SCENE PREMIERE
L E L I E , déguisé en Annéiiieii ; M A S C A R I L L E . AlASCARILLE.
Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.
LÉ LIE
Tu ranimes par là mon espérance morte.
MASCARILLE
Toujours de ma colère on me voit revenir; .l'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.
Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance.
Que tu seras content de ma reconnoissance.
Et que, quand je n'aurois qu'un seul morceau de pain.
MASCARILLE
Baste,* songez à vous dans ce nouveau dessein. Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise, Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise; Votre rùle en ce jeu par cœur doit être su.
LÉLIE
Mais comment Trufaldin chez lui t'a-t-il reçu?
1. Mascarille coupe court à ces protestations, en homme qui sait ce qu'elles valent dans la bouche d'un maître comme Lélie.
9(i LKTOLKDI.
M ASCAIULLE.
D'un zèle siinulé j'ai bi-'idé le bon sire;
Avec empressement je suis venu lui dire,
S'il ne songeoil à lui, ([ue l'on le stu'prendroit ;
Oui' l'on couclioit en joue, et de plus d'un endroit.
Celle dont il a vu (jii'une lettre en avajice
Avoit si faussement divulgué la naissance;
Qu'on a\()it bit'ii voulu m'y mêler ([uel([ue [)eu;
Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu.
Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde,
Je venois l'avertir de se donner de garde.
De là, moralisant, j'ai fait de grands discours
Sur les fourbes qu'on voit ici -bas tous les jours;
Que, pour moi, las du monde et de sa vie infâme.
Je voulois travailler au salut de mon âme,
A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement
Près de quelque honnête homjue être paisiblement;
Que, s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie
Que de passer chez lui le reste de ma vie;
Et que même à tel point il m'avoit su ravir.
Que, sans lui demander gages pour le servir,
Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines.
Quelque bien de mon père et b fruit de mes peines.
Dont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtàt,
J'entendois tout de bon que lui seul héritât.
C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse.
Et comme, pour résoudre avec votre maîtresse *
Des biais qu'on doit prendre à terminer vos vœux.
Je voulois en secret vous aboucher tous deux.
Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle
1. Décider les biais qu'on doit prendre jioiir combler vos vœux.
ACTH I V, SCKNK I. 97
De pouvoir liaLiteiiient vous loger avec elle, Venant m'entretenir d'un fils privé du jour, Dont, cette nuit, en songe il a vu le retour. A ce propos voici l'histoire qu'il m'a dite, Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite.*
LÉLIE
C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois.
MASCARILLE
Oui, oui; mais quand j'aurois passé jusques à trois, l^eut-ètre encor qu'avec toute sa suffisance Votre esprit manquera dans quelque circonstance.
LÉLTE.
Mais à tant diflerer je me fais de l'efïbrt.
MASCARILLE
Ah î de peur de tomber, ne coitrbns pas si fort ! Voyez- vous? vous avez la caboche un peu dure. Rendez -vous affermi dessus cette aventure, autrefois Trufaldin de Naples est sorti. Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti ; Un parti qui causa quelque- émeute civile, Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville (De fait il n'est pas homme à troubler un Etat), L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. Une fille fort jeune et sa femme laissées, A quelques pas de là se trouvant trépassées, Il en eut la nouvelle, et, dans ce grand ennui,
1. Il est de tradition au théâtre que, pendant ces tirades de Mascarille, Lélie paroisse fort distrait, ne prête aucune attention à tout ce qu'on lui dit, s'occupe de son déguisement, s'impatiente; si bien que ce vers,
C'est assez , je sais tout : tu me Tas dit deux fois, produit un effet comique et qu'on prévoit que Lélie, n'ayant rien écouté, ne se souviendra de rien.
98 I/KTOr HDI.»
Voulant dans quelque ville eunneuer avec lui.
Outre ses biens, l'espoir qui restoil de sa race,
In sien lils, écolier, qui se nommoit Horace,
11 écrit à r)()l()ii;n(\ où, [)onr mieux être instruit.
Un certain uiaitre Ali3ert, jeune l'avoit conduit;
Mais, pour se joindre tous, le rendez -vous qu'il donne
Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne :
Si bien ([ue, les jugeant nioi-ts après ce temps-là.
Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
Douze ans aient découvert jamais la moindre trace.
Voilcà l'histoire en gros, redite seulement
Afin de vous servir ici de fondement.^
Maintenant vous serez un marchand d'Arménie,
Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
Si j'ai, plus tôt qu'aucun, un tel moyen trouvé ,
Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé.
C'est qu'en fait d'aventure il est très-ordinaire
De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
Puis être à leur famille à point nommé rendus,
Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte.
Sans nous alambiquer, servons-nous-en; qu'importe?^
Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter.
Va leur aurez fourni de quoi se racheter;
1. Cette histoire, qui no vient iri que eoiiinie la j)r(''facc d'un nouveau stratagème, renferme cependant tout le nœud de la pièce. L'auteur s'en est servi pour accroître l'intérêt, varier les situations , et développer le caractère de Lélie; mais c'est peut-être le seul exemple (ju'olTre le théâtre d'une exposition placée au quatrième acte. (A. Martin.)
2. 11 étoit vrai : à cette époque ces sortes d'aventures étoient assez communes. Molière -Mascarille fait ici une adroite apologie du dénouement qu'il prépare à sa pièce et qui lui servira également pour plusieurs autres de ses comédies.
ACTH IV, SCENE [. 99
Mais ^ que, [)arti ])liis tôt poiir chose nécessaire, Horace vous chai'gea de voir ici son père Dont il a su le sort, et chez qui vous devez Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés.* Je vous ai fait tantôt des leçons étendues. -
LÉLIE
Ces répétitions ne sont que superflues :
Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait.
MASCAR11,LE.
Je m'en vais là dedans donner le premier trait.
LÉLIE
Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine : S'il alloit de son lils me demander la mine ? ^
-MASCARTLl.E.
lîelle difficulté! Devez-vous pas savoir Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir? Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage Pourroient-ils pas avoir changé tout son visage?
LÉLIE
Il est vrai. Mais dis- moi, s'il connoît qu'il m'a vu, Que faire?
MASCARILLE
De mémoire êtes -vous dépourvu?
' Var. Attendre quelques jours qu'ils y soient arrivés (1082).