ODE NON MESURÉE
A Gaspard d'Auvergne (1550).
Soyon constans, et ne prenon souci Quel jour suyvant poussera cestuy-ci ; Jetton au vent, mon Gaspard , tout l'affaire Dont nous n'avon que faire.
Pourquoy m'iray-je enquérir des Tartares
Et des païs estranges et barbares,
Quand à grand peine ay-je la cognoissance
Du lieu de ma naissance?
Volontiers l'ignorant
Va tousjours s'enquerant
Du ciel, plus haut que luy.
Las! malheur sur les hommes!
Nais au monde ne sommes
Que pour nous faire ennuy.
C'est se mocquer de genner et de poindre Le bas esprit des hommes, qui est moindre Que les conseils de Dieu, ou de penser Sa volonté passer.
Tousjours en luy metton nostre espérance , Et en son Fils nostre ferme asseurance. Au demeurant, allon avec le temps
Heureusement contens.
A l'homme qui est né
Peu de temps est donné
Pour se rire et s'esbatre.
Nous l'avons; ce-pendant
Qu'allons-nous attendant.?
Un bon jour en vaut quatre.
Soit que le ciel de foudres nous despite, Ou que la terre en bas se précipite;
RETRANCHEES. ?99
Soit que la nuict devienne jour qui luit,
Soit que le jour soit nuit, Jamais de rien n'auray frayeur ne crainte, Comme asseuré que la pensée sainte De l'Eternel gouverne en équité
Ce monde limité.
Le Seigneur de là-haut
Cognoist ce qu'il nous faut
Mieux que nous tous ensemble.
Sans nu! égard d'aucun,
Il départ à chacun
Tout ce que bon luy semble.
Je t'apprendray, si tu veux m'escouter,
Comment Tennuy d'un cœur se peut outer, Et ce que tient la tristesse cruelle
D'importune séquelle.
Tu ne seras convoiteu.x d'amasser Le bien qui doit si vitement passer, Comme trésors, honneurs et avarices,
Escolles de tous vices :
Car c'est plus de refraindre
Son désir que de joindre
L'ourse au midy ardant,
L'Escosse sablonneuse
A l'Arabie heureuse.
Ou l'Inde à l'Occident.
Tu dois encor éviter, ce me semble.
Faveurs des roys et des peuples ensemble : De leurs mignons tousjours quelque tempeste
Vient foudroyer la teste.
Ce n'est pas tout : avecques providence Fais un amy, dont l'heureuse prudence Te servira de secours nécessaire
Contre l'heure adversaire.
Ton cœur bien préparé.
De force remparé.
En la fortune adverse,
400 Odes
Patience prendra; En la bonne, craindra Que l'heur ne le renverse.
Après i'hyver, la saison variable Pousse à son rang le printemps amiable. Si aujourd'huy nous sommes soucieux,
Demain nous serons mieux.
Tousjours de l'arc Apollon ne moleste Le camp des Grecs pour leur tirer la peste ; Aucune-fois, tout paisible, réveille
Sa harpe, qui sommeille.
En orage outrageux
Tu seras courageux;
Puis, si bon vent te sort,
Tes voiles trop enflées,
De la faveur souflées,
Conduiras, sage, au port. .
Après avoir prié, devotieux,
Les deux jumeaux qui décorent les cieux,
De tousjours luire, au fort de la tempeste.
Sur le haut de la teste.
L'un escrimeur en vers tu descriras.
L'autre donteur des chevaux tu diras, Ou pour leur sœur la querelle ennemie
D'Europe et de l'Asie.