‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 29 sur 266 · CI\Q MILLE CENT QUINZE LIVRES · texte numérisé non relu

CI\Q MILLE CENT QUINZE LIVRES

,A l'Ii !•: M I K H I-: Kl'OQUE

le k lévi'icr 1061 ; il y éprouva le plus malheureux sort. La chute fut à coup sûr plus profonde qu'elle ne l'auroit été, si des rivalités et des hostilités nombreuses n'avoient été excitées contre Molière par ses récents succès. Quoique l'intérêt languisse dans cette pièce, bien peu , entre les nombreuses tragi-comédies des prédécesseurs ou des contemporains, lui sont pourtant comparables. De grandes qualités s'y découvrent. On y voit poindre très-visiblement l'idée de la haute comédie que Molière réalisera plus tard. Mais les conditions du genre héroïque où l'auteur s'est placé le dominent fatalement ; elles gênent le développement des caractères et répandent la froideur sur les situations les plus vigoureusement indiquées ; le spectateur n'est pas gagné tour à tour à la pitié ou au sourire; il reste incertain entre ces deux sentiments, et sans pouvoir se décider pour l'un ni pour l'autre.

Est-il vrai toutefois, comme on s'accorde unanimement à le dire, qu'on doive considérer cette tentative de Don Garde comme <( une aberration malencontreuse, l'erreur d'un homme d'esprit, un faux pas du jugement si droit de Molière, un retour de sa déplorable passion pour le tragique?... » Nous n'acceptons pas ces jugements trop sommaires ; nous voyons dans cet ouvrage un essai remarquable et un prélude digne de toute notre attention. A travers la phraséologie élégiaque et souvent précieuse dont l'auteur n'a pas réussi à se dégager, dans ces personnages glacés par les conventions romanesques, une sensibilité profonde et délicate çà et là se fait jour, une âme passionnée respire. Don Garde nous présage le Misanthrope., et nous doutons que Molière eût fait l'un s'il n'avoit pas fait l'autre. Nous ne dirons pas non plus « qu'il se tint pour battu, qu'il fut corrigé et guéri, et qu'il n'y revint plus... » mais qu'il y revint au contraire, qu'il ne perdit pas de vue le but qu'il s'étoit fixé, et qu'il prit pour y atteindre une autre route. 11 se modifia avec la patience et la docilité qu'il porta dans la longue éducation de son génie. « Jamais homme, disoit de Vizé, ne s'est si bien su servir de l'occasion; jamais homme

DU THEATRE DE MOLIEUE. cxi

n'a su si bien l'aire son profil des conseils d'autrui ; n jamais homme, ajouterons- nous, n'a plus attentivement obéi aux rudes avertissements de l'expérience. Aussi le retrouveronsnous bientôt au niveau de Don Garde dans la même noblesse de ton et la même finesse de nuances; il aura seulement fondé cette fois son œuvre sur le sol comique, et substitué Alceste au prince jaloux, Philinte à don Alvare cl Célimène à donc El vire.

Le rigoureux accueil que reçut sa comédie héroïque le détermina à la retirer à la cinquième représentation. Il ne fut pas toutefois désillusionné aussi promptement qu'on l'afTirme d'ordinaire. Sachant ce qu'il avoit voulu faire, quoique l'exécution n'eût pas répondu à son dessein , il tenoit à sa pièce. Il la représenta devant le roi , le 29 septembre 1662 , en octobre 1663 à Chantilly, et deux fois à Versailles. Il essaya même de la reprendre en novembre 1663 (le /j et le 6 de ce mois) sur le théâtre du Palais-Royal, en l'accompagnant de la première et de la seconde représentation de l'Impromptu. 11 interjeta enfin plus d'un appel; mais la sentence fut partout confirmée. La leçon étant complète, il passa condamnation et ne laissa point imprimer Don Garde. Il se contenta d'en sauver ce qu'il put, et il en utilisa des fragments dans le Misanthrope , les Femmes savantes ^{Amphitryon, fragments qui, placés dans un milieu favorable, éclairés de leur vrai jour, produisent le meilleur effet et ne contrastent en rien avec ce qui les entoure.

Avec don Garde ou le Prince jaloux se termine la période des esquisses, des ébauches, des tâtonnements, des coups d'essai, pour ainsi dire, coups d'essai qui, pour un autre que Molière, seroient des coups de maître. « Il y a un écrivain de génie, dit M. Nisard, dans L' Étourdi, le Dépit amoureux , les Précieuses ridicules et Sganarelle; il y a une comédie parfaite en son genre; il y a un théâtre. Molière en fût-il resté là, c'étoit assez pour être un des plus grands noms de notre scène; mais il lui étoit donné d'être le plus grand. » Son génie, stimulé par son dernier revers, alloit prendre im nouvel essor. En même

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U'iiips, la inorl du cardinal Mazaiin (mais 1661), qui ciiangea la face de la cour, devoit exercer une inlluence considérable sur les destinées du poêle coniicpH'.

SECOiNUt; Ll'OQUK DU THKATKE UE MOLIEKE.

l'École des maris.

Louis XIV, âgé de vingt-lrois ans, se trouva, à la mort du cardinal Mazarin, maître d'exercer la puissance absolue qu'il lui tardoit de saisir. Lorsque ses ministres, k' lendemain de la mort du cardinal, lui demandèrent à qui désormais ils dévoient s'adresser: «(A moi,» répondit-il. Ce prince, dont Mazarin disoit : (( 11 y a en lui de l'étoffe pour quatre rois, » inaugura, au milieu des circonstances les plus favorables, dans un pays pacilié, plein d'espoir, avide de plaisirs et de grandeurs, ce long règne, dont la première partie du moins lut si brillante et si glorieuse.

(( Ce fut dans les premiers temps qui suivirent cette prise de possession, dit M. Bazin, ce fut à ce moment que se manifesta, de la part du prince pour le poëte comique, quelque chose de plus qu'une protection dédaigneuse et frivole, un certain mouvement d'affection intelligente, prompt comme la sympathie et durable autant que l'égoïsme. Du moment où ces deux hommes, placés à de telles distances dans l'ordre social, l'un roi hors de tutelle, l'autre qui n'étoit encore qu'un bouffon émérite et un moraliste bien timide, se furent regardés et compris, il s'établit entre eux une sorte d'association tacite, qui perniettoit à celui-ci de tout oser, qui lui promettoit assurance et garantie, sous la seule condition de lespecter et d'amuser toujours celui-là. Nous devons ajouter que jamais traité public, où la foi du monarque aiiroit été .solennellement engagée, ne fut exécuté plus sincèrement; (|u'en aucun temps, dans aucune circoii-

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stanct', la sauvegarde donnée à l'écrivain contre tous les ressentiments (ju'il pourroit ])r()voc[iicr ne parut se retirer de lui. C'est se moquer de nous, comme les historiens font trop souvent, f{ue de mettre Molière au nombre des penseurs cjui soidfrirent en leur temps la persécution. » H n'étoit nullement dans l'esprit de Molière d'assumer un tel rôle, et il sut parfaitement l'escjuiver. Jamais homme n'alla plus droit, cjuoique plus prudemment, son chemin et ne se sentit, dans toute sa course, moins ébranlé; non pas qu'il jouit d'une sécurité parfaite, mais il avoit mesuré jusqu'où il pouvoit avancer, et, tout en touchant parfois l'extrême limite, il ne la dépassoit jamais. 11 eut les ennemis qu'il chercha : des rivaux, des particuliers, des classes d'hommes, des professions, des cabales, voire des croyances; mais ni individus ni corps ne se hasardèrent à tenter contre lui rien de ce qui se traduit par la violence; et le seul trait d'offense brutale que l'on cite fut sévèrement réprimé, quoiqu'il eût pour auteur un des plus grands seigneurs de la cour. Lu guerre incessante que Molière soutint contre les travers et les ridicules de son siècle lui rapporta plus de triomphes qu'elle ne lui coûta de blessures. Partout et toujours on le voit encouragé, récompensé, indemnisé, à la condition d'être infatigable et dévoué jusqu'à la mort. Quand on voulut l'attaquer par les voies qui agissent sur l'opinion, il eut toute liberté pour la riposte, et il s'en servit si bien que des personnages peu scrupuleux sous ce rapport, au moins pour eux-mêmes (Voltaire, par exemple), ont pu dire qu'il en abusa. Celui à qui ces choses sont arrivées ne fut certainement pas un pauvre hère, faisant son métier de moqueur à ses risques et périls, exposé à la vengeance et craignant le désaveu. Un caprice, cette fois éclairé, de la puissance souveraine lui en avoit communiqué ce qui donne la confiance et la force; son talent lui fournissoit le reste. A vrai dire, il y a de Louis XIV deux créations du même temps et du même genre, Colbert et Molière. (( Je comprendrois à merveille, disoit Charles Nodier, qu'une édition du plus parfait de tous les théâtres du monde fût mise au joui- I //

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SOUS œ titre singulier : Œuvres de Molière et de Louis XIV, car cela seroil jusle et vrai. »

11 s'agissoit pour Molière, après la chute de Don Garcie, de pfendre une revanche et de la prendre éclatante. Pour cela, il n'eut qu'à revenir à la veine franchement comique. Il composa l'École des Maris; il reprit son persofiti^age de Sganarelle et le pla(;a dans une situation piquante oii le caractère de ce personnage se développe. Ce caractère brutal, hargneux, égoïste et systématique, bizarre, vaniteux et entêté, mis en opposition avec d'autres caractères, produit des luttes et des complications naturelles, qui deviennent le principal intérêt de la comédie, où l'intrigue perd beaucoup de l'importance qu'elle avoit eue jusque-là. C'est le commencement de la révolution que Molière va accomplir dans son^art, c'est le point de départ d'une nouvelle série d'oeuvres et, en quelque sorte, d'un nouveau théâtre.

L'École des Maris marque, dans la manière du poëte, un progrès visible. L'observation y est plus profonde que dans les pièces précédentes, et en même temps on y saisit une intention plus haute et un enseignement plus élevé. Molière s'attaque aux tyrannies domestiques, aux lïioyens de contrainte, à certaine rudesse et grossièreté des mœurs qui restoit des guerres civiles. Sganarelle et Ariste personnifient, l'un ce fonds de rugosité et de barbarie morale qui venoit du passé, l'autre la société nouvelle qui tendoit à un respect plus grand de la conscience et de la personnalité humaines, même dans les foibles, dans les femmes et les enfants.

Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagnei',

mot qui résume la pièce et qui n'étoit pasvalors aussi facile à trouver, aussi inutile à dire que nous pourrions le croire aujourd'hui. Ce caractère d'Ariste nous frappe médiocrement, et nous n'apercevons là qu'une contre-partie attendue de celui de Sganarelle: la sagesse bienveillante, une large raison, l'indulgence et la générosité, en regard de l'égoïsme étroit et opi-

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niàtre et de l'aveugle et sotte vanité. Nous avons vu depuis deux siècles des Ariste en nombre presque infini, et il n'est guère de comédies, parmi celles que notre thécàtre produit chaque jour, où ce personnage essentiel ne figure encore. Les contemporains de Molière en avoient vu beaucoup moins ; ils en rencontroient même plus rarement dans le monde et dans la vie réelle, La création étoit donc à leurs yeux bien plus saillante qu'elle ne l'est aux nôtres.

D'autre part , les Isabelle se trouvoient en plus grand nombre par cela même que les Sganarelle étoient plus nombreux. Les Mémoires sont remplis d'héroïnes qui auroient pu jouer ce rôle au naturel. On se souvient peut-être du trait que rapporte Fléchier dans ses Mémoires sur le^ Grands jours d'Auvergne : (( M. Chéron, qui a été grand vicaire dans l'archevêché de Bourges, étant un jour prié d'assister à la réception d'une religieuse pour y faire la cérémonie et recevoir les vœux de la jeune fdle, qui paroissoit assez disposée à la religion, se rendit au monastère, et, après l'avoir instruite en particulier et s'être revêtu des habits d'église, il fit les premières invocations et lui demanda, à la manière accoutumée, ce qu'elle demandoit. Cette fille lui répondit d'un air assez ferme : « Je demande «les clefs du monastère, monsieur, pour en sortir.» Cette réponse extraordinaire surprit tout le monde. Chacun croyoit n'avoir pas bien entendu, jusqu'à ce qu'elle l'eût redit à haute voix et qu'elle eût demandé, pour une seconde fois, les clefs du monastère pour en sortir, et qu'elle eût déclaré qu'elle avoit trouvé cette occasion propre à faire ses protestations, parce qu'il y avoit assez de témoins pour les confirmer. Si les filles qu'on sacrifie tous les jours, ajoute le futur évêque de Nîmes, avoient cette résolution, les couvents seroient moins peuplés, mais les sacrifices y seroient plus saints et plus volontaires. » Ces jeunes filles expertes et résolues , dont l'esprit est si émancipé, et qui savent tant de choses qu'elles ont l'air d'être des veuves , n'appartiennent donc pas seulement au théâtre de Molière, elles appartiennent aussi à l'histoire : leur caractère

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s\'\pli(iiu' pi'éciséiiR'iU par riiulilTéreuci' avec la(|iK'lk' du li'ailoil U'urs sonlimonts et par la tAraniiie qu'on cxcrçoit sur elles. De bonne iieure elles apprenoient à se défendre. L'Ecole, des Maris olïroit donc un lableau d'une réalité moins vulgaire et d'une portée plus haute qu'il ne nous paroît peut-être à distance. Molière se place au cœur de la famille, et combat l'esprit d'oppression et de rigueur qui y régnoit encore. Il s'attaque à un fléau domestique qui est ùv tous^les temps, mais qui étoit alors plus redoutable qu'il ne l'est de nos jours, où l'on auroit plutôt à craindre de tomber dans l'excès contraire et à se ])laindre du relâchement. On s'est trompé, par conséquent, lorsqu'on a prétendu qu'il n'y avoit dans VEcole des Maris jii but moral ni leçon. « L'École des Maris, dit un critique, n'est ni un sermon ni une œuvre didactique. Hélas! c'est la vie.» Sans dqute, mais c'est la vie avec ses/éconds enseignements. L'École des Maris, représentée pour la première fois sur le théâtre du Palais-Royal, le 2k juin 1661, effaça l'impression désavantageuse que Don Garde avoit laissée. Le succès fut conllrmé, douze jours après la première représentation, devant un illustre public. Le 11 juillet, la troupe de Monsieur fut appelée à jouer la nouvelle pièce chez le surintendant Fouquet, qui avoit reçu dans sa maison de Vaux la reine d'Angleterre, M, le duc d'Orléans et sa jeune femme Henriette.

Outre concerts et mélodie!.

On leur donna la comédie.

Savoir l'École dcx Maris, Charme à présent de tout Paris,

dit Loret' qui nomme l'auteur a le sieur Molier. » Le sujet parut si riant et si beau, ajoute-t-il, qu'il fallut aller le jouer à Fontainebleau devant les reines et le roi.

Molière mit cette fois lui-même son ouvrage au jour en le dédiant au duc d'Orléans, frère unique du roi, et en inscrivant son nom (.l.-B.-P. MoLiî;ii!;) au frontispice.

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