‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notesChapitre 117 sur 163 · A MADAME MARGUERITE · texte numérisé non relu

A MADAME MARGUERITE

Qui depuis a esté duchesse de Savoye.

Ode II.

Vierge , dont la vertu redore Cet heureux siècle qui t'adore, Non pour estre fille de roy, Pour estre duchesse, ou pour estre Si proche en sang du roy mon maistre, Qu'il n'a point d'autre sœur que toy,

Mais bien pour estre seule en France Et la colonne et l'espérance

300 Odes.

Des Muses , la race des Dieux , Que ta saincte grandeur embrasse , Suivant le naïf de ta race , Qui d'astres a peuplé les cieux.

Les Muses , d'une sage envie Tu suis pour guides de ta vie, Et non leurs vers tant seulement; Mais bien tu joins à leur science Et l'innocente conscience, Et leurs beaux dons également.

Que sert à la princesse d'estre A toutes sciences adestre Et mille fois Platon revoir, Si par l'estude tout sur l'heure Sa vie n'est faite meilleure, Mariant les mœurs au sçavoir?

Les mœurs au sçavoir tu maries, Et le sçavoir aux mœurs tu lies.

Assemblez d'un nœud gordien , T'esgarant loin du populaire.

Et de son bruit qui ne peut plaire Aux filles de l'Olympien.

Ces riches maisons somptueuses, Ces grans villes présomptueuses , Par l'orgueil d'un mur s'eslevant, Ne sont les lieux où elles dansent, Et leurs pas serrent et avancent , Le Cyntnien sonnant devant.

Mais bien par les fleurs reculées, Loin à l'écart par les vallées, Au fond de deux tertres bossus, Ou parmi les forests sauvages , Ou par le secret des rivages.

Ou dans les antres bien moussus.

Point ou peu ne hantent la table Des Dieux d'Homère, délectable Pour les vins versez de la main Du Troyen , fuyans les viandes

CiNQjJiESME Livre. 301

Délicieusement friandes Qui ne font qu'irriter la faim.

Quand quelqu'un de Pallas devise, Les Muses appreuvent l'emprise De filer, de tistre, d'ourdir, D'imposer nouveaux noms aux villes, Et sous les polices civiles Ne laisser les loix engourdir.

Mais d'aller, horrible, à la guerre , De pousser les citez par terre, Et, vierge, hanter les combas, Coiffer d'un morion sa teste , Et l'ombrager d'une grand' creste, Les Muses ne l'appreuvent pas.

Jugeant qu'il vaut mieux que la gloire

Des femmes vive en la mémoire Par autres travaux plus duisans

Que par ceux-là des Amazones;

Auquel jugement tu t'addonnes

Dés le premier fil de tes ans.

Et bien que ta royale vie

Soit de délices assouvie.

Pourtant, vierge, si fraudes-tu

Les haims qui la jeunesse appastent ,

Et jamais ta bouche ne gastent ,

Rebouchez contre ta vertu.

Car ta raison bien attrempée

Ne veut souffrir estre trompée

De leur mignard affolement ,

Ne ta force toujours toute une.

Que nulle chance de fortune

Ne peut esbranler nullement.

Aussi ces maisons tant prisées

D'un or imagé lambrissées,

Fcntaine-Bleau , Chambour, ne sont

Les séjours où tant tu t'amuses.

Que parmy les antres des Muses

Compagne des sauts qu'elles font.

?02 Odes.

Estimant trop meilleur de vivre Coye et tranquille, que de suivre Cet orgueil par toy rejette; Et loin du populaire escrire Je ne sçay quoy qui puisse dire Que quelquefois tu as esté.

0 des princesses la lumière, De quelle louange première Commenceray-je à te vanter ?

Et de mille dont tu abondes , Quelles dernières ou secondes Clorront la fin de mon chanter?

[Dirai-je comme en ton visage Tu portes engravé l'image, Les grâces de mille beautés; Et de François ton père encores, Et de ton frère qui vit ores , Les deux égales royautés ?]

Diray-je que tes yeux enchantent Les plus constans qui se présentent Devant ta face , et vistement Avecque ta voix nompareille.

Leurs tires leurs cœurs par l'aureille D'un vertueux enchantement?

[Dirai-je que la France toute De bon cœur autre chant n'écoute Que les vers fails pour ton renom Lequel de si très près le touche Qu'elle n'anime dans sa bouche Autres paroles que ton nom ?]

Diray je si quelqu'un souhéte De se feindre nouveau poète , Il ne doit sinon esprouver Quelle est ta vertu , sans qu'il songe Dessus Parnasse, ou qu'il se plonge Es flots menteurs pour s'abreuver?

Diray-je comme tu rabaisses La pompe des autres princesses,

CiNQjjiESME Livre. ]o;

Te balançant d'un juste pois, Entre lesquelles ta prudence Flambloye en pareille évidence Que ton frère par-sus les rois ?

Diray-je que les ans qui tournent De pas qui jamais ne séjournent N'ont rien veu de semblable encor A la grandeur de ton courage , Ny ne verront, bien que nostre âge Change son fer au premier or?

C'est toy, Princesse , qui animes Les fredons de nos basses rymes Pour les eslever jusqu'aux cieux, Et qui fais nos chants poétiques Egaler les vers des antiques Par un oser ingénieux.

C'est toy qui portes sur tes aisles Le sainct honneur des neuf Pucelies Obéissantes à ta loy.

C'est toy seule qui ne desdaignes De les avouer pour compaignes, Filles d'un grand roy comme toy.

N'est-ce pas toy, docte Princesse, Ainçois, ô mortelle déesse.

Qui me donnas cœur de chanter, Et qui m'ouvris la fantasie De trouver quelque poésie Qui peust tes grâces contenter ?

Mais que feray-je à ce vulgaire A qui jamais je n'ay sçeu plaire, Ny ne plais, ny plaire ne veux?

Porteray-je la bouche close , Sans plus animer quelque chose Qui puisse estonner nos neveux?

L'un crie que trop je me vante, L'autre que le vers que je chante N'est pomt bien joint ne maçonné; L'un prend horreur de mon audace ,

Et dit que sur la grecque trace Mon œuvre n'est point façonné.

Mais je responds tout au contraire, Comme l'ayant bien sceu pourtraire Dessus le moule des plus vieux, Et comme cil qui ne s'esgare Des vers repliez de Pindare, Incogneus ae mes envieux.

L'estable du grand Roy d'Elide , Nette par les travaux d'Alcide, Fonda près les champs Eleans D'Olympe les joustes illustres, Qui retournoient par chacuns lustres Anoblir les bords Piseans.

Là s'amoncelloit la jeunesse Des plus belliqueux de la Grèce, Studieuse à ravir l'honneur De l'estrange fueille honorée, Que de la terre hyperborée Apporta le Thebain veneur.

Ceux qui suans en la carrière Laissoient leurs compagnons derrière Et ceux qui de gands emplombez Meurtrissoient la chair empoullée, Et ceux qui par la lutte huillée Contre-tenoient leurs bras courbez;

Ceux oui à leurs flèches soudaines Commanaoient d'estre plus certaines ; Et ceux qui en rouant tournoient Un grand caillou d'horrible masse, Outre-volant le long espace t)u but où les coups se bornoient.

Ceux qui en limons ou en selle Devant la Grèce universelle Par douze fois rasoient le tour De la course douze fois torte , Et d'une roue entière et forte S'achetoient un brave retour ;

CiNQUiESME Livre. 50)

Ceux-ci de ceste fueilie heureuse Laçoient leur perruque poudreuse, Et craignans perdre les labeurs Pour qui leurs vertus travaillèrent, Avec la victoire éveillèrent Le mestier des premiers harpeurs;

Lesquels au soir par l'assemblée , Quand l'œil de la Lune doublée Ardoit le voile obscur des cieux , Avec les flûtes doux-souflantes Et les trompettes haut-parlantes Celebroient les victorieux.

Archiloch premier osa dire D'un simple refrain sur sa lyre Les honneurs d'Hercule en ses vers, Qui depuis Hercule servirent A tous les vainqueurs qui ravirent L'olive par combats divers.

Après, comme une eau desbordée, Ou comme la foudre guindée *Sur la nue au mois le plus chaut, S'ouït tonner la voix Dircee, Qui par l'air s'est si bien dressée Que nulle n'a bondy plus haut.

Elle par les terres étranges Cria des vainqueurs les louanges Et plutôt les fut élevant Que l'air n'est froissé par la vire Ou l'eau ronflante du navire Soufleté des gorges du vent [a).

a. Var. (1587^ :

Elit par les terres lointaines Respandit les poudreuses peines De ceux qu'Olympe vcit suer Pour l'honneur, le prix de la gloire , Ressuscitez par la mémoire Que trois mille ans n'ont sceu tuer.

Ronsard. — II. 20

5o6 Odes.

Aussi nul chant ne s'accompare Au chant courageux de Pindare , Que la honte ne coloroit D'entre-mesler ses propres gloires Avec les fameuses victoires Des bataillons qu'il honoroit;

Et tout ensemble les sceut vendre A quiconque les vouloit prendre, Plus chèrement qu'on n'achetoit Une statue feinte en cuivre, Que le vainqueur pour mieux revivre Au plus haut d'Olympe mettoit.

Tant la Grèce estoit studieuse De sa Muse laborieuse, Et tant son art eut de bon-heur, Que ses paroles honorées Escrites en lettres dorées Aux temples pendoient en honneur.

Avec Hieron, roi de Sicile, Trafiqua maint vers difficile, Où, aes brocars injurieux De Bacchylide son contraire , Fut moqué , comme chez ton frère M'ont moqué ceux des envieux (')• Ne son chant, ne la cognoissance Des Muses n'eurent la puissance De tromper l'envie, qui suit Non pas une obscure personne Mais la cognue qui foisonne Par ses vertus en fameux bruit.

Que pleust à Dieu qu'à sa hautesse Fust égale ma petitesse, Et mes vers à ses chants nerveux ; Par ta saincte grandeur je jure

I . Allusion à Mellin de Saint-Gelais , qui avoit attaqué Ronsard devant Henry II.

CiNQjJiESME Livre. 30-

Que j'entonnerois ceste injure Aux aureilles de nos neveux

Mais quoy! Madame, je n'ay faute Sinon d'avoir ta faveur haute, Sinon d'estre avoué de toy, Afin que notre France estime Que quelquefois ma basse rime Seut contenter la sœur d'un Roi {a).

S'ainsi advenoit, leur mesdire Grondant ne m'oseroit rien dire.

Qui (bons Dieux!) oseroit penser, Tant fust la langue audacieuse Et sa nature vicieuse, De vouloir les tiens offenser?

Là donc, Madame, pren la charge De m'envelopper sous ta targe.

Que de Gyge les bras archers Ne perceroient, tant elle est forte, Ne celui qui d'une autre sorte Dardoit les membres des rochers.

Lors me voyant en asseurance, Je publi'ray parmi la France Le loz de ta divinité.

Tes vertus, bontez et doctrine.

Les vrais boucliers de ta poitrine, Blanchissante en virginité;

Afin qu'après ma voix fidelle, Au soir, à la tarde chandelle.

Les mères, faisant oeuvres maints, Content tes vertus précieuses A leurs filles non ocieuses.

Pour tromper le temps et leurs mains.

a. Var.

Sinon qu'on te pense Minerve,

Et que ma Muse se reserve

Pour chanter la sœur de mon Roj.

3o8 Odes.

Peut-estre aussi , alors que l'âge Aura tout brouillé ton lignage.

Le peuple qui lira mes vers, Abreuvé d'une gloire telle, Ne te dira femme mortelle , Mais sœur de Pallas aux yeux vers ,

Et tô fera des édifices Tous enfumez de sacrifices, Si bien que le siècle avenir Ne congoistra que Marguerite, Immortalisant ton mérite D'un perdurable souvenir.

Ode III (i).

fj uand les filles d'Achelois, ^V^Les trois belles chanteresses, Qui des hommes par leurs vois Estoient les enchanteresses , Virent jaunir la toison, Et les soldars de Jason Ramer la barque argienne Sur la mer Sicilienne,

Elles, d'ordre, flanc à flanc, Oisives au front des ondes , D'un peigne d'yvoire blanc Frisotoient leurs tresses blondes, Et mignotant de leurs yeux Les attraits délicieux, Aguignoient la nef passante

r . En faveur de trois doctes filles d'Angleterre, instruictes et apprises par Denisot, conte d'Alsinois. (R.) La Croix du Maine appelle ces trois sœurs Anne, Marguerite et Jeanne de Seymour.

CiNQUiESME Livre. 500

D'une œillade languissante.

Puis souspirerent un chant De leurs gorges nompareilles, Par douce force alléchant Les plus gaillardes aureilles; Afin Que le son pipeur Frauaast le premier labeur Des chevaliers de la Grèce Amorcés de leur caresse.

Ja ces demi-dieux estoient Prests de tomber en servage, Et jà domptés se jettoient Dans la prison du rivage, Sans Orphée, qui, soudain Prenant son luth en la main, Opposé vers elles, joue Loin des autres sur la proue,

Afin que le contre-son De sa repoussante lyre Perdist au vent la chanson Premier qu'entrer au navire, Et qu'il tirast des dangers Ces derai-dieux passao;ers Qui dévoient par la Libye Porter leur mère affoiblie.

Mais si ce harpeur fameux Oyoit le luth des Serenes Qui sonne aux bords escumeuï Des Albionnes arènes , Son luth payen il fendroit Et disciple se rendroit Dessous leur chanson chrestienne Dont la voix passe la sienne (').

i . Parce que ces trois filles, en ce temps-là, firent un livre de distiques chrestiens, en latin, fort bienfaits, lesquels aussi tost furent tournez en grec, en italien, en françois , et dédiez 3 madame Maigueiite, sœur unique du roy Henry II, (R )

310 Odes.

Car luy, enflé de vains mots, Devisoit à l'aventure Ou des membres du Chaos Ou du sein de la Nature; Mais ces vierges chantent mieux Le vray manouvrier des cieux, Et sa demeure éternelle, Et ceux qui vivent en elle.

Las ! ce qu'on void de mondain ..- Jamais ferme ne se fonde, Ains fuit et refuit soudain Comme le branle d'une onde Qui ne cesse de rouler, De s'avancer et couler, Tant que rampant il arrive D'un grand heurt contre la rive.

La science, auparavant Si long temps orientale.

Peu à peu marchant avant, S'apparoist occidentale , Et sans jamais se borner N'a point cessé de tourner.

Tant qu'elle soit parvenue A l'autre rive incogneue.

Là de son grave sourcy Vint affoler le courage De ces trois vierges icy, Les trois seules de nostre âge, Et si bien les sceut tenter, Qu'ores on les oit chanter Maint vers )umeau qui surmonte Les nostres, rouges de honte.

Par vous, vierges de renom.

Vrais peintres de la mémoire, Des autres vierges le nom Sera clair en vostre gloire.

Et puis que le ciel benia Au doux sexe femiais

CiNQjjiESME Livre. ^i i

Fait naistre chose si rare D'un lieu jadis tant barbare,

Denisot se vante heure D'avoir oublié sa terre, Et passager demeuré Trois ans en vostre Angleterre, Et d'avoir cogneu vos yeux, Où les amours gracieux Doucement leurs flèches dardent Contre ceux qui vous regardent.

Voire et d'avoir quelquefois Tant levé sa petitesse, Que sous l'outil de sa vois ï[ polit vostre jeunesse, Vous ouvrant les beaux secrets Des vieux Latins et des Grecs, Dont l'honneur se renouvelle Par vostre muse nouvelle.

lo, puis que les esprits D'Angleterre et de la France, Bandez d'une ligue, ont pris Le fer contre l'ignorance.

Et que nos roys se sont faits D'ennemis amis parfaits, Tuaus la guerre cruelle Par une paix mutuelle,

Advienne qu'une de vous.

Nouant la mer passagère. Se joigne à quelqu'un de nous Par une nopce estrangere; Lors vos escrits avancez Se verront recompensez D'une chanson mieux sonnée, Qui cri'ra vostre hyraenée.

312 Odes.

Page 1