‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 32 sur 266 · INTERIEUR DE MOLIERE; SON MARIAGE · texte numérisé non relu

INTERIEUR DE MOLIERE; SON MARIAGE

Nous venons de toucher par ces dernières observations à l'histoire intime de Molière. Il est temps de pénétrer plus avant dans son existence privée , et de recueillir le peu de renseigne- •ments qui peuvent jeter du jour sur son intérieur, ou, pour parler comme au xvii*' siècle, sur son domestique, au moment 011 va s'y accomplir l'acte qui décidera de son sort.

Molière, longtemps associé pour l'administration du théâtre avec Madeleine Béjart, étoit devenu l'unique chef de la troupe de Monsieur. Il menoit un train de vie très-large et même somptueux. Il avoit non-seulement l'aisance, mais la richesse; les sommes qu'il gagnoit annuellement étoient considérables. 11 recevoit jusqu'ici deux parts dans les bénéfices du théâtre : l'une comme acteur, l'autre comme auteur. A partir de l'année 1663, il eut deux parts à ce dernier titre, par conséquent trois parts de sociétaire. On s'accorde à évaluer ses revenus à environ trente mille livres, ce qui représentoit alors plus de cent mille francs d'à présent. A supposer qu'il n'eût pas atteint encore à

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ce l'hilTiv, il siillii qiril eu approchai rapidcincnl. Il aiinoit le luxe: SCS enncinis lui reproclioicnl la iuai;iiilicciico dosa (icmciii'c,

C.os iiiouhles prrcioux sous de si hraiix lambris: Ces lustres éclatants, ces cabinets de ])rix, Ces miroirs, ces tableaux, cette, tapisserie Qui seule épuisa l'art de la Sa\(imierie, Kufin tous ces bijoux...'

tt II cloit, ajoute rii'iinarest, riiouiiue du monde (]ui se faisoit le plus .servir. » Quoique ce ])iograplie cilc à ce propos une anecdole qui a bien l'air d'une scène de théâtre, d'une pantalonnade italienne, el qui mérite fort peu de crédit, on s'explique bien ipie Molière, préoccupé comme il l'étoit, l'esprit tendu par ses créations incessantes, embarrassé de mille soucis, obligé de ménager soigneusement son temps, ayant d'ailleurs un caractère naturellement irritable, fût en effet un maître exigeant. Il ne |)aroît pas toutefois qu'il eût rien d'acerbe ni d'atrabilaire; la tradition relative à cette bonne Laforest, à qui il auroit lu parfois (piel(|ues passages de ses pièces, « sûr, di.soit-il, que ce qui produisoit sur elle l'impression (ju'il attendoit ne manqueroit pas non plus son effet sur le public, » témoigne assez du contraire, et indique des habitudes de familiarité d'une part, et de bonhomie de l'autre. Après cela, croyons «qu'il falloit l'habiller comme im grand .seigneur el qu'il n'auroit pas arrangé les plis de sa cravate. »

Vigilant, à ce qu'il .semble, sur ses intérêts pécuniaires, il éloit généreux , libéral , dépensoit grandement , recevoit beaucoup de monde, prètoit à ses amis, et répandoit de nombreux bienfaits. On rapporte de lui des traits d'une munificence presque royale. Le plus connu est relatif à ce pauvre comédien nommé Mondorge , à (pii il lil donner par Baron vingt-quatre pistoles et un habit de théâtre qui avoit coûté deux mille cinq cents livres. « On a toujours remarqué, dit

I. Le Boulanger de Cbalussay, l^lmnim Iniporondre ou les Médecins vengés.

SON MA l{ I A(i H. cxxv

Griiuaivst, (iii'il doiiiiuit aii\ pauvres avec plaisii', et qu'il ne leur faisoit jamais des aumônes ordinaires. »

S'il se trouvoit dans les conditions de fortune les plus favorables, il avoit un entourage beaucoup moins rassurant pour la tranquillité et le bonheur de sa vie; il cheminoit au milieu d'un groujie de femmes qui devoit ajouter bien des tourments aux soucis dont il étoit chargé. C'étoit d'abord Madeleine Béjart, âgée alors de près de quarante-quatre ans, à qui il avoit laissé la conduite de sa maison; puis M"^ Debrie, envers qui il avoit contracté quelques obligations, comme nous l'avons dit, dès avant le Dépit amoureux; puis M"® Duparc, enorgueillie parles applaudissements du public, difiicile à maîtriser et sujette à s'échapper. Et ce n'étoit pas tout; mais restons-en là pour un instant.

Une lettre de Chapelle à Molière , dont la date est malheureusement incertaine, mais qu'on pourroit attribuer aux années qui précèdent, a précisément trait aux embarras causés par cette trinité féminine ; elle est curieuse et peint bien la situation.^ Parlant des vers qu'il a composés et qu'il recommande à son ami de ne pas laisser voir à ses femmes: a Je les ai faits, dit-il , pour répondre à cet endroit de votre lettre où vous particularisez le déplaisir que vous donnent les partialités de vos trois grandes actrices pour la distribution de vos rôles. Il faut être à Paris pour en résoudre ensemble (Chapelle écrit de la campagne), et, tâchant de faire réussir l'application de vos rôles à leur caractère, remédier à ce démêlé qui vous donne tant de peine. En vérité, grand homme, vous avez besoin de toute votre tête en conduisant les leurs, et je vous compare à Jupiter pendant la guerre de Troie. La comparaison n'est pas odieuse, et la fantaisie me prit de la suivre, quand elle me vint. Qu'il vous souvienne donc de l'embarras où ce maître des dieux se trouva pendant cette guerre, sur les différents intérêts de la troupe céleste , pour réduire les trois déesses à ses volontés.

I. Noyiv OEiii'rt'^ <lr Cliajii'Uc . ■■(litinii Sainl-Man-, |). iSi.

. \\M I N T K K I K l H I) H M 0 L I E II K .

Si nous en voulons croiir Homère, Ce fut la plus terrible aftaire Qu'eut jamais le grand Jupiter.

Pour mettre fin à cette guerre, Il fut obligé de quitter Le soin du reste de la terre. »

El après avoir décrit plaisaminenl les brigues de Pallas, de Juiion et de Cypris, Chapelle conclut par ces mots :

Voilà rhistoire; que t'en semble?

Crois-tu pas qu'un homme avisé

Voit par là qu'il n'est pas aisé

D'accorder trois femmes ensemble ".'

Fais-en donc ton profit; surtout

Tiens-toi neutre, et, tout plein d'Homère,

Dis-toi bien qu'en vain l'bomme espère •

Pouvoir venir jamais à bout

De ce qu'un grand dieu n'a su faire.

Le conseil étoit bon, sans doute; mais comment Molière auroitil pu le suivre? Il falloit bien distribuer aux actrices les rôles de ses pièces, et, par conséquent, satisfaire les unes et blesser les autres. Chapelle en parloit bien à son aise.

Nous venons de citer la dernière partie de cette lettre curieuse. Le commencement n'en offre pas moins d'intérêt, quoiqu'il soit plus cnigmatique. « Votre lettre m'a touché trèssensiblement, dit Chapelle, et, dans l'impossibilité d'aller à Paris de cinq ou six jours, je vous souhaite de tout mon cœur en repos et dans ce pays. J'y contribuerois de tout mon possible à faire passer votre chagrin , et je vous ferois assurément connoître que vous avez en moi une i)ersonne qui tâchera toujours à le dissiper ou, pour le moins, à le partager. Ce qui fait que je vous souhaite encore davantage ici, c'est que dans cette douce révolution de l'année, après le plus terrible hiver que la France ait depuis longtemps senti, les beaux jours se goûtent mieux que jamais. Toutes les beautés de la campagne ne vont faire que croître et embellir, surtout celles du vert qui nous donnera des feuilles au premier jour, et que nous commençons à trouver à redire depuis que le chaud se fait sentir. Ce ne sera pas néan-

SON MAKIA(iE. (Axvu

niuiiis encore si tôt; et, pour ce voyage, il faudra se contenter de celui (|ui tapisse la terre et qui, pour vous le dire un peu plus noblement,

.FeuiK' et l'oible, raiii|)c par bas

Dans le fond des prés, et n'a pas

Encor la vigueur et la force

De pénétrer la tendre écorce

Du saule qui lui tend les bras.

La brandie amoureuse et fleurie.

Pleurant pour ses naissants apjias,

Tout en sève et larmes l'en prie , "^

Et jalouse de la prairie.

Dans cinq ou six jours se promet

De l'attirer à son sommet.

« Vous montrerez ces beaux vers à M"*^ Menou seulement; aussi bien sont- ils la figure d'elle et de vous... » Quelle est cette M"® Menou , ce nouveau membre de la tribu domestique du grand poëte? On n'en sait que dire, à moins que ce nom ne soit qu'un sobriquet enfantin et ne désigne la jeune Armande Béjart dont nous allons parler à son tour.

Madeleine Béjart avoit près d'elle une jeune fille nommée Arinande-Gresinde-Claire-Élisabeth Béjart, qui touchoit à sa dixseptième année.* Cette jeune fille étoit destinée, comme tous les Béjart, à entrer dans la carrière du théâtre. Molière prenoit plaisir à former son esprit, à soigner son éducation. <( Elle l'appela son mari, dit Grimarest, dès qu'elle sut parler. »

Toqt en s'occupant de la vive et gentille enfant, Molière se laissa séduire par cette printanière beauté, et il s'éprit pour elle d'un amour qui devoit durer toute sa vie. Au commencement de cette année 1662, il se détermina à en faire sa femme. 11 avoit alors quarante ans. Son existence avoit été singulièrement agitée, laborieuse et pareille à une lutte acharnée; plus d'une année sans doute compta double pour lui. 11 ne pouvoit se dissimuler l'extrême disproportion d'âge qu'offroit une telle union. D'autre part, le milieu oi!i avoit été élevée la jeune

1. Son acte de décès constate qu'elle avoit cinquante-cinq ans en 1700, qu'elle étoit née par conséquent en 1645.

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Armaiult' n'étoil 'j;[iv\v pioprr à la pri'parcr aux vertus doiiiesliques; ce niendc du lliéàli'e où elle (Unit lancée de si bonne heure ne pouvoil que développer ses inslincls de coquetterie naturelle. Molière savoit sans doute tout cela. Mais il espéroit probablcnienl lui faire parlat^er sa passion poui' l'art auquel il dévouoit sa vie et enchaîner ainsi la jeune artiste qui annonçoit déjà des dispositions brillantes. On ne sauroit afhrmer avec certitude que la jeune Armande eût dès lors paru sur la scène. On a dit que le rôle de Léonor, de l'École des Maris, fut écrit pour elle. Le fait n'est pas impossible, mais on n'en voit nulle apparence. Ce qui est hors de doute, c'est qu'en traçant ces deux personnages de Léonor et d'Ariste, en les plaçant dans leur situation respective, Molière, qui créoit volontiers des scènes où il pouvoit répandre les sentiments de son cœur, dut songer à sa propre situation vis-à-vis de la jeune Olle qu'il alloit bientôt épouser. Ne rappeloit-il pas la conduite qu'il avoit tenue vis-à-vis d'elle et ne s'adressoit-il pas en quelque sorte à elle-même, lorsqu'il fait dire à Ariste :

u nous faut en riant instruire la jminessi-,

Reprendre ses défauts avec grande douceur,

Et du nom de vertu ne point lui faire peur.

Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes :

Des moindres libertés je n'ai point fait des crimc'^;

A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti ,

Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti.

J'ai souiïert qu'elle ait vu les belles compagnies.

Les divertissements, les bals, les comédies : •

Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps

Fort propres à former l'esprit des jeunes gens;

Et l'école du monde en l'air dont il faut vivre

Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre.

Elle aime à dépenser en habits, linge et nœuds;

Que voulez-vous? je tâche à contenter ses vœux;

Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles.

Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles.

Un ordre paternel l'oblige à m'épouser ;

Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser.

Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère.

Et je laisse à son choix liberté tout entière.

Si quatre mille écus de rente bien venants.

SON .MAUlAdK. cwix

Une grandi! tendresse et des soins complaisants Peuvent, à son avis, pour un tel mariage. Réparer entre nous l'inégalité d'âge.

Elle peut m'épouser; sinon, choisir ailleurs.

^lolière, dans ce beau rôle d'Ariste, semble expressément justifier son dessein, expliquer ses espérances, révéler ses illusions. Que la jeune Arm'ciiide fût sur le théâtre ou dans la salle, elle ne pouvoit manquer d'entendre ces promesses et ces aveux.

Le lundi gras 20 février 1662, le mariage de JMolière et d'Armande fut célébré à Saint-Germain-l'Auxerrois, en présence des deux familles. Voici la teneur de leur acte de mariage, inscrit aux registres de la paroisse :

Jean -Baptiste Poquelin, fils de sieur ^ean Poquelin et de feue Marie Cressé, d'une part, et Armande-Gresinde Béjart, fille de feu Joseph Béjart et de Marie Hervé, d'autre part, tous deux de cette pai'oisse, vis-à-»is le «Palais- Royal, fiancés et mariés tout ensemble, ptr permission de M. de Comtes, doyen de JVotre-Dame et grand vicaire de monseigneur le cardinal de Retz, archevêque de Paris, en présence dudit Jean Poquelin, père du marié, et de André Boudet, beau-frère du marié; de ladite Marie Hervé, mère de la mariée, Louis Béjart et Madeleine Béjart, frère et sœur de ladite mariée.*

Ainsi, Armande Béjart étoit une sœur très-cadette de Madeleine Béjart et de Louis Béjart (née vingt-sept ans après Madeleine et quinze ans après Louis) , et le dernier sans doute des nombreux enfants du procureur au Chàtelet, Joseph Béjart. Tous les actes authentiques que nous possédons le constatent; ainsi le testament de Madeleine, ainsi la requête à l'archevêque de Paris pour l'enterrement de Molière.^

Une longue méprise a existé sur la filiation de cette jeune

1. Cet acte est signé par J.-B. Poquelin (c'est Molière) ; J. Poquelin (c'est son père); Boudet; Marie Hervé; Armande-Gresinde Béjart; Louis Béjart, et Béjiirt (Madeleine, sœur de la mariée.) (Voyez Dissertation sur Molière par M. Beffara, p. 7.)

2. La veuve de Molière y appelle Jean-Baptiste Aubry, mari de Geneviève Béjart, son beau-frère. On a longtemps reproduit cette requête, sans remarquer cette qualification, ou du moins sans en tirer aucune conséquence.

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fonimo : (Ml Ta dite longtemps (ille et non femme de Madeleine. Cette erreur eut cours du vivant même de Molière ; elle s'explique très-lacilement : la relation apparente qu'oiïroicnt entre elles Madeleine et Armande ctoit beaucoup plutôt celle d'une mère à une fUle que d'une sœur à une sœur; la distance rare et presque phénoménale qui séparoit l'une, de l'autre sous le rapport des années devoit être malaisément admise par quiconque ne prenoit pas le soin de vérifier le fait par lui-même. On savoit de plus que Madeleine avoit eu une fille, et il étoit forl naturel de conclure à première vue que cette fille étoit l'enfant qu'elle avoit auprès d'elle : il eût fallu y regarder de près et avoir la mémoire bien fidèle pour se rendre compte de la différence d'âge qu'il y auroit eue entre Armande et la fille du comte de IModène. Ajoutez qu'on ne se procuroit pas alors aussi commodément qu'aujourd'hui les actes de l'état civil. On comprend donc bien que des contemporains mêmes se soient trompés sur ce point, et qu'une sorte de notoriété ait abusé Grimarest et après lui tous les biographes, jusqu'à ce que les recherches de M. Beffara eussent remis au jour, en 1821, le document authentique que nous avons reproduit tout à l'heure. L'indifférence seule ne ^contribua pas à propager cette méprise : la haine et la vengeance essayèrent d'en tirer parti. Leur raisonnement fut bien simple : si Armande étoit la fille de Madeleine, comme elle avoit dix-sept ans, elle étoit née vers 16/i5: or, les relations de Molière et de Madeleine avoient commencé à cette époque; donc Armande devoit être la fille même de Molière. Nous verrons bientôt le comédien Montfleury, exaspéré par les railleries de l' Impromptu , chercher à se faire une arme de cette accusation calomnieuse. Le Boulanger de Chalussay ne dédaigne pas non plus de répéter cette infamie, avec quelque précaution toutefois,

.le ne suis |)oint rocu ny ne le sçaurois

Kt. j'en suis. Dieu mercy, bieu assciiré. •

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