IV AVERTISSEMENT
server en racontant la vie de Alolière. Nous n'avons pas réussi, peut-être, à réaliser tout ce que nous aurions voulu. On reconnoîtra du moins que l'entreprise étoit louable, et que les travaux de nos devanciers, malgré leurs mérites divers, ne la rendoient pas superflue.
En tête du deuxième volume est placé un tableau de la troupe de Molière. Cette troupe accomplie, « dont il étoit Tàme, dit Segrais, et qui ne peut avoir de pareille, )> fut sa plus laborieuse création. Il étoit indispensable de faire connoître les membres de cette famille comique, que nous voyons dans plusieurs pièces {les Précieuses^ l'Impromptu) figurer sous leurs noms de théâtre ou sous leurs véritables noms. De même, à la liste des personnages de chaque comédie on ajoute l'indication des acteurs qui ont créé les rôles ou qui en ont été en possession du vivant de Molière. Ces listes ne sont pas toujours complètes, parce que, pour certains rôles, les renseignements font totalement défaut. Pour tous, non plus, la certitude n'est pas absolue; il 's'est fait des mutations dont il est difficile de tenir compte. Il a suffi d'établir ces listes aussi exactement que possible; il y a là, en effet, un intérêt qu'il n'est pas permis de négliger, et que les précédents éditeurs ont du reste compris comme nous.
Nous rejetons à la fin du dernier volume l'histoire en quelque sorte posthume de Molière; il nous paroît logique de ne parler de ce qui suivit sa mort qu'après la publication du dernier de ses ouvrages. Cette seconde étude, conçue suivant les mêmes principes que la première, se divise en deux parties : la première comprend les événements auxquels l'inhumation donna lieu, lès impressions que la mort de Molière laissa parmi ses contemporains; elle dit ce que devinrent sa veuve et la fille qui lui survécurent; elle indique les vicissitudes immédiates de la troupe qu'il avoit fondée ; elle rapporte enfin les honneurs rendus à la mémoire de l'illustre poète. La seconde partie fait connoître la destinée des œuvres de Molière jusqu'à nos jours; elle examine comment, aux diverses époques qui se sont succédé, le goût public s'est comporté à leur égard; quelles ont été les appréciations les plus remarquables de la critique littéraire, les travaux les plus importants de l'érudition, les principales rectifications et les plus curieuses découvertes. C'est dans cette partie que nous rendons à nos
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devanciers les biographes et les éditeurs la justice qui leur est due. Nous donnons à la fin la bibliographie de Molière.
Outre ce double travail, qui ouvre et qui ferme l'ouvrage, chaque pièce est précédée d'une notice que nous avons essayé de faire aussi complète que possible. On y explique les origines de l'œuvre ; on en fait ressortir le sens et la portée ; on cite les jugements, les interprétations, les critiques dont elle a été l'objet. On s'efforce de la placer dans son vrai jour, de lui rendre son ti-propos ; on rapporte les faits contemporains qui aident à son intelligence et les circonstances historiques au milieu desquelles elle s'est produite. Rappeler les incidents qui marquèrent les premières représentations, et donner les détails concernant la mise en scène qui nous sont connus ; étudier les principaux caractères au point de vue littéraire et historique, chercher à en distinguer les nuances essentielles, et rétablir la véritable physionomie des personnages lorsqu'elle a été plus ou moins altérée; discuter enfin la valeur morale de chaque type, et le comparer aux types analogues qui existent dans notre littérature ou dans les littératures étrangères : tels sont les points importants auxquels s'attache encore la notice qui précède chaque pièce.
Les notes placées au bas des pages sont de deux sortes : les unes sont empruntées aux commentaires des éditions précédentes, aux lexiques spéciaux, aux traités qui ont été écrits sur Molière musicien, Molière jurisconsulte, sur les médecins et la médecine au temps de Molière, enfin à tous les ouvrages dont nous avons pu faire notre profit ; celles-ci forment un commentaire variorum, où l'on retrouvera les opinions et les impressions de tous nos devanciers et de tous ceux qui ont travaillé sur le même sujet. A ces notes signées du nom de leurs auteurs, nous ajoutons nos propres observations , les éclaircissements que nous jugeons utiles. Une annotation nouvelle est toujours nécessaire dans une nouvelle édition, parce que des documents, des termes de comparaison se révèlent sans cesse; et aussi parce que la manière de voir, d'entendre et de sentir les œuvres éternellement vivantes change perpétuellement, et que, d'année en année, on y découvre, pour ainsi dire, des aspects différents.
Après les réflexions critiques, dans le sens élevé et favorable
du mot, ce qui fait le principal objet de ces notes, ce sont les traditions relatives au jeu des acteurs, les proverbes, les expressions tirées des usages, des modes, des exercices et des jeux alors en vogue. Nous n'avons pas n(''glig»'; non plus le commentaire grammatical; nous nous sommes plu particulièrement à citer, partout où Ton est tenté de voir des fautes de diction, des exemples puisés dans les auteurs contemporains qui justifient des formes de langage qui ne sont plus les nôtres. Nous avons cherché à introduire dans ces notes le plus de variété possible et à apaiser la curiosité du lecteur, sans toutefois charger les pages d'un trop lourd fatras. Nous ne risquons que de rares et timides censures , parce que nous nous sommes aperçu que cette partie des anciens commentaires est presque toujours malheureuse, et que Molière a presque toujours raison de la présoniption de ses juges. Nous nous sommes surtout étudié à comprendre notre auteur et à le faire comprendre.
Mais notre plus grand soin a été donné au texte lui-même. 11 a été soumis à une révision attentive, et il présentera une irréprochable correction. Le système que-nous suivons est un peu différent de celui qui a été adopté par nos devanciers. Les plus scrupuleux, ceux qui ont recouru aux éditions originales, ont choisi entre les diverses leçons celles qui leur paraissoient les meilleures, et ont indiqué des variantes qu'ils prenoient également partout. Nous avons cru devoir procéder avec plus d'ordre. Nous adoptons, parmi les textes imprimés du temps de Molière, celui que nous jugeons préférable, qui nous semble le plus soigné et le plus correct, et nous le suivons fidèlement d'un bout à l'autre sans nous permettre aucune combinaison arbitraii'e. Nous donnons les variantes de deux autres textes. Ces trois leçons sont toujours : l'une celle de l'édition prùiceps, l'autre celle de la dernière édition que Molière a pu voir exécuter, la troisième celle de la première édition des œuvres complètes, faite par les soins de La Grange et de Vinot, qu'il est permis de considérer comme la dernière des éditions originales. Nous datons chaque variante, et l'on a ainsi trois textes sous les yeux, trois textes qui représentent la première publication de la pièce, le travail de 1682, et une phase intermédiaire.
11 est évident que les comédies de Molière ont subi, depuis
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le jour où elles furent mises sous presse pour la première fois jusqu'à la formation du recueil de La Grange, des altérations successives où se révèlent souvent des modifications de la pensée ou des variations du langage. Voyez dans l'Étourdi, par exemple, à la scène XI du troisième acte, le vers :
Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un moinoii.
L'édition de 1682 donne :
Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un moment.
Croit-on que c'est une faute d'impression qui a substitué au mot primitif un mot qui ne rime plus? Il nous paroît certain au contraire que ce changement a été fait avec intention : il nous révèle que le mot momoit avoit vieilli rapidement, et qu'il n'étoit déjà plus très-intelligible pour un auditoire de la fin du xvii'= siècle. De même, lorsqu'à la scène X du premier acte on lit comme variante, sous ces mots :
Tu couches d'imposture , ceux-ci :
Tu payes d'imposture,
on n'aura rien appris, si l'on ne sait que la première forme est dans les éditions de 1663 et de 1673, et la seconde dans l'édition de 1682.
C'est ce qu'il est nécessaire de savoir pour apprécier les modifications de la pensée aussi bien que les variations du langage, et pour discerner ce qui est le premier jet et ce qui est la correction.
Nous avons voulu otMr le moyen de faire ces distinctions, de se rendre compte de ces changements, et assigner ainsi aux variantes, non-seulement leur valeur absolue, mais encore leur valeur relative. C'est pour cela que nous indiquons leur source en les datant. Il étoit indispensable aussi de les faire bien ressortir à l'œil ; dans ce but nous les avons placées au-dessous du texte dont elles font partie, et entièrement séparées des notes. Lorsque, en dehors des trois leçons que nous reproduisons, il se présente une variante intéressante, nous avons soin de la signaler en mentionnant son origine et de la discuter. Nous pensons donner de la sorte à ce travail des variantes une utilité qui nous a paru