la Muse se vante; Soit bien, soit mal, Rossignolet, je chante Ainsy que toy pour me donner plaisir, Quand j'ay maistresse, argent et le loisir. Quoy? qui t'esmeut de caresser sans cesse De tes fredons Genevre ma maistresse?
En ce genévre, où tu chantes de nuit, Dessous l'escorce une pucelle vit, A qui l'amour, la peur, et l'avanture Ont fait changer de face et de nature.
Un jour ce Dieu, qui a cornes au front, La poursuivoit d'un pied de chèvre pront. Elle courant, ayant recours aux larmes, Ainsi pria : « Diane, par tes charmes Ou me transforme, ou bien fay-moy mourir; La seule mort me pourra secourir, Ains que l'ardeur de ce bouquin je sente. »
A peine eut dit, qu'elle fut une plante; Ses doigts longuets, ses bras veineux et beaux, A longs fourchons se fendent en rameaux ; Son pied devint une morne racine, Et une escorce entourna sa poitrine; Ses longs cheveux de crainte rebroussez, Espars se sont en fueilles hérissez, Et la palleur qu'elle avoit en sa fuite Vit sur l'escorce et tousjours y habite.
Un jour lassé de la chasse des loups, Seul à l'escart )e m'endormi dessous L'ombre fatal de ce genévre, et elle En corps humain m'apparut toute telle Qu'elle fut lors que le bouc amoureux La poursuivoit par un taillis ombreux, Tant il avoit de fiâmes dedans l'ame Pour la beauté d'une si jeune dame.
Depuis ce jour jamais je n'ay cessé D'avoir le cœur de son amour blessé, Et de languir pour un si beau visage.
Et toutesfois hautain de ton ramage,
120 Les Poèmes.
Chantant, sifflant, et faisant mille tours, Tu veux tout seul jouir de mes amours, Que de bon cœur, Rossignol, je te laisse; Car ton fredon mérite ma maistresse. (a)
Et qui plus est, comme on voit un mary Plein de finesse entre dames nourry, Faire en secret l'amour à sa voisine; Quand il n'a pas une femme trop fine, La persuade, avec un beau parler, De la hanter, visiter, et d'aller Boire et manger souvent avecques elle, A fin d'avoir (par une ruse telle) Plus de moyen d'ceillader les beaux yeux Qui de son cœur se font victorieux.
Ainsi, rival, ta femme tu ameines Dedans cest arbre, où d'un nid fait de laines, Mousses, duvet, ses petits elle pond, Esclost, escouve, et abeche, qui sont Un an après, au retour des fueillages, Quarante jours Sereines des bocages.
Quoy? Rossignol, la voix ne te défaut!
Et par despit tu t'efforces plus haut!
Puis qu'autrement ma verve poétique Ne peut gaigner ton ramage rustique, Va, Rossignol, tu auras seul pour toy L'arbre amoureux, qui n'a soucy de moy ; L'arbre gentil, et toutefois farouche, Qui fait saigner aussi tost qu'on le touche.
Tandis, Binet, que la fièvre me tient Reins, teste, flanc, la Muse m'entretient, Et de venir à mon lit n'a point honte.
Or des propos que sa bouche me conte, te t'en fais part, à fin qu'à l'advenir De ton Ronsard te puisse souvenir.
OS73-) a. Var. :
Car tu vaux mieux que ne fait ma maistresse.