Livre premier
[Lors s'espanchant un si large monceau, Du sceptre bas chacunprit son morceau, Si que les Roys de l'Europe, couverte De tant d'honneurs, sont riches de sa perte,] Et de sa plume un chacun se vestit; Ainsi du grand s'enrichit le petit, (a)
Le Turc, seigneur de tant de villes fieres, De tant de mers, de ports et de rivières, Qui ose seul une Europe assaillir, Doit quelque jour s'amoindrir et faillir.
[Je te airay, Chauveau, comme ils finissent, Et comme ils sont malades et vieillissent, Et comme on doibt les sceptres secourir Pour engarder leurs courses de périr.]
Contemple-moy de ton temps les musiques : Quand elles sont et fortes et rustiques, D'un masle son, croy que telle cite Doit long-temps vivre en sa félicité ; Et la cité sera tost ruinée Où la musique est toute efféminée.
Tousjours la voix ensuit les passions, Les passions font les mutations.
Quand tu verras tant de farceurs aux villes, Sauteurs, boufons, bateleurs inutiles, Qui vont plongeant le peuple en volupté; Quand une femme a trop de volonté De s'attifer et de se faire belle, Gastant par fard sa face naturelle;
Quand tu verras que le pompeux habit D'un gentilhomme, au bourgeois interdit, Pare un marchand; quand l'humaine malice Terrace aux pieds les loix et la justice,
a. Var. :
Seul s'habilla et seul se dêvestit,
Et de très- grand luy seul se fit petit.
Ronsard. — VI. 9
Et les statuts ordonnez par les vieux;
Quand tu verras qu'un peuple audacieux Ou se mutine, ou dit mal de son Prince; Quand tu verras qu'une ardente province Par ne sçay quelle orde contagion Change de mœurs et de religion, Et curieuse aux nouveautez s'applique ; Pense, Chauveau, que telle République Est bien malade. Ainsi qu'on voit devant Le fort orage errer un petit vent, Qui çà qui là en se jouant remue Par les chemins mainte fueille menue; Incontinent le soupçonneux berger Voyant tel signe évite le danger, Et retirant ses brebis de l'herbage, Sous un rocher attend venir l'orage;
Ainsi voyant tels signes advenir, Du mal futur te pourras souvenir.
On a pensé les fiâmes immobiles Du ciel garder les sceptres et les villes, Et pour cela ils régnent longuement Quand une estoille à leur commencement Les va fondant d'une bonne influence; L'influx perdu, ils perdent leur puissance. Soit faux ou vray, mes vers n'en disent rien, Ce n'est mon but; toutefois je sçay bien Que du haut ciel les flambeaux ordinaires îvbnt si grand soin de nos humains affaires.
Selon, Chauveau, l'inclin des nations, L'esprit des Roys et les mutations, Vivent icy les sceptres qui sont nostres, Les uns bien peu, et bien long-temps les autres. Ainsi qu'on voit qu'un chesne ou qu'un fouteau Vit plus long-temps qu'un saule ou qu'un ormeau, Ou qu'un coudrier, selon leur nourriture, Ou bien selon l'air propre et leur nature, Ou bien selon le mal qui leur survient; Car en santé tousjours on ne se tient.
Or toute mort, ou soit lente ou soudaine, Vient par deux poincts à toute chose humaine, Par accidens de dedans ou- dehors :
La Parque en nous fait par là ses efforts.
Par le dehors, quand la chair est coupée Jusques au cœur, d'une homicide espée; Quand un rocher, un arbre, un soliveau Tombant d'enhaut nous froisse le cerveau.
Par le dedans, quand la fièvre, la peste, L'hydropisie, ou autre mal moleste Veines et nerfs, et les membres vitaux : Lors nous mourons, les hostes des tombeaux.
Ainsi advient aux sceptres qui se rompent, Qui par dedans ou dehors se corrompent.
Par le dehors, quand un Prince estranger Vient à main forte en armes outrager; Par le dedans, quand les guerres civilles De factions bruslent le cœur des villes ; Quand la noblesse et le peuple sans foy, Tout desbridé, fait la guerre à son Roy : Et vaudroit mieux faire bien loin la guerre Aux Sarrazins qu'en nostre propre terre, En nos fouyers, dont jamais le vainqueur N'a rapporté qu'une enflure de cœur; Et pource il faut chastier son envie.
Voylà comment le sceptre qui dévie Reprend vigueur, et se fait florissant Autant ou plus qu'il estoit languissant. Il se fait craindre aux nations estranges, Et jusqu'au ciel fait voler ses louanges.
0 tout-puissant, grand Monarque des Rois. Qui dans les cœurs nous sondes et nous vois, Qui dans tes mains gardes le cœur d'un Prince, Garde, grand Dieu, la Françoise province, Garde le Roy, ses frères et sa sœur, Garde la mère; et si quelque malheur
132 Les Poèmes.
Doit arriver dont la verge soit preste, Des ennemis puisse frapper la teste, Et s'eslongner bien loin du chef du Roy, Du tien, Chauveau, des peuples et de moy.