Livre premier
Ou comme on void qu'en mer une bourrache Par violence en tempestant arrache Hors de son lieu le mast qui est debout, Et le fait choir à bas, cordes et tout, Dont il se tient aussi fort qu'un polype Fait contre un roc, qui se grimpe et se gripe, De ses cheveux si aherd au rocher, Que le pescheur ne l'en peut arracher ; Mais à la fin à main forte il l'arrache, Car fil à fil ses liens il détache, Et tout joyeux, en le portant parmi Tant de poissons, rit de son ennemi.
Tandis Hylas, jeune, gaillard et brusque, Aux blanches mains, à la longue perruque, Au beau visage, à l'œil noir et serain, Prit une cruche aux deux anses d'airain, Et seul entra dans la forest prochaine Pour chercher l'eau d'une belle fontaine.
Comme il alloit, les frères qui avoient Ailes au dos (*), amoureux le suivoient, Volant sur luy, pour baiser sa chair blanche. Il destournoit l'embusche d'une branche, Marchant tousjours pour soudain retourner Avant qu'Hercule arrivast à disner.
Il nourrissoit l'enfant pour tel office, En ce seul fait il luy faisoit service; Car en mangeant Hercule ne beuvoit Que la seule eau dont l'enfant l'abreuvoit, Ny Telamon, comme Fortune assemble Deux grands amis en une table ensemble. C'est un trésor que la bonne amitié, Quand un amy retrouve sa moitié.
Or cet enfant, comme son pied le meine, Dans la forest ombreuse se pourmeine Errant par tout, ains qu'aviser le bord
1. Calais et Zéthès, fils de Borée. Voir leur hymne, t. V, «9-
i$8 les Poèmes.
De la fontaine où l'attendoit la mort.
On dit qu'Hylas n'eust pas trouvé la source De si belle eau, sans un cerf, dont la course, Par le moyen de Junon, qui le cœur Portoit, marastre, enrouillé de rancœur Des faits d'Hercule, et en crevoit de rage, Cest enfant Grec guida sur le rivage.
Ceste fontaine estoit tout à l'entour Riche d'émail et de fleurs, que l'Amour De corps humains fit changer en fleurettes, Peintes du teint des pâlies amourettes : Le lis sauvage, et la rose et l'œillet, Le roux souci, l'odorant serpollet, Le bleu glayeul, les hautes gantelées, La pasquerette aux fueilles piolées, La giroflée et le passe-velours, Et le narcis qui ne vit que deux jours, Et ceste fleur que l'avril renouvelle Et oui du nom des Satyres s'appelle ('), Et 1 autre fleur (*) que Junon fit sortir Quand d'un coqu voulut son corps vestir, De tel oiseau empruntant le plumage, Du frère sien fuyant le mariage Comme trop jeune, et desdaignant le jeu D'Amour, qui ard nos cœurs d'un si doux feu.
Un chesne large ombrageoit Tonde noire; Faunes, Sylvains n'y venoient jamais boire, Ains de bien loin s'enfuyoient esbahis; Maison sacrée aux Nymphes du pais, Et au Printemps, qui de sa douce haleine Embasmoit l'air, les forests et la plaine, Que les pasteurs en frayeur honoroient.
Et de bouquets les rives decoroient.
i. Le satyrion, plante du genre des Orchidées.
2. La primevère, qu'on nomme vulgairement fleur de coucou. C'est Jupiter qui prit la forme de cet oiseau pour séduire Junon.