ET CEUX QUI PRÈS DE LA MORT BASTÏSSENT
Ode IV.
Çy uand tu tiendrois des Arabes heureux ^V^Et des Indiens les trésors plantureux, Voire et des rois d'Assyrie la pompe.
Tu n'es point riche , et ton argent te trompe.
Je parle à toy qui erres
Après l'or par les terres,
Puis, d'elles t'ennuyant,
La voile au grand mast guindés,
Et voles Jusqu'aux Indes,
La pauvreté fuyant.
Le soin meurtrier pourtant ne laisse pas D'accompagner tes misérables pas , Bien que par toy mainte grand nef, chargée De lingots d'or, fende la mer Egée.
Le soin qui te tourmente
Suit le bien qui s'augmente ,
Guidant deçà, delà,
Parmi les eaux, ta vie,
Qui moins est assouvie
Quand plus de biens elle a.
Les larges ports de Venise et d'Anvers De tous costez de tes biens sont couverts , Cherchez par eau , par vent et par tempeste 5 D'où le soleil hausse et baisse la teste.
Ces perles , achetées
Si chères, soient jettées
140 Odes.
Dedans ces eaux encor ;
Qu'on remette en sa mine
Geste esmeraude fine ,
Ces rubis et cet or.
De peu de bien on vit honnestement ; L'homme qui peut trouver contentement N 'entrerompt point son sommeil par la crainte Des blés menteurs ne par la vigne atteinte {a).
Ta fièvre est incurable ,
Avare misérable :
Car le soin d'acquérir,
Qui sans repos t'enflame,
Engarde que ton ame
Ne se puisse guarir.
A juste droit tu es ainsi traité :
Car, pour vouloir banir la pauvreté, Tu te banis de ta maison , et changes Ton doux pais aux régions estranges.
Mais le soin et l'envie,
Vrais bourreaux de ta vie ,
Ne t'abandonnent point;
Au dedans ils te nuisent,
Et sur ton cœur aiguisent
L'aiguillon qui te poind.
Et toy, vieillard du sepulchre oublieux. Qui jusqu'au ciel esleves en maints lieux Marbre sur marbre, et, ja presque mort, tascht^s Fendre les rocs que tu bailles par tasches,
La terre n'est pas pleine
Seulement de ta peine,
Mais les poissons aussi
Sentent, sous tes ouvrages
a. Var. (1587) :
De peu de rente on vit honnestement ; Le vray thresor est le contentement , Non les grands biens , lourde et fascheuse somme , Biens, non pas biens, mais le malheur de l'homme.
Deuxiesme Livre. 141
Assis sur les rivages, Leur séjour restrecy.
Bien que par toy un millier de maçons Maints gros rochers animent de façons, Si mourras-tu , et ta maison certaine Est de Pluton la maison pale et vaine. Doncques, avare, cesse, Cesse , avare , et délaisse Tant de biens amasser:
Le batelier qui garde Le port d'enfer n'a garde Pour l'or te repasser.
Là Rhadamant , le juge audacieux , Va punissant les avaricieux , Et le chetif que douce mort délivre Aise à son rang là-bas il laisse vivre. Si donc la riche pierre , Tant soit d'estrange terre, Et l'or tant recherché, Foibles, n'ont la puissance D'oster la doleance De leur maistre fasché , Pourquoy l'Egypte iray-je saccager, Pourquoy iray-je aux Indes voyager, Changeant mon aise aux richesses lointaines De l'Orient, quises à si grands peines.''
A CASSANDRE
Ode V.
a lune est coustumiere Renaistre tous les mois:
Mais, quand nostre lumière Sera morte une fois, Longtemps sans réveiller Nous faudra sommeiller.
Tandis que vivons ores,