EPISTRE
les faire entendre, mais plaisir, t'asseurant que je m'estimeray fortuné ayant fait diligence qui te soit agréable. Je ne fais point de doute que ma poésie tant variée ne semble fascheuse aux oreilles de nos rimeurs, et principalement des courtisans, qui n'admirent qu'un petit sonnet petrarquisé, ou quelque mignardise d'amour, qui continue tousjours en son propos; pour le moins, je m'asseure qu'ils ne me sçauroient accuser sans condamner premièrement Pindare, autheur de telle copieuse diversité, et outre que c'est la sauce à laquelle on doit gouster l'ode. Je suis de ceste opinion que nulle poésie ne se doit louer pour accomplie si elle ne ressemble la nature, laquelle ne fut estimée belle des anciens que pour estre inconstante et variable en ses perfections. Il ne faut aussi que le volage lecteur me blasme de trop me louer : car, s'il n'a autre argument pour médire que ce poinct là ou mon orthographe , tant s'en faut que je prenne garde à tel ignorant que ce me sera plaisir de l'ouïr japper et caqueter, ayant pour ma defence l'exemple de tous les poètes grecs et latins. Et, pour parler rondement, ces petits lecteurs poetastres, qui ont les yeux si aigus à noter les frivoles fautes d autruy, le blasmant pour un A mal escrit, pour une rime non riche ou un poinct superflu, et bref, pour quelque légère faute survenue en l'impression, monstrent évidemment leur peu de jugement de s'attacher à ce qui n'est rien , laissant couler les beaux mots sans les louer ou admirer. Pour telle vermine de gens ignorantement envieuse ce petit labeur n'est publié , mais pour les gentils esprits, ardans de la vertu et dédaignans mordre comme les mastins la pierre qu'ils ne peuvent digérer. Certes, je m'asseure que tels débonnaires lecteurs ne me blâmeront , moy de me louer quelquefois modestement , ny aussi de trop hautement célébrer les honneurs des hommes favorisez par mes vers : car, outre que ma boutique n'est chargée d'autres drogues que de louanges et d'honneurs , c'est le
AU Lecteur. i^
vray but d'un poète lyrique de célébrer jusques à l'extrémité celuy au'il entreprend de louer. Et s'il ne cognoist en luy chose qui soit digne de grande recommandation, il doit entrer dans sa race, et là chercher quelqu'un de ses ayeux, jadis braves et vaillans, ou l'honorer par le tiltre de son païs ou de quelque heureuse fortune survenue soit à luy, soit aux siens , ou par autres vagabondes digressions , industrieusement brouillant ores cecy, ores cela, et par l'un louant l'autre, tellement que tous deux se sentent d'une mesme louange. Telles inventions encores te feray-je voir dans mes autres livres, oij tu pourras (si les muses me favorisent comme j'espère) contempler de plus près les sainctes conceptions de Pindare et ses admirables inconstances, que le temps nous avoit si longuement celées ; et feray encores revenir (si je puis) l'usage de la lyre, aujourd'huy ressuscitée en Italie, laquelle lyre seule doit et peut animer les vers et leur donner le juste poids de leur gravité (;). N'affectant pour ce livre icy aucun tiltre de réputation , lequel ne t'est lasché que pour aller descouvrir ton jugement, à fin de t'envoyer après un meilleur combattant, au moins si tu ne te fasches dequoy je me travaille à faire entendre aux estrangers que nostre langue (ainsi que nous les surpassons en prouesses, en foy et religion) de bien loin devanceroit la leur, si ces fameux sciamaches (2) d'aujourd'huy vouloient prendre les armes pour la défendre et victorieusement la pousser dans les païs estrangers. Mais que doit-on espérer d'eux , lesquels, estant parvenus plus par opinion peut-estre que par raison, ne font trouver bon aux princes sinon
1. Ronsard chantoit ses odes et ses sonnets. Orlande, Janequin, Goudmel , etc., les ont mises en chant. Il s'en trouve de notés à la suite des Amours (1J52) et dans les recueils de musique du temps. (P. B.)