QUATRIESME LIVRE
Ode XXII.
J'avois les yeux et le cœur Malades d'une langueur L'une à l'autre différente ; Tousjours une fièvre ardante Le pauvre cœur me brusloit, Et tousjours l'œil distilloit Une pluye catarreuse Qui, s'escoulant dangereuse ^ Tout le cerveau m'espuisoit.
Lors mon cœur aux yeux disoit :
Le Cœur.
C'est bien raison que sans cesse Une pluye vangeresse Lave le mal qu'avez fait; Car par vous entra le trait Qui m'a la fièvre causée.
Lors mes yeux pleins de rosée , En distillant mon souci, Au cœur respondoient ainsi :
Les Yeux.
Mais c'est vous qui fustes cause Du premier mal qui nous cause A vous Tardante chaleur Et à nous l'humide pleur.
Il est bien vray que nous fusmes Auteurs du mal , qui receusmes Le trait qui nous a blessé; Mais il fut si tost passé.
Qu'à peine tiré le vismes, Que jà dans nous le sentismes.
Vous deviez, comme plus fort, Contre son premier effort Faire un peu de résistance; Mais vous pristes accointance Tout soudam avecques luy, Pour nous donner tout l'ennuy.
O la belle emprise vaine, Puis que vous souffrez la peine, Aussi bien que nous, d'avoir Voulu seuls nous décevoir.
La chose est bien raisonnable Que le trompeur misérable Reçoive le mal sur luy Qu'il machinoit contre autruy, Et que pour sa fraude il meure.
Ainsi mes yeux à toute heure, Et mon cœur contre mes yeux, Querelloient séditieux, Quand vous, ma douce maistresse Ayant soin de ma destresse Et de mon tourment nouveau, Me fistes présent d'une eau Qui la lumière perdue De mes deux yeux m'a rendue.
Reste plus à secourir Le cœur qui s'en va mourir.
S'il ne vous plaist qu'on luy face Comme aux yeux un peu de grâce.
Or pour esteindre le chaud Qui le consomme, il ne faut Smon qu'une fois je touche De la mienne vostre bouche, Afin que le doux baiser Aille du tout appaiser Par le vent de son haleine La flame trop inhumaine.
Que de ses ailes Amour M'évente tout à l'entour.
QjjATRiESME Livre. 285
Depuis l'heure que la flèche De vos yeux luy fit la brèche Si avant , qu'il ne pourroit En guarir s'il ne mouroit, Ou si vostre douce haleine Ne le tiroit hors de peine.
Ode XXIII (■).
Les Muses lièrent un jour De chaisnes de roses Amour, Et, pour le garder, le donnèrent Aux Grâces et à la Beauté, Qui , voyant sa desloyauté , Sur Parnasse l'emprisonnèrent.
Si tost que Venus l'entendit.
Son beau ceston elle vendit A Vulcan pour la délivrance De son enfant , et tout soudain.
Ayant l'argent dedans la main, Fit aux Muses la révérence :
«Muses, déesses des chansons, Quand il faudroit quatre rançons Pour mon enfant, je les apporte; Délivrez mon fils prisonnier. »
Mais les Muses l'ont fait lier D'une autre chaisne bien plus forte.
Courage donques, amoureux.
Vous ne serez plus langoureux:
Amour est au bout de ses ruses ; Plus n'oseroit ce faux garçon Vous refuser quelque chanson , Puis qu'il est prisonnier des Muses.