‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 91 sur 223 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

Un ombre lent par petite secousse Erroit dessus, ainsi que le vent pousse, Pousse et repousse, et pousse sur les eaux L'entrelassure ombreuse des rameaux.

Là mainte source en bouillons sablonneuse Faisant jaillir mainte conque perleuse, Peindoit les bords de passemens divers, De gravois gris, rouges, jaunes et pers.

Là carolloient à tresses décoifées De main à main les Nymphes et les Fées, Foulant du pied les herbes d'alentour, Puis dessous l'eau se cachoient tout le jour.

La belle Herbine (*) au haut de l'onde assise, Voyant l'enfant, soudain en fut esprise, Et se plongeant à chef-baisse le front Alla trouver Printine au plus profond :

« Royne des eaux, ma maistresse honorée, J'ay veu là haut sur la rive voirée Un jeune enfant, par qui seroient vaincus De gaillardise Apollon et Bacchus.

Venez-le voir, vous verrez une face De qui le trait les Déesses menace, Et qui plus est, un crespelu coton Ne fait que poindre autour de son menton. »

Printine adonc qui s'estoit amusée A retourner les plis d'une fusée, Laissa quenouille et filet tout soudain, Et le fuseau luy tomba de la main.

Venus adono luy darde une sagette De celles-là qu aux Nymphes elle jette, Et aux grands Dieux qu elle fait langoureux, Quand des mortels deviennent amoureux, Quittant du ciel les régions seraines Pour estre fable à nos femmes humaines, Et déguiser d'habillement nouveau Leurs corps changez en cygne ou en taureau.

1 Ces noms de Nymphes sont de l'invention de Ronsard.

140 Les Poèmes.

Prés de la Nymphe, au plus profond des ondes, Estoit Antrine aux belles tresses blondes, Et Azurine aux tetins descouverts, Verdine, Ondine, et Bordine aux yeux vers.

L'une des deux estoit encor pucelle, Et l'autre avoit du laict en la mammelle, Et de Lucine en la fleur de ses ans Avoit senti les traits doux et cuisans, Qui devidoient les toisons Tyriennes Teintes au sang des huystres Indiennes.

Incontinent tout ouvrage laissé, Nagent sur l'eau, où d'un œil abaissé Voyent l'enfant, qui de couleur ressemble A ces blancs lis qu'une amoureuse assemble Avec la rose, ou au teint de l'œillet Qui va nageant sur la blancheur du lait.

Tandis Hylas de la gauche s'appuye Dessus le bord, de l'autre tient la buye, Qu'à front panché laissa tomber en l'eau. L'eau qui s engouffre au ventre du vaisseau Fit un grand bruit ; en cependant Printine, Ardente au cœur d'une telle rapine, Sa gauche main finement approcha, Et de l'enfant le col elle accrocha ; Coup dessus coup le baise et le rebaise En 1 attirant, à fin que plus à l'aise Sa pesanteur l'emportast contre-bas ; Puis de la dextre elle happe le bras Dont il tenoit le vaisseau, et s'efforce De le tirer sous l'onde à toute force.

Hylas crioit et résistait en vain ; Dedans le gouffre il tomba tout soudain Pied -contre-mont, comme on voit par le vuide Tomber du ciel une flame liquide Toute d'un coup dans la mer, pour signal Que la navire est sauve de tout mal ; Lors le patron qui recognoist l'estoille, . Aux matelots sitle qu'on face voile :

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