AU LECTEUR
i les hommes , tant des siècles passez que
^^^^ du nostre, ont mérité quelque louange pour
l'M avoir picqué diligentement après les traces
de ceux qui , courant par la carrière de leurs inventions, ont de bien loin franchi la borne, combien d'avantage doit-on vanter le coureur qui , galopant librement par les campagnes attiques et romaines, osa tracer un sentier incognu pour aller à l'immortalité? Non que je soy, lecteur, si gourmand de gloire ou tant tourmenté d'ambitieuse présomption que je te vueil forcer de me bailler ce que le temps peut-estre me donnera (tant s'en faut que c'est la moindre affection que j'aye de me voir pour si peu de frivoles jeunesses estimé;; mais, quand tu m'appelleras le premier auteur lyrique françois et celuy qui a guidé les autres au chemin de si honneste labeur, lors tu me rendras ce que tu me dois, et je m'efforcerav te faire apprendre qu'en vain je ne l'auray receu. Bien que la jeunesse soit tousjours eslongnée de toute stu-
I. Préface étoit alors du masculin. Cette pièce et la suivante, qui datent de ino. éliminées en ij6o, se retrouvent dans les Pièces retranchées, Edition de 1617.
Epistre
.euse occupation pour les plaisirs volontaires qui la maistrisent, si est-ce que des mon enfance j'ay tousjours estimé l'estude des bonnes lettres l'heureuse félicité de la vie, et sans laquelle on doit désespérer de pouvoir jamais atteindre au comble du parfait contentement. Donques, désirant par elle m'approprier quelque louange encores non commune , ny attrapée par mes devanciers, et ne voyant en nos poètes françois chose qui fust suffisante d'imiter, j'allay voir les estrangers, et me rendy familier d'Horace, contrefaisant sa naïve douceur, dés le mesme temps que Clément Marot (seule lumière en ses ans de la vulgaire poésie) se travailloit à la poursuite de son psautier, et osay le premier des nostres enrichir ma langue de ce nom, Ode, comme l'on peut voir par le titre d'une imprimée sous mon nom dedans le livre de Jacques Peletier, du Mans, l'un des plus excellens poètes de nostre âge, à fin que nul ne s'attribue ce que la vérité commande estre à moy. Il est certain que telle ode est imparfaite pour n'estre mesurée ne propre à la lyre, ainsi que l'ode le requiert, comme sont encore douze ou treize que j'ay mises en mon Bocage, sous autre nom que d'odes, pour ceste mesme raison, servans de tesmoignage par ce vice à leur antiquité. Depuis, ayant fait quelques uns de mes amis participans de telles nouvelles inventions, approuvans mon entreprise, se sont diligentez de faire apparoistre combien nostre France est hardie et pleine de tout vertueux labeur ; laquelle chose m'est agréable, pour voir par mon moyen les vieux lyriques si heureusement ressuscitez. Tu jugeras incontinent, lecteur, que je suis un vanteur et glouton de louange; mais, si tu veux entendre le vray, je m'asseure tant de ton accoustumée honnesteté que non seulement tu me favoriseras, mais aussi, quand tu liras quelques traits de mes vers qui se pourroient trouver dans les œuvres d'autruy, inconsidérément tu ne me diras imitateur de leur escrits ; car l'imitation des nostres m'est tant odieuse (d'au-
AU Lecteur. i i
tant que la langue est encores en son enfance; que pour ceste raison je me suis esloigné d'eux, prenant stile à part, sens à part, œuvre à part, ne désirant avoir rien de commun avec une si monstrueuse erreur. Doncques, m'acheminant par un sentier incogneu et monstrant le moyen de suivre Pindare et Horace, je puis bien dire ;et certes sans vanterie) ce que luy-mesme modestement tesmoigne de luy :
Libéra per vacuum posui vestigia princeps , Non aliéna meo pressi pede.
Je fus maintes-fois, avecques prières, admonnesté de mes amis faire imprimer ce mien petit labeur, et maintes-fois l'ay refusé, apprenant la sentence de mon sentencieux atrtheur,
Nonumque prematur in annum ;
et mesmement solicité par Joachim du Bellay, duquel le jugement, l'estude pareille, la longue fréquentation et Tardent désir de reveiller la poésie françoise, avant nous foible et languissante ,' j'excepte tousjours Heroët et Sceve et Sainct Gelais^ nous a rendus presque semblables d'esprit, d'inventions et de labeur. Je ne te diray à présent que signifie strophe, antistrophe, epode .laquelle est tousjours différente du strophe et antistrophe de nombre ou de ryme}; ne quelle estoit la lire, ses coudes ou ses cornes; aussi peu si Mercure la soupçonna de Tescaille d'une tortue, ou Polypheme des cornes d'un cerf, le creux de la teste servant de concavité resonnante; en quel honneur estoient jadis les poètes lyriques, comme ils accordoient les guerres esmeues entre les rois, et quelle somme d'argent ils prenoient pour louer les hommes. Je tairay comme Pindare faisoit chanter les hymnes escris à la louange des vainqueurs Olympiens, Pythiens, Nemeans, Isthmiens. Je reserve tout ce discours à un meilleur loisir; si je voy que telles choses méritent quelque brieve exposition, ce ne me sera labeur de te