ÉLOMIRE
Arnolphe commença trop tard à la forger; C'est avant le berceau qu'il y devoit songer. Comme quelqu'un l'a fait.
l'orviétan.
On le dit.
liLOMIRE.
Et ce dire Est plus vray qu'il n'est jour.
Enfin elle eut son dernier écho dans un Mémoire pour le sieur Guichard contre Lulli, en 1676, trois ans après la mort de JMolière.
Quoique cette odieuse imputation n'eût obtenu de crédit ni du vivant de Molière ni après lui, comme on le voit du reste par la rareté et le caractère particulier de ces documents mêmes, M. Beffara, en exhumant l'acte de mariage d'Armande Béjart, à défaut de l'acte de baptême qu'il a été impossible de découvrir, a servi la mémoire du grand poète, et il a bien mérité des admirateurs de Molière à qui il a fourni le moyen de réfuter péremptoirement ces diffamations, dont il est souvent difficile d'avoir raison à une date si éloignée. Le résultat a été moins décisif toutefois qu'on ne devoit le croire. Beaucoup d'érudits n'ont pas voulu renoncer à l'ancienne tradition; ils ont trouvé un biais pour échapper au témoignage des registres de l'état civil. « Une naissance illégitime, dit M. Bazin, auroit pu révolter la famille du marié. Le père, Jean Poquelin, le beau-frère, André Boudet, dévoient assister au mariage; il leur falloit offrir une bru , une belle-sœur, dont ils n'eussent pas trop à rougir. Béjart père étoit mort. La mère vivoit et avoit un peu plus de soixante ans; elle consentit à se déclarer mère et à faire feu son mari père de l'enfant née en 1645... » Ce raisonnement a séduit quelques bons esprits; ils n'entendent point
,A\\ii 1 NTi: l{l KIR l)K MOLlKRi:.
se rendre, à moins que Tacto de baplême d'Armandc ne leur soit montré; et, à ce propos, ils font observer encore que w l'on ne voit nulle part que, lors de la dénonciation de Montfleury, Molière ait éclairé l.ouis XIV en produisant cet acte qui auroit tranché si victorieusement la question.» On ne voit point non plus qu'il ne Tait pas produit; on voit même qu'û sut victorieusement se justifier et convaincre le roi.
11 faut, dans la biographie de Molière, tenir ferme à tout ce qui est positif et authentique et ne pas donner carrière à l'imagination. Si l'on quitte le terrain solide, où s'arrêter? Quelle limite fixer aux conjectures? Si vous rejetez les actes officiels, qu'admettrez-vous? Contestant aussi l'acte de décès, direz-vous qu'Armande Béjart n'étoit autre que cette fille qu^ Madeleine Béjart avoit eue, en 1638, du comte de Modène, et qui s'appelle Françoise sur les registres de la paroisse Saint- Kustache? Acceptant l'acte de décès, direz-vous que ce fut une autre fille que Madeleine eut vers 16/j5? Mais ici les historiens friands de scandale viendront à votre rencontre et vous diront avec M. Michelet : « Ce qui est sûr, c'est que l'année où naquit la petite étoit celle où Molière devint l'un des amants de la mère. » Et l'on ne voit pas en vérité ce que vous pourrez leur opposer. M. Michelet réfute donc M. Bazin.
Au lieu de tourner en quelque sorte les documents ofliciels pour s'abandonner à des hypothèses périlleuses, on doit s'attacher d'autant plus à ces documents qu'ils sont plus rares. La décou\^rte de l'acte de mariage est venue jeter une vive lumière au milieu des ombres de cette biographie incertaine. Outre l'erreur capitale que nous avons relevée , il a rectifié encore plus d'une fausse opinion et détruit plus d'un préjugé. La présence de Jean Poquelin, par exemple, a bien forcé dé reconnoître qu'il n'avoit pas gardé rancune à son fils le comédien aussi long-' temps qu'on le lui avoit toujours reproché. Et la présence de Madeleine, combien de fables ne dissipe-t-elle pas! On s'étoit demandé quelle conduite elle avoit tenue à l'occasion de ce mariage. Le roman avoit été bien vite bâti; on peut le lire dans
SON MARIAGE. cxxxiii
Grimarest; contentons-nous d'en indiquer les principaux traits : Madeleine, jalouse et altièrc, se livroit à des transports furieux à la seule pensée de cette union. Molière prit le parti d'épouser Armande secrètement; il ne put pendant neuf mois échapper à la surveillance que cette mégère exerçoit sur la jeune fille, de sorte que celle-ci « se détermina un matin à s'aller jeter dans l'appartement de Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut forcé de faire. » 11 n'avoit pas fallu se mettre en grande dépense d'imagination pour inventer cette histoire; on n'avoit fait que prendre tout simplement le dénouement de l'École des Maris, et l'appliquer à son auteur.
La signature de Madeleine Béjart sur l'acte de mariage, impliquant son consentement très-formel, dérange grandement la fable qui faisoit foi avant la découverte de cet acte. On peut remarquer encore que Madeleine Béjart, avant et après le mariage, pendant les années 1661 et 1662, continua à être la caissière de Molière et à toucher pour lui ses droits d'auteur,* ce qui ne s'accommode guère non plus avec les violentes perturbations qu'on nous raconte. A plus forte raison, si l'on suppose un complot tramé pour dissimuler la véritable naissance dWrmande et abuser les Poquelin, sera-t-on dans l'impossibilité d'admettre l'épisode dramatique raconté par Grimarest. Et pourtant, il n'est rien impossible à l'esprit fertile de certains écrivains. «La Béjart, dit un de ces historiens que rien n'embarrasse, voyant Molière ainsi posé, voulut l'avoir pour gendre. Molière , dans la vie infernale de travail et d'affaires qu'il menoit à la fois, ne disputoit guère avec elle. Il avoit plutôt fait d'obéir que de guerroyer. Ce qui porteroit à croire que la Béjart savoit Molière père de l'enfant, c'est qu'elle prétendoit faire un mariage nominal , faire sa fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la vraie femme: arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois et qu'il eût