La Franciade
Ronsard. — IL 7
98 Odes.
A JOAC HIM DU BELLAY Gentil-homme Angevin, poète excellent.
Ode XL — Strophe i.
ujourd'huy Je me vanteray
Que jamais je ne chanteray Un homme plus aimé que toy Des neuf Pucelles et de moy, Poste qui cornera ta gloire Que toute France est appreuvant, Dans les délices s'abreuvant Dont tu fiâtes l'orgueil de Loire : Car si un coup elle apperçoit Qu'à du Bellay mon hymne soit, Par monceaux elle accourra toute Autour de ma lyre , oii dégoûte L'honneur distillant de ton nom, Mignardé par l'art de mon pouce, Et pour cueillir la gloire douce Qui emmielle ton renom.
Antistrophe.
Sus avant , Muse , ores il faut Le guinder par l'air aussi haut Que ses vertus m'ont mis ici Dessous le joug d'un doux souci.
Il le mérite, ma mignonne :
Nul tant que luy n'est honorant Les vers dont tu vas redorant La gloire de ceux que je sonne ; Il s'esgaye de tes chansons , Et de ces nouvelles façons, Auparavant non imitables.
Qui font esmerveiller les tables
Premier LIVRE. 99
Et les gros sourcis renfoncer De ceste jalouse ignorance Qui ose aeja par la France L'honneur de mes vers offenser.
Epode.
L'homme est fol qui se travaille Porter en la mer des eaux , A Corinthe des vaisseaux , Et fol qui des vers te baille.
Si t'envoiray-je les miens Pour r'enclierir plus les tiens , Dont les douceurs nompareilles Sçavent flater les aureilles Des roys, joyeux de t'ouïr :
Seule en France est nostre lyre, Qui les fredons sache eslire Pour les Princes réjouir.
Strophe II.
Car le poète endoctriné, Par le seul naturel bien né, Se haste de ravir le prix ; Mais ces rimeurs qui ont appris Avec travail , peines et ruses , A leur honte enfantent des vers Qui toujours courent de travers Parmy la carrière des Muses.
Eux, comparez à nos chants beaux, Sont faits semblables aux corbeaux , Qui dessous les fueilles caquettent Contre deux aigles , qui aguettent Auprès du throne de leur Roy Le temps de ruer leurs tempestes Dessus les misérables testes De ces criars pâlies d'effroy,
100 Odes.
Antistrophe.
Voyant l'aigle; mais ny les ans, Ny l'audace des vents nuisans, Ny la dent des pluyes qui mord , Ne donne aux vers doctes la mort.
Par eux la Parque est devancée, Ilsfuyent l'éternelle nuict , Tousjours fleurissans par le fruit Que la Muse ente en leur pensée.
Le temps, qui les suit de bien loin En est aux peuples le tesmoin.
Mais quoy ! la Muse babillarde L'honneur d'un chacun ne regarde , Animant ores cestuy-cy , Et ores ces deux-là ; car elle , Des hauts Dieux la fille éternelle, Ne se Valette (') pas ainsi.
L'ayant prise pour ma guide , Avec le chant inconnu (2) De mon luth , je suis venu Où Loire en flotant se ride Contre les champs plantureux De tes ancestres heureux ; Puis, sautelant, me rameine De ton Anjou jusqu'au Maine (De mon Vendomois voisins), Afin que là je décore Et Guillaume et Jean encore, L'ornement de tes cousins ,