‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notesChapitre 137 sur 163 · RECUEIL · texte numérisé non relu

RECUEIL

DES ODES

Retranchées par Ronsard aux dernières éditions

DE SES œuvres.

Ode (i 560).

e suis homme né pour mourir; ^ pjJe suis bien seur que du trespas ^; B-^^ "^ ^^ sçâurois secourir ÇSî^J Q.ue poudre je n'aille là bas. le cognois bien les ans que j'ay, Mais ceux qui me doivent venir, Bons ou mauvais, je ne les sçay, Ny quand mon âge doit finir.

Pour-ce fuyez-vous-en , esmoy, Qui rongez mon cœur à tous coups, Fuyez-vous-en bien loin de moy.

Ronsard. — II. 35

^86 Odes

Je n'ay que faire avecque vous.

Au moins, avant que trespasser, Que je puisse à mon aise un jour Jouer, sauter, rire et dancer Avecque Bacchus et Amour.

A MARGUERITE(i$5o).

En mon cœur n'est point escrite La rose ny autre fleur, C'est toy, blanche Marguerite, Par qui j'ay cette couleur.

N'es-tu celle dont les yeux

Ont surpris Par un regard gracieux

Mes espris?

Puis que ta sœur de haut pris, Ta sœur, pucelle d'élite, N'est cause de ma douleur.

C'est donc par toy, Marguerite, Que j'ay pris ceste couleur.

Ma couleur palle nasquit.

Quand mon cœur

Pour maistresse te requit; Mais rigueur

D'une amoureuse langueur

Soudain paya mon mérite,

Me donnant ceste pâleur

Pour t'aimer trop , Marguerite ,

Et ta vermeille couleur.

Quel charme pourroit casser

Mon ennuy Et ma couleur effacer

Avec luy ?

De l'amour que tant je suy La jouissance subite Seule osteroit le malheur Que me donna Marguerite, Par qui j'ay cette couleur.

A SA GUITERRE [i^jo).

Ma guiterre, je te chante, Par qui seule je deçoy, Je deçoy, je romps, j'enchante Les amours que je reçoy.

Nulle chose , tant soit douce , Ne te sçauroit es^aler, Toi qui mes ennuis repousse Si tost qu'ils t'oyent parler.

Au son de ton harmonie Je refreschy ma chaleur, Ardante en flamme infinie.

Naissant d'infini malheur.

Plus chèrement je te garde Que je ne garde mes yeux , Et ton fust que je regarde Peint dessus en mille lieu.x.

Où le nom de ma déesse En maint amoureux lien.

En mains laz d'amour se laisse, Joindre en chiffre avec le mien;

Où le beau Phebus, qui baigne Dans le Loir son poil doré.

Du luth aux Muses enseigne 'Dont elles m'ont honoré ,

Son laurier preste l'oreille,

jgg Odes

Si qu'au premier vent qui vient,

De reciter s'apareilîe

Ce que par cœur il retient.

Icy les forests compagnes Orphée attire , et les vens , Et les voisines campagnes, Ombrage de bois suivans.

Là est Ide la branchue, Où l'oyseau de Jupiter Dedans sa griffe crochue Vient Ganymede empiéter,

Ganymede délectable , Chasserot délicieux , Qui ores sert à la table D'un bel échanson aux Dieux.

Ses chiens après l'aigle aboyent , Et ses gouverneurs aussi , En vain étonnez , le voyent Par l'air emporter ainsi.

Tu es des dame': pensives L'instrument approprié , Et des jeunesses lascives Pour les amours dédié.

Les amours , c'est ton office , Non pas les assaus cruels , Mais le joyeux exercice De souspirs continuels.

Encore qu'au temps d'Horace Les armes de tous costez Sonnassent par la menace Des Cantabrcs indomtez ,

Et que le Romain empire Foullé des Parthes fust tant , Si n'a-il point à sa lyre Bellonne accordé pourtant,

Mais bien Venus la riante, Ou son fils plein de rigueur, Ou bien Lalagé fuyante

Davant avecques son cœur.

Quand sur toy je chanteroye D'Hector les combas divers ., Et ce qui fut fait à Troye Par les Grecs en dix hyvers ,

Cela ne peut satisfaire A l'amour qui tant me mord :

Que peut Hector pour moy faire?

Que peut Ajax, qui est mort?

Mieux vaut donc de ma maistresse Chanter les beautez, afin Qu'à la douleur qui me presse Daigne mettre heureuse fin ;

Ces yeux autour desquels semble Qu'amour vole, ou que dedans Il se cache, ou qu'il assemble Cent traits pour les regardans.

Chanton donc sa chevelure, De laquelle Amour vainqueur Noua mille rets à l'heure Qu'il m'encordela le cœur.

Et son sein, rose naïve, Qui va et vient tout ainsi Que fofit deux flots à leur rive Poussez d'un vent adoucy.

A CASSANDRE (1550)

Opucelle plus tendre Qu'un beau bouton vermeil Que le rosier engendre Au lever du soleil , D'une part verdissant De l'autre rougissant!

390 Odes

Plus fort que le lierre Qui se gripe à i'entour Du chesne aimé , qu'il serre Eniassé de maint tour, Courbant ses bras épars Sus luy de toutes parts ,

Serrez mon col, maistresse.

De vos deux bras pliez ; D'un neud qui tienne et presse Doucement me liez; Un baiser mutuel Nous soit perpétuel.

Ny le temps , ny l'envie D'autre amour désirer, Ne pourra point ma vie De vos lèvres tirer ; Ains serrez demourrons , Et baisant nous mourrons.

En mesme an et mesme heure.

Et en même saison, Irons voir la demeure De la palle maison, Et les champs ordonnez Aux amans fortunez.

Amour par les fleurettes Du printemps éternel Voirra nos amourettes Sous le bois maternel ; Là nous sçaurons combien Les amans ont de bien.

Le long des belles plaines Et parmy les prez vers , Les rives sonnent pleines De maints accords divers ; L'un joue, et l'autre au son Danse d'une chanson.

Là le beau ciel décueuvre Tousjours un front bénin ^

Sur les fleurs la couleuvre Ne vomit son venin , Et tousjours les oyseaux Chantent sur les rameaux ;

Tousjours les vens y sonnent Je ne sçay quoy de doux, Et les lauriers y donnent Tousjours ombrages moux ; Tousjours les belles fleurs Y gardent leurs couleurs.

Parmy le grand espace De ce verger heureux , Nous aurons tous deux place Entre les amoureux , Et comme eux sans soucy Nous aimerons aussi.

Nulle amie ancienne Ne se dépitera, Quand de la place sienne Pour nous deux s'ostera , Non celles dont les yeux Prirent le cœur des dieux.

Ode (1560).

Corydon, verse sans fin Dedans mon verre du vin , Afin qu'endormir je face Un procès qui me tirace Le cœur et Tame plus fort Qu'un limier un sanglier mort.

Après ce procès ici Jamais peine ne souci, Ne feront que je me dueille :

Aussi bien , vueille ou non vueille.

39^ Odes

Sans faire icy long séjour Il faut que je meure un jour.

Le long vivre me déplaist :

Mal-heureux l'homme qui est Accablé de la vieillesse!

Quand je perdray la jeunesse , Je veux mourir tout soudain, Sans languir au lendemain.

Ce-pendant verse sans fin Dedans mon verre du vin, A fin qu'endormir je face Un procès qui me tirace Le cœur et l'ame plus fort Qu'un limier un sanglier mort.

Ode (1560).

LJ é! mon Dieu! que je te hay, Somme 1 1 Lt non pour autant qu'on te nomme

Le troid simulacre des morts;

Mais pour autant que, quand je dors,

Par toy du penser m'est ravie

L'ardeur qui me tenoit en vie;

Car, dormant, penser je ne puis

Au bien par qui vivant je suis,

Et sans lequel je ne pourroye

Estre vif, si je n'y songeoye.

Pource, ne me vien plus siller

L'œil pour me faire sommeiller;

Le veiller m'est plus agréable

Que n'est ton dormir misérable,

Qui du cœur la nuit me soustrait

Le penser qui vivre me fait.

Ode ;i 560).

Laisse-moy sommeiller, Amour !

Ne te suffit-il que de jour Les yeux trop cruels de ma dame Me tourmentent le corps et l'ame, Sans la nuict me vouloir ainsi Tourmenter d'un nouveau souci , Alors que je devrois refaire Dans le lit la peine ordinaire Que tout le jour je souffre au cœur!

Helas! Amour plein de rigueur, Cruel enfant , que veux- tu dire?

Toujours le vautour ne martyre Le pauvre cœur Promethean Sur le sommet Caucasean , Mais de nuict recroistre le laisse, A fm c[u'au matin s'en repaisse.

Mais tu me ronges jour et nuit, Et ton soin, qui tousjours me suit, Ne veut que mon cœur se reface ; Mais tousjours . tousjours le tirace , Ainsi qu'un acharné limier Tirace le cœur d'un sanglier.

Chacun dit que je suis malade, Me voyant la couleur si fade Et le teint si morne et si blanc; Et dit-on vray, car je n'ay sang En veine , ny force en artère; Aussi la nuict je ne digère Et mon souper me reste cru Dans l'estomac d'amours recru.

Mais, Amour, j'auray la vengeance De ta cruelle outrecuidance

594 Odes'

Quittant ma vie, et, si je meurs, Je seray franc de tes douleurs :

Car rien ne peut ta tyrannie Sus un corps qui n'a plus de vie.

A SON LUT(i55o) [.].

Si autre-fois sous l'ombre de Gastine Avons joué quelque chan3on latine, De Cassandre énamouré , --

Sus , maintenant, lut doré, Sus, l'honneur mien , dont la voix délectable Sçait réjouir les princes à la table, Change de forme, et me sois Maintenant un lut françois.

Je t'asseure que tes cordes Par moy ne seront polues De chansons salement ordes D'un tas d'amours dissolues ; Je ne chanteray les princes , Ny le soin de leurs provinces, Ny moins la nef que prépare Le marchant, las ! trop avare Pour aller après ramer Jusqu'aux plus lointaines terres , Peschant ne sçay quelles pierres Au bord de l'Indique mer.

Tandis qu'en l'air je souffleray ma vie, Sonner Phebus j'auray tousjours envie, Et ses compagnes aussi ,

I . Cette ode est la première que l'auteur ait jamais composée ; de même celle qu'il adresse à Jacques Pelletier, celle de Gaspard d'Auvergne et de Maclou de Lahaye, et la prière à Dieu pour la famine. Aussi ne sont-elles pas mesurées ni propres à chanter. (Note de 1 560.)

Pour leur rendre un grand-merci De m'avoir fait poète de nature , Idolâtrant la musique et peinture,

Prestre saint de leurs chansons,

Qui accordent à tes sons.

L'enfant que la douce Muse Naissant a œil bénin a veu, Et de sa science infuse Son jeune esprit a pourveu , Tousjours en sa fantasie Ardera de poésie Sans prétendre un autre bien ; Encor qu'il combatist bien , Jamais les Muses peureuses Ne voudront le premier De laurier, fust-il premier Aux guerres victorieuses.

La poésie est un feu consumant

Par grand ardeur l'esprit de son amant,

Esprit que jamais ne laisse

En repos, tant elle presse.

Voila pourquoy le ministre des Dieux Vit sans grans biens, d'autant qu'il aime mieux

Abonder d'inventions

Que de grand's possessions.

Mais Dieu juste, qui dispense Tout en tous , les fait chanter Le futur en recompense Pour le monde espouvanter.

Ce sont les seuls interprètes Des hauts Dieux que les poètes ; Car aux prières qu'ils font L'or aux Dieux criant ne sont, Ni la richesse, qui passe ; Mais un lut tousjours parlant L'art des Muses excellent, Pour dessus leur rendre grâce.

30 Odes

Que dirons-nous de la musique sainte ?

Si quelque amante en a l'aureille atteinte, Lente en larmes goûte à goûte Fondra sa chère ame toute ,

Tant la douceur d'une harmonie éveille

D'un cœur ardant l'amitié qui sommeille , Au vif luy représentant L'aimé parce qu'elle entend.

La Nature, de tout mère , Prévoyant que nostre vie Sans plaisir seroit amere , De la musique eut envie , Et, ses accords inventant.

Alla ses fils contentant Par le son , qui loin nous jette L'ennuy de l'ame sujette , Pour l'ennuy mesme donter; .

Ce que l'emeraude fine Ni l'or tiré de sa mine N'ont la puissance d'oster.

Sus, Muses, sus, celebrez-moy le nom Du grand Apelle, immortel de renom , Et de Zeuxe , qui peignoit Si au vif qu'il contraignoit L'esprit ravy du pensif regardant A s'oublier soy-mesme, ce-pendant Que l'œil humoit à longs trais La douceur de ses portrais.

C'est un céleste présent Transmis çà-bas où nous sommes , Qui règne encore à présent.

Pour lever en haut les hommes ; Car, ainsi que Dieu a fait De rien le monde parfait.

Il veut qu'en petite espace Le peintre ingénieux lace (Alors qu'il est agité),

Sans avoir nulle matière, Instrument de deïté.

On dit que cil qui r'anima les terres, Vuides de gens, par le jet de ses pierres (-)

(Origine de la rude

Et grossière multitude), Avoit aussi des diamans semé Dont tel ouvrier fut vivement formé,

Son esprit faisant cognoistre

L'origine de son estre.

Dieux! de quelle oblation Acquiter vers vous me puis-je, Pour rémunération Du bien receu qui m'oblige?

Certes, je suis glorieux D'estre ainsi amy des dieux, Qui seuls m'ont fait recevoir Le meilleur de leur sçavoir Pour mes passions guarir.

Et d'eux, mon luth, tu attens Vivre çà-bas en tout temps.

Non de moy, qui doy mourir.

0 de Phebus la gloire et le trophée, De qui jadis le Thracien Orphée

Faisoit arrester les vens

Et courir les bois suyvans!

Je te salue, ô lut harmonieux, Raclant de moy tout le soin ennuyeux,

Et de mes amours tranchantes

Les peines, lors que tu chantes!

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