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1a' mois sui\anl, le siii'iulendant Kuuqiict donna dans sa magnifique terre de Vaux ces fêtes fameuses qui précédèrent de si peu de jours sa chute, et qui, dit-on, la précipitèrent. Il y reçut le roi, la reine mère. Monsieur, Madame Henriette, les princes, l'élite de toute la cour. Parmi les divertissements qu'il réservoit à ses hôtes augustes, le fastueux financier n'avoit pas oublié la comédie. 11 avoit, quinze jours à l'avance, chargé Molière, de lui composer une nouvelle pièce à laquelle on pût mêler des intermèdes de danse et de musique. En quinze jours, il falloit que la pièce fût conçue, faite, apprise et représentée. Molière fut prêt. Le 17 août, après le repas de midi, les conviés, qui étoient, suivant Loret, «la fleur de toute la France, )> se rendirent dans une allée de sapins, où l'on avoit construit sous la feuillée un magnifique théâtre. Lorsque la toile fut levée, Molière parut sur la scène en habit de ville, et, s'adressant au roi avec le visage d'un homme surpris, fit ses excuses en désordre sur ce qu'il se trouvoit là seul et manquoit de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle sembloit attendre. On a fait remarquer avec raison qu'il y a dans cette manière de se produire en personne une certaine familiarité de la part de l'auteur comédien; qu'il semble, par conséquent, que la position de celui-ci fût déjà affermie à la cour, et qu'entre le monarque et lui avoit commencé à se former cette entente et ce pacte tacite dont nous avons parlé tout à l'heure. Pendant que le chef de la troupe s'excusoit avec un feint embarras, une coquille s'ouvrit au milieu de vingt jets d'eau naturels, et il en sortit une naïade qui récita un prologue, composé par Pellisson, oi^i il est dit que les termes et les arbres vont s'animer pour fournir des acteurs au ballet et à la comédie : ce miracle, que la nature opère pour plaire au plus grand roi du monde, vient à propos tirer de peine le directeur aux abois, et la pièce commence. Ce qui suit, c'est la comédie des Fâcheux , cette revue des ridicules de la cour, cette excellente satire dialoguée, cette galerie de portraits pris sur le vif dans une antichambre (le Versailles
cxvm SECONDE ÉPOQUE
La scène éloil de niveau et comme de plain pied avec l'amphithéâtre. «Ici et là, dit M. Bazin, les mC'mes hommes, les mêmes canons, les mêmes plumes, les mêmes postures, excepté que du côté où le ridicule a été copié on se tait, on écoute; et que là où il figure imité on parle, on agit, on fait rire. » L'assimilation étoit même plus complète, si l'on en croit de Vizé qui, parlant des représentations du Palais-Royal, se plaint à ce propos de la complaisance des grands, a Ce qui fait voir, dit-il, que les gens de qualité sont non -seulement bien -aises d'être raillés, mais qu'ils souhaitent que l'on connoisse que c'est d'eux que l'on parle, c'est qu'il s'en trouvoit qui faisoient en plein théâtre, lorsqu'on les jouoit, les mêmes actions que les comédiens faisoient pour les contrefaire. »
Louis XIV, félicitant l'auteur après le spectacle, lui montra, dit l'auteur du Menagiana, le marquis de Soyecourt qui fut plus tard grand veneur, et il lui dit : « Voilà un grand original que vous n'avez pas encore copié. » Ce marquis étoit un de ces chasseurs intrépides qui ont toujours aux lèvres le récit de leurs prouesses, et qui abusent des expressions techniques qui composent le langage du noble divertissement. <( Découplezmoi , écrivoit le duc de Saint-Aignan au comte de Bussy-Rabutin en lui offrant ses services, lorsque vous jugerez que je. doive courir. Pardon de la comparaison; mais, pour mes péchés, j'ai passé une partie de la journée avec le grand veneur. » Ce grand veneur, c'étoit le marquis de Soyecourt, célèbre encore du reste par ses réparties ingénues et ses exploits galants. Molière saisit avec empressement l'indication que lui fournissoit le jeune roi; il se mit aussitôt à l'œuvre, et intercala dans la pièce la scène vn du deuxième acte. Lorsque les Fâcheux furent joués une seconde fois, le 27 août, à Fontainebleau, on y vit figurer un nouveau personnage, celui de Dorante, et Molière put remercier Louis XIV dans sa dédicace c de l'ordre que Sa Majesté lui donna d'ajouter un caractère dont elle eut la bonté de lui ouvrir les idées elle-même et qui a été trouvé partout le plus beau morceau de l'ouvrage. » C'étoit une fmo et
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heureuse flatterie. On comprend combien ce bruit, répandu rapidement, dut grandir le succès.
Pour renchérir sur cette anecdote, on raconte c{ue Molière, ignorant les termes de chasse, alla trouver M. de Soyecourt lui-même, le mit sur son sujet de conversation favori et se procura de la sorte tous les détails dont il avoit besoin.
La Fontaine, qui recevoit les bienfaits du surintendant, et c(ui les paya d'une noble reconnoissance, assistoit à la fête de Vaux; il en fit la description à M. de Maucroix dans une lettre du 22 août. Il n'oublie pas la comédie des Fâcheux, et voici comment il s'exprime sur le compte de son auteur:
C'est un ouvrage de Molière :
Cet écrivain, par sa manière.
Charme à présent toute la cour.
De la façon que son nom court
Il doit être par delà Rome.
J'en suis ravi, car c'est mon homme.
Te souvient-îl bien qu'autrefois
Nous avons conclu d'une voix
Qu'il alloit ramener en France
Le bon goût et l'air de Térence?
Plante n'est plus qu'un plat bouffon ,
Et jamais il ne fit si bon
Se trouver à la comédie ;
Car ne pense pas qu'on y rie
De maint trait jadis admiré
Et bon in illo tempore :
Nous avons changé de méthode ;
Jodelet n'est plus à la mode.
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d'un pas.
On aime à constater cjue l'un de ceux r[ui les premiers ont apprécié Molière, c'est La Fontaine. Ces deux génies, les plus originaux de leur épocjue, se sont devinés, compris, reconnus, avant leurs plus illustres contemporains. Il y a en effet une contre-partie aux vers de La Fontaine. Un jour, à deux ou trois ans de là, que Racine et Boileau avoient raillé un peu vivement le fabuliste, Molière disoit à Descoteaux, célèbre joueur
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de llùie : u Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme.''- »
Les Fâcheux ne parurent que trois mois plus tard sur la scène du Palais-Royal. Ce délai fut commandé sans doute par les événements qui suivirent les fêtes de Vaux. Depuis longtemps déjà (",olb(M't , penché sur sa table de travail, découvroit les rapines, les fraudes, les combinaisons monstrueuses, sur lesquelles reposoit la fortune inouïe du surintendant des finances. Louis \1V, en parcourant du regard les magnificences plus que royales du séjoiu* de Vaux, n'y avoit vu que l'aveu des dilapidations qui ruinoient l'État. Le 29 août, il partit pour la Bretagne. Le 5 septembre, il fit arrêter à Nantes Fouquet, dont la condamnation ne fut pas obtenue sans peine du Parlement, et dont la vie s'acheva dans les cachots de Pignerol. La comédie des Fâcheux, à laquelle se rattachoit le souvenir du surintendant, attendit (|ue la première émotion causée par ces mesures politiques fût apaisée. Une occasion se présenta bientôt de la produire à la faveur de réjouissances publiques. Un dauphin naquit à Fontainebleau le l*"" novembre. Les Fâcheux furent joués à Paris, le h novembre, et eurent im grand nombre de représentations.
A la fin de ce mois, 29 novembre 1661 , Molière tint sur les fonts baptismaux une fille de Marin Prévost, bourgeois d(! Paris, et d'Anne Rrillart; et l'on a remai'qué qu'il se qualifie dans cet acte public: Jean-Baptiste Poquelin, <( valet de chambre du roi. » Il avoil toujours conservé ce titre, i)uis(|ue nous le lui avons vu prendre à Narbonne, en 1650, dans une circonstance toute semblable. Mais il est probable que son frère puîné, le second fils de Jean Poquelin, nommé aussi Jean Poquelin, fut, pendant les années que Molière passa en province, plus ou moins officiellement associé à son père dans l'exercice de sa charge, à moins qu'il n'eût acheté poiu' lui-même un olfice pareil; car ce Jean
1. Mémoire sur la Vie du Jeu» Racine, par I.onis Racine. Kdiiion Lausanne, 1747, p. I'2l.
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Poqiielin le jeune, mort le G avril 16G0, laissa sa femme, Marie Maillart, enceinte d'une fille qui est désignée dans l'acte de baptême comme née (( de défunt Jean Poquelin, de son vivant tapissier valet de chambre du roi. » Le décès de ce frère de Molière fit en tout cas disparoître la dilîiculté, s'il y en avoit une, et Molière se retrouva alors valet de chambre du roi (il omettoit le mot tapissier, qu'il eût justilié difïicilement). C'est bien de lui qu'il s'agit dans l'Èlai de la France publié en 1663, où sont indiqués, au nombre des huit tapissiers valets de chambre, pour le trimestre de janvier, « M. Poquelin et son fils à survivance.» Molière garda cette place jusqu'à la fin de ses jours, et ne manqua pas, dit La Grange, de faire son service pendant son quartier.
Cette place étoit loin d'être sans avantages pour l'auteur comique; elle l'introduisoit dans la chambre royale; elle lui donnoit un facile accès auprès du monarque. En outre, il étoit, grâce à elle, en excellente position pour deviner en quelque sorte les variations de l'atmosphère dans les hautes régions, pour prévoir les changements qui s'annonçoient, pour saisir l'à-propos fugitif, pour distinguer quand il pouvoit oser hardiment et quand il falloit se retirer prudemment sous la tente, pour observer enfin les mille indications à l'aide desquelles il put gouverner sa barque à travers tant d'écueils. Ses œuvres capitales ont apparu, en effet, dans l'incident d'un jour; impossibles avant, elles auroient été impossibles après. Il attrapoit, comme dit M. Michelet, le présent de minute en minute, et devinoit le lendemain. A cette époque, sous un tel régime politique, la cour étoit pour l'auteur comique le terrain sur lequel il devoit avoir pied; c'étoit son vrai champ de bataille. Hors de là, il ne pouvoit rien et il devoit être arrêté au premier pas. Cet office peu brillant que son père lui transmit fut loin par conséquent d'être inutile à Molière.
Il le garda résolument, et ce ne fut pas sans peine qu'il réussit à s'y maintenir. Les préjugés, les mépris des sots, les inimitiés, les cabales hostiles l'y poursuivirent. Un jour, s'étant
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présenté pour faire le Ml du roi , un autre valet de chambre, qui devoit le faire avec lui, se retira brusquement en disant qu'il n'avoit i)as de service à partager avec un comédien. Bellocq, homme d'esprit et qui faisoit de jolis vers, s'approcha dans le moment et dit : <( Monsieur de Molière, voulez-vous bien que j'aie riionneur de faire le lit du roi avec vous? »
\ oici une anecdote du même genre, que le père de M'"^ Campan tenoit d'un vieux médecin ordinaire de Louis XIV. « Ce médecin se nommoit Lafosse : c'étoit un homme d'honneur et incapable d'inventer cette histoire. Il disoit donc que, les officiers de la chambre témoignant par des dédains offensants combien ils étoient blessés de manger à la table du contrôleur de la bouche avec Molière, valet de chambre du roi, parce qu'il jouoit la comédie, cet homme célèbre s'abstenoit de manger à cette table. Louis XIV, l'ayant su, voulut faire cesser des outrages qui ne dévoient pas s'adresser à l'un des plus grands génies de son siècle; il dit un matin à Molière, à l'heure de son petit lever : « On dit que vous faites maigre chère ici, Molière, et que les u officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger « avec eux. Vous avez peut-être faim ; moi-même je m'éveille '( avec un très-bon appétit; mettez-vous à cette table et qu'on (' me serve mon en-cas de nuit. » (On appeloit des en-cas les services de prévoyance.) Alors le roi, coupant sa volaille, et ayant ordonné à Molière de s'asseoir, lui sert une aile, en prend en même temps une pour lui , et ordonne que l'on introduise les entrées familières , qui se composoient des personnes les plus marquantes et les plus favorisées de la cour. « Vous me « voyez, leur dit le l'oi, occupé à faire manger Molière, que '( mes valets de chambre ne trouvent pas assez bonne compa- <( gnie pour eux.» De ce moment, Molière n'eut plus besoin de se présenter à cette table de service ; toute la cour s'empressa de lui faire des invitations.' »
La conduite du monarque est noble sans doute et digne