I. Les deux pôles
8o Odes.
Le ciel ardoit , la terre et l'onde Tous petillans estincelloient ; Si que le soulfre amy du foudre Qui tomba lors sur les ^eans, Jusqu'aujourd'huy noircit la poudre Qui put par les champs Phlegreans. A tant les filles de Mémoire Du luth apaisèrent le son, Finissans leur douce chanson Par ce bel hymne de victoire.
Antistrophe.
Jupiter, qui tendoit l'aureille, La combloit d'un aise parfait, Ravi de la voix nompareille Qui si bien l'avoit contrefait ; Et , retourné , rit en arrière De Mars, qui tenoit l'œil fermé, Ronflant sur sa lance guerrière , Tant la chanson l'avoit charmé ; Puis à ses filles il commande De luy requérir, pour guerdon De leurs chansons, quelque beau don Qui soit digne de leur demande.
Epode.
Lors sa race s'approcha , Et , luy flatant de la destre Les genoux , de la senestre Le sous-menton luy toucha; Voyant son grave sourci , Long temps fut béante ainsi , Sans parler, quand Calliope, De la beile voix qu'elle a.
Ouvrant sa bouche , parla Seule pour toute la trope :
Premier Livre.
Strophe xi.
« Donne-nous , mon pere , dit-elle , Père, dit-elle, donne-nous Que nostre chanson immortelle Passe en douceur le sucre doux ; Fay-nous princesses des montagnes.
Des antres , des eaux et des bois , Et que les prez et les campagnes S'animent dessous nostre vois.
Donne-nous encor d'avantage La tourbe des chantres divins, Les poètes et les devins, Et les prophètes en partage.
Antistrophe.
« Fay que les vertueux miracles Des vers , médecins enchantez , Soient à nous , et que les oracles Par nous encore soient chantez; Donne-nous ceste double grâce, De fouler l'enfer odieux.
Et de sçavoir la courbe trace Des feux qui dansent par les cieux ; Donne-nous encor la puissance D'arracher les âmes dehors Le sale bourbier de leurs corps.
Pour les re-joindre à leur naissance.
Epodc.
« Donne-nous que les seigneurs , Les empereurs et les princes Soient veus Dieux en leurs provinces, S'ils révèrent nos honneurs.
Fay que les roys décorez De nos présens honorez Ronsard. — II.
82 Odes.
Soient aux hommes admirables.
Lors qu'ils vont par leur cité , Ou lors que, pleins d'équité ^ Donnent les loix vénérables. »
Strophe XII.
A-ta-nt acheva sa requeste , Courbant les genoux humblement.
Et Jupiter, d'un clin de teste L'accorda libéralement. « Si toutes les femmes mortelles Que je donte dessous mes bras Me concevoient des filles telles (Dit-il), il ne me chaudroit pas Ny de Junon ny de sa rage ; Tousjours pour me faire honteux , M'enfante ou des monstres boiteux , Ou des fils de mauvais courage,
Antistrophe.
« Comme Mars; mais vous, troupe chère.
Que j'ayme trop plus que mes yeux, Je vous plantay dans vostre mère Pour plaire aux hommes et aux dieux.
Sus doncques , retournez au monde , Coupez-moy derechef les flos.
Et là d'une langue faconde Chantez ma gloire et vostre los.
Vostre mestier, race gentille, Les autres mestiers passera , D'autant qu'esclave il ne sera De l'art, aux Muses inutile.
Epode.
« Par art le navigateur Dans la mer manie et vire
Premier livre. 85
La bride de son navire , Par art plaide l'orateur, Par art les roys sont guerriers, Par art se font les ouvriers; Mais si vaine expérience Vous n'aurez de tel erreur :
Sans plus, ma saincte fureur Polira vostre science.
Strophe XIII.
« Comme l'aymant sa force inspire Au fer qui le touche de près, Puis soudain ce fer tiré tire Un autre qui en tire après.
Ainsi du bon fils de Latonne Je raviray l'esprit à moy ; Luy, du pouvoir que je luy donne, Ravira les vostres à soy ; Vous, par la force apollinée.
Ravirez les poètes saincts ; Eux, de vostre puissance attaints.
Raviront la tourbe estonnée.
Antistrophe.
« Afin (ô destins!) qu'il n'avienne Que le monde, appris faussement, Pense que vostre mestier vienne D'art, et non de ravissement, Cet art pénible et misérable S'eslongnera de toutes parts De vostre mestier honorable, Desmembré en diverses parts , En prophétie, en poésies.
En mystères et en amour.
Quatre fureurs qui tour à tour Chatouilleront vos fantasies.
84 Odes.
Epode.
a Le traict qui fuit de ma main Si tost par Tair ne chemine Comme la fureur divine Vole dans un cœur humain , Pourveu qu'il soit préparé, Pur de vice, et reparé De la vertu précieuse.
Jamais les dieux , qui sont bons , Ne respandent leurs saints dons En une ame vicieuse.
Strophe XIV.
« Lors que la mienne ravissante Vous viendra troubler vivement, D'une poitrine obéissante Tremblez dessous son mouvement , Et souffrez qu'elle vous secoue Le corps et l'esprit agité, Afin que , dame , elle se joue Au temple de sa deité.
Elle, de toutes vertus pleine , De mes secrets vous remplira.
Et en vous les accomplira Sans art, sans sueur ne sans peine.
Antistrophe.
(c Mais par sur tout prenez bien garde Gardez-vous bien de n'employer Mes presens en un cœur qui garde Son péché , sans le nettoyer ; Ains, devant que de luy respandre, Purgez-le de vostre saincte eau , Afin que net il puisse prendre
Premier livre. 85
Un beau don dans un beau vaisseau;
Et luy, purgé, à l'heure à l'heure
Divinement il chantera
Je ne sai auel vers qui fera
Au cœur des hommes sa demeure.
Epodc.
« Celuy qui sans mon ardeur Voudra chanter quelque chose , II voirra ce qu'il compose Veuf de grâce et de grandeur ; Ses vers naistront inutis, Ainsi qu'enfans abortis Qui ont forcé leur naissance , Pour monstrer en chacun lieu Que les vers viennent de Dieu , Non de l'humaine puissance.
Strophe XV.
« Ceux là que je feindrai poètes Par la grâce de ma bonté Seront nommez les interprètes Des dieux et de leur volonté ; Mais ils seront, tout au contraire, Appeliez sots et furieux Par le caquet du populaire Méchantement injurieux.
Tousjours pendra devant leur face Quelque démon, qui au besoin.
Comme un bon valet , aura soin De toutes choses qu'on leur face.
Antistrophe.
« Allez, mes filles , il est heure De fendre les champs escumeux ;
86 Odes.
Allez, ma gloire la meilleure, Allez , mon los le plus fameux.
Vous ne devez, dessus la terre, Long temps cette fois séjourner, Que l'ignorance avec sa guerre Ne vous contraigne retourner, Pour retomber sous la conduite D'un guide (') dont la docte main, Par un effroy grec et romain , Ailera ses pieds à la fuite. »
Epode.
A-tant Jupiter enfla Sa bouche rondement pleine , Et du vent de son haleine Sa fureur il leur soufla.
Après leur avoir donné Le luth qu'avoit façonné L'ailé courrier Atlantide, D'ordre par l'eau s'en-revont ; ■ En tranchant l'onde elles font Ronfler la campagne humide.
Strophe xvi.
Dieu vous gard , jeunesse divine, Réchauifez-moy l'affection De tordre les plis de cest hynne Au comble de perfection.
Dessillez-moy rame assoupie En ce gros fardeau vicieux , Et faites que tousjours j'espie D'œil veillant les secrets des cieux.
Donnez-moy le sçavoir d'eslire Les vers qui sçavent contenter,