‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notesChapitre 92 sur 163 · A ANTHOINE CH ASTEIGN ER · texte numérisé non relu

A ANTHOINE CH ASTEIGN ER

Abbé de Nantueil.

Ode XIX.

Ne s'effroyer de chose qui arrive , Ne s'en fâcher aussi , Rend rhomme heureux, et fait encor qu'il vive Sans peur ne sans souci.

Comme le temps vont les choses mondaines,

Suivans son mouvement ; Il est soudain et les saisons soudaines

Font leur cours brevement.

Dessus le Nil jadis fut la science,

Puis en Grèce elle alla.

Rome depuis en eut l'expérience,

Paris maintenant l'a.

Villes et forts et royaumes périssent

Par le temps tout exprès , Et donnent lieu aux nouveaux qui fleurissent .

Pour remourir après.

rComme un printemps les jeunes enfants croissent ,

Puis viennent en esté ; L'hiver les prend , et plus ils n'apparoissent

Cela qu'ils ont esté. ]

Naguère estoient dessus la sèche arène

Les poissons à l'envers , Puis tout soudain l'orgueilleux cours de Sène

Les a de flots couverts.

La mer n'est plus oij elle souloit estre, Et aux lieux vuides d'eaux

Ronsard. — II. i $

226 Odes.

(Miracle estrange ! ) on la void soudain naistre Hospital de bateaux.

Telles loix fit dame Nature guide,

Lors que par sur le dos Pyrrhe sema dedans le monde vuide

De sa mère les os,

A celle-fin que nul homme n'espère

S'oser dire immortel, Voyant le temps qui est son propre père,

N'avoir rien moins de tel.

Arme-toy donc de la philosophie

Contre tant d'accidens, Et , courageux , d'elle te fortifie

L'estomach au dedans,

N'ayant effroy de chose qui survienne

Au devant de tes yeux , Soit que le ciel les abysmes devienne ,

Et l'abysme lescieux.

DE LA DEFLORATION DE LEDE.

A C ai sandre.

Divisée par trois pauses.

Ode XX.

Première pause.

e cruel Amour, vainqueur De ma vie sa sujette ,

Troisiesme Livre. 227

M'a si bien écrit au cœur Votre nom de sa sagette , Que le temps , qui peut casser Le fer et la pierre dure, Ne le sauroit effacer Qu'en moi vivant il ne dure {a).

Mon luth, qui des bois oyans Souloit alléger les peines.

Las! de mes yeux larmoyans Ne tarit point les fontaines; Et le soleil ne peut voir, Soit quand le jour il apporte, Ou quand il se couche au soir, Une autre douleur plus forte.

Mais vostre cœur obstiné , Et moins pitoyable encore Que rOcean mutiné Qui baigne la rive more , Ne prend mon service à gré, Ains a d'immoler envie Le mien, à luy consacré Des premiers ans de ma vie.

Jupiter, espoinçonné De telle amoureuse rage, A jadis abandonné Et son trône et son orage ;

M. Var. (1587):

Amour, dont le traict vainqueur Fait en mon sang sa retraite , M'a SI bien esc rit au cœur Le nom de ma Cassandrette, Que le tombeau mange-chair, Logis de la pourriture , Ne pourra point arracher De mon cœur sa pourtraitare.

J28 Odes.

Car l'oeil qui son cœur estraint , Comme estraints ores nous sommes Ce grand seigneur a contraint De tenter l'amour des hommes.

Impatient du désir Naissant de sa flame esprise, Se laissa d'amour saisir, Comme une despouille prise.

Puis il a, bras, teste et flanc, Eisa poitrine cachée Sous un plumage plus blanc Que le laict sur la jonchée.

En son col mit un carcan Avec une chaîne oij l'œuvre Du laborieux Vulcan Admirable se descœuvre.

D'or en estoient les cerceaux, Piolez d'émail ensemble.

A l'arc qui note les eaux Ce bel ouvrage ressemble.

L'or sur la plume reluit D'une semblable lumière Que le clair œil de la nuit Dessus la neige première.

Il fend le chemin des cieux Par un voguer de ses ailes, Et d'un branle spatieux Tire ses rames nouvelles.

Comme l'aigle fond d'en haut, Ouvrant l'espais de la nue, Sur l'aspic qui lèche au chaud Sa jeunesse revenue, Ainsi le cygne voloit Contre-bas , tant qu'il arrive Dessus l'estang où souloit Jouer Lede sur la rive.

Quand le ciel eut allume Le beau jour par les campagnes ,

Troisiesme Livre. 22C)

Elle au bord accoustumé Mena jouer ses compagnes; Et, studieuse des fleurs, En sa main un pannier porte Peint de diverses couleurs, Et peint de diverse sorte.

Seconde pause.

D'un bout du pannier s'ouvroit Entre cent nues dorées , Une aurore qui couvroit Le ciel de tleurs colorées ; Ses cheveux vaguoient errans , Souflez du vent des narines Des prochains chevaux tirans Le soleil des eaux marines.

Comme au ciel il fait son tour Par sa voye courbe et torte, Il tourne tout à Tentour De l'anse en semblable sorte.

Les nerfs s'enflent aux chevaux, Et leur puissance indontée Se lasse sous les travaux De la pénible montée.

La mer est peinte plus bas, L'eau ride si bien sur elle, Qu'un pescheur ne nieroit pas Qu'elle ne fust naturelle.

Ce soleil tombant au soir Dedans l'onde voisine entre, A chef bas se laissant cheoir Jusqu'au fond de ce grand ventre.

Sur \i sourci d'un rocher Un pasteur le loup regarde, Qui se haste d'approcher Du couard peuple qu'il garde;

2^0 Odes.

Mais de cela ne luy chaut, Tant un limas luy agrée, Qui lentement monte au haut D'un lis au bas de la prée.

Un satyre tout follet, Larron , en folastrant tire La panetière et le laict D'un autre follet satyre.

L'un court après tout ireux, L'autre défend sa despouille.

Le laict se verse sur eux , Qui sein et menton leur souille.

Deux béliers qui se heurtoient Le haut de leurs testes dures Pourtraits aux deux bords estoient Pour la fin de ses peintures.

Tel pannier en ses mains mist Lede , qui sa troupe excelle , Le jour qu'un oiseau la fist Femme en lieu d'une pucelle.

L'une arrache d'un doigt blanc Du beau Narcisse les larmes, Et la lettre teinte au sang Du Grec marry pour les armes.

De crainte l'œillet vermeil Pallist entre ces pillardes , Et la fleur que toy, Soleil, Des cieux encor tu regardes.

A l'envi sont jà cueillis Les verds trésors de la plaine, Les bassinets et les lis, La rose et la marjolaine, Quand la vierge dit ainsi , De son destin ignorante :

a De tant de fleurs aue voicy Laissons la proye odorante.

«Allons, troupeau bien-heureux.

Que j'aime d'amour naïve,

Ouyr l'oiseau douloureux Qui se plaint sur nostre rive. »

Et elle, en hastant le pas, Fuit par Therbe d'un pied vite; Sa troupe ne la suit pas, Tant sa carrière est subite;

Du bord luy tendit la main , Et l'oiseau , qui tressaut d'aise, S'en approche tout humain, Et le blanc yvoire baise.

Ores l'adultère oiseau.

Au bord par les fleurs se joue, Et ores au haut de l'eau Tout mignard près d'elle noue.

Puis, d'une gave façon, Courbe au dos l'une et l'autre aile, Et au bruit de sa chanson Il apprivoise la belle.

La nicette en son giron Reçoit les flammes secrettes.

Faisant tout à l'environ Du cygne un lict de fleurettes.

Luy, qui fut si gracieux , Voyant son heure opportune , Devint plus audacieux, Prenant au poil la fortune.

De son col comme ondes long Le sein de la vierge touche, Et son bec luy mit adonc Dedans sa vermeille bouche.

Il va ses ergots dressant Sur les bras d'elle qu'il serre, Et de son ventre pressant Contraint la rebelle à terre.

Sous l'oiseau se débat fort.

Le pince et le mord, si est-ce Qu'au milieu de tel effort Eir sent ravir sa jeunesse.

Le cinabre çà et là Couloura la vergongneuse.

A la fin elle parla D'une bouche desdaigneuse:

a D'où es-tu, trompeur volant?

D'où viens-tu , qui as l'audace D'aller ainsi violant Les filles de noble race ?

« Je cuidois ton cœur, helas!

Semblable à l'habit qu'il porte, Mais (hé pauvrette ! ) tu l'as , A mon dam, d'une autre sorte.

O ciel ! qui mes cris entens, Morte puissé-je estre enclose Là bas, puis que mon printemps Est despouillé de sa rose !

« Plustost vien pour me manger, O veufve ti^re affamée , Que d'un oiseau estranger Je sois la femme nommée. »

Ses membres tombent peu forts, Et dedans la mort voisine Ses yeux jà nouoient, alors Que luy respondit le cygne :

Troisiesme pause.

« Vierge , dit-il , je ne suis Ce qu'à me voir il te semble; Plus grande chose je puis Qu'un cygne à qui je ressemble :

Je suis le maistre des cieux.

Je suis celuy qui desserre Le tonnerre audacieux Sur les durs flancs de la terre.

« La contraignante douleur Du tien, plus chaud, qui m'allume, M'a fait prendre la couleur

De ceste non mienne plume.

Ne te va donc obstinant Contre l'heur de ta fortune :

Tu seras incontinant La belle-sœur de Neptune,

ce Et si tu pondras deux œufs De ma semence féconde, Ainçois deux triomphes neufs, Futurs ornemens du monde.

L'un deux jumeaux esclorra :

Pollux, vaillant à l'escrime, Et son frère, qu'on loûra Pour des chevaliers le prime;

a Dedans l'autre germera La beauté, au ciel choisie.

Pour qui un jour s'armera L'Europe contre l'Asie. »

A ces mots, elle consent, Recevant telle avanture, Et jà de peu à peu sent Haute eslever sa ceinture.

A GASPAR D'AUVERGNE- Ode XXL

Gaspar, qui, loin de Pégase, As les filles de Parnase Conduites en ta maison , Ne sçais-tu que moy, poète, De mon Phœbus je souhéte Quand je fais une oraison.'

Les moissons je ne quiers pas Que la faux arrange à bas Sur la Beauce fructueuse;

2^4 Odes.

Ny tous les cornus troupeaux Qui sautent sur les coupeaux De l'Auvergne montueuse (■);

Ny l'or sans forme qu'ameine La mine pour nostre peine; Ny celuy qui est formé Portant d'un roy la figure Ou la fiere pourtraiture De quelque empereur armé;

Ny l'ivoire marqueté En l'Orient acheté Pour parade d'une sale; Ny les cousteux diamans Magnifiques ornemens D'une majesté royale;

Ny tous les champs (2) que le fleuve Du Loir lentement abreuve; Ny tous les prez emmurez Des plis de Braye argentine; Ny tous les bois dont Gastine Void ses bras en-verdurez;

Ny le riche accoustrement D'une laine qui dément Sa teinture naturelle Ez chaudrons du Gobelin(3), S'yvrant d'un rouge venin (4) Pour se desguiser plus belle.

Que celuy dans une coupe Toute d'or boive à la troupe De son vin de Prepatour (5),

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