DAMIS
Il est bien chez la muse.
LE COMTE
Il s'amuse à la muse et la muse l'amuse.
AMARANTE
Mais les vers de Boursault sont assez bien choisis.
LE COMTE
Je le soutiens, madame, un butor parisis, Une grosse pécore, une pure mazette.
DU THÉÂTRE DE MOLIÈRE. cxlix
Mais où la joucroit-on, quand Bovirsault l'auroit faite?
AMARANTE
A l"liotel de Bourgogne
L'auteur du Portrait du Peintre étoit donc loin de vouloir garder l'anonyme : il avoit bien soin de répéter même son nom assez souvent pour que l'on ne l'oubliât point. La pièce ne faisoit, du reste, que reproduire en vers les accusations, les excitations dont nous venons de donner quelques extraits en prose. On peut signaler toutefois plus particulièrement ce passage où Boursault prend la défense de la religion et cherche à rendre suspects les sentiments et les intentions de Molière :
Au seul mot de sermon nous devons du respect, C'est une vérité qu'on ne peut contredire. Un sermon touche l'âme et jamais ne fait rire; .De qui croit le contraire on doit se défier; Et qui veut qu'on en rie en a ri le premier.
C'étoient là de ces insinuations qui pouvoient , à cette époque, avoir des suites dangereuses pour celui qui en étoit l'objet. Représenté sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne,' le Portrait du Peintre permit à toutes les haines et à toutes les rancunes de se manifester. Molière, voulant montrer sans doute qu'il ne méconnaissoit pas les droits de la satire, lors même qu'elle s'exerçoit contre lui, alla voir jouer cette pièce et se plaça sur le théâtre selon la coutume du temps. Son arrivée excita un brouhaha. 11 écouta la comédie d'un bout à l'autre et fit bonne contenance ; tout ce que ses ennemis purent dire , c'est (c que les transports de la joie qu'il ressentoit faisoient trop souvent changer son visage. »
Les appels réitérés à l'orgueil des courtisans ne dévoient pas rester sans obtenir quelque effet. Le duc de La Feuillade, qui tient une assez large place dans l'histoire anecdotique du
1. M. Bazin a dit à tort que le Portrait du Peintre n'avoit pas été joué avant l'Impromptu de Versailles, et il a induit en erreur sur ce point plusieurs érudits. .
CL SECONDE ftl'OQUK
règne, tant pour la médiocrité de son esprit cnio pour l'excùs et la bassesse de sa flatterie idolàtrique, crut se reconnoltrc dans le personnage du marquis de la Critique, qui, à tout ce qu'on lui oppose, ne sait que répondre: tarie à la crcme, et il voulut prouver qu"il n'entendoit pas la raillerie aussi complaisamment que les autres. Voyant un jour Molière traverser une des galeries de Versailles, il court à lui et feint de l'embrasser, comme cela se pratiquoit alors, mais il lui frotta le visage contre les boutons de son habit en répétant: tarte à la crème, Molière, tarte à la crème! de sorte que celui-ci eut la figure toute meurtrie. De Villiers, dans la Zclinde, ne dissimule pas la satisfaction qiTil en éprou\a et tous les ennemis de Molière avec lui : ((Vous savez, dit un des interlocuteurs, l'aventure de tarte à la crème arrivée depuis peu à Élomire ; je crois qu'elle lui fera doresnavant bien mal au cœur, et qu'il n'en entendra jamais parler, ni ne mettra sa perruque, sans se ressouvenir qu'il ne fait pas bon jouer les princes et qu'ils ne sont pas si insensibles que les marquis ïurlupins. — Vous avez raison , répond un autre, et cette aventure fait voir que ce prince, qui blâma d'abord VÉcole des Femmes, avoil plus de lumières que les autres. » C'est ainsi qxt'un acte de brutalité révoltante étoit publiquement loué et applaudi. '^
Louis XIV, à qui le fait fut rapporté, marqua son mécontentement au duc qui, peu après, partit pour l'Allemagne et alla servir quelque temps dans l'armée de l'Empereur. Le roi fit inscrire i\Jolière pour mille livres sur la liste des pensions accordées aux littérateurs, à titre d'(( excellent poète comique; » il l'invita en outre à exercer de nouvelles représailles, et il lui offrit pour cela le théâtre même de la cour. En huit jours, Molière composa et fit apprendre l' Impromptu de Versailles, qui fut représenté le 2/j octobre 1663.^ Molière avoit reproduit fidè-
I. On lit sur nn des registres de l'acteur La Thorillière : «Nous avons séjourné à Versailles depuis le 16 octobre jusqu'au 24 dudit mois, où nous avons reçu du roi 3,300 livres à partager, rtiacun 231 livres. »
DU THEATRE DE MOLIERE. eu
lement dans la Critique l'aspect d'un salon mondain; cette fois il ouvroit les coulisses de son théâtre. 11 se montroit lui et toute sa troupe dans le travail des répétitions, sans noms d'emprunt, chacun dans son coslume de ville, chacun avec sa personnalité réelle et son propre caractère. C'est précisément une des entreprises les plus difTiciles que de donner ainsi aux occupations de chaque jour assez de relief pour que le tableau en soit à jamais vivant. Molière nous a légué dans l'Impromptu le document biographique le plus curieux et le plus précis sur lui-même. Il s'y montre dans son rôle de directeur et d'auteur; il nous y révèle sa méthode de travail, sa pratique de la scène, sa théorie de l'art du comédien; il y est même avec son tempérament, à la fois vif et patient, passionné, volontaire et opiniâtre; il met sous nos yeux la plupart de ses compagnons, et en quelques traits nous les fait connoître aussi parfaitement que peuvent le faire des biographies complètes.
<( Cette révélation de la comédie derrière le rideau, remarque M. Bazin, faite en un tel lieu et devant un pareil monde, peut sembler déjà passablement hasardée. » Il ne borna pas là sa hardiesse : ses attaques sont directes cette fois. Il prend à partie d'abord les comédiens de l'hôtel de Bourgogne; il les parodie et les persifle l'un après l'autre. Il traite les courtisans avec une dureté acerbe et une audace surprenante : « Qui diable voulezvous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie; et, comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. » Et c'étoit en face de la cour, c'étoit à cette noblesse empanachée et enrubannée qui servoit à décorer le Versailles de Louis XIV, c'étoit à ces grands seigneurs impertinents et vaniteux, que le comédien osoit jeter ces âpres paroles !
Il fustige rudement et à plusieurs reprises le malencontreux Boursault : « Le beau sujet à divertir la cour, que M. Boursault!
cui SECONDE ÉPOnUE
Je voudrais bien savoir de quelle façon on pourrait l'ajuster pour le rendre plaisant; et si, quand on le berneroit sur un théâtre, il serait assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui seroit trop d'honneur que d'être joué devant une auguste assemblée; il ne demanderoit pas mieux; et il m'attaque de gaieté de cœur pour se faire connoUre, de quelque façon que ce soit. C'est un homme qui n'a rien à perdre, et les comédiens ne me l'ont déchaîné que pour m'engager à une sotte guerre. » On a souvent blâmé Molière d'avoir nommé Boursault. Voltaire, qui a composé l'Écossaise, et qui a commis les innombrables et incroyables personnalités que l'on sait, Voltaire déclare que Molière a dépassé les bornes permises, que cette satire est cruelle et outrée , et qu'il est honteux que les hommes de génie se laissent aller à de tels emportements. II y a dans cette appréciation de Voltaire un excès de délicatesse et de scrupules, qu'on ne devoit pas attendre' de lui. Boursault avoit affecté de se mettre en cause et de crier son nom sur la scène; il ne poiivoit s'étonner qu'on le prît au mot, et il eut tort de se plaindre de la correction §évère qu'il s'étoit imprudemment attirée. Molière se place sur le terrain où son adversaire le provoque, et il' emploie les mêmes armes. « S'il blessa cruellement l'amourpropre de Boursault, dit Auger, il ne porta pas du moins la plus légère atteinte à son honneur, et, en cela, il fit preuve d'une modération dont son ennemi ne lui avoit pas donné l'exemple. » Les suites de la lutte alloient mieux faire ressortir encore la différence qu'il y avoit entre la satire de Molière et les attaques que se permettoient ses antagonistes.
Deux ouvrages avoient repondu ou essayé de répondre à la Critique de l'École des Femmes, deux pièces également s'efforcèrent de contre-balancer l'effet produit par l'Impromptu. L'une est de l'auteur de Zèlinde, de Villiers, et s'intitule la Vengeance des Marquis. La colère du comédien s'exhale dans les outrages les plus grossiers. II va jusqu'à dire que Molière est en réalité ce que le premier Sganarelle n'étoit qu'en imagination : « Il a esté jusques à trente et un cocus voir le Portrait du Peintre; trente
DU THEATRE DE MOLIERE. cuii
de ces cocus applaudirent, et le dernier fit tout ce qu'il put pour rire, mais il n'en avoit pas beaucoup d'envie.» Il insulte aussi Madeleine Béjart, et, après avoir cité quelques vers de la chanson de la Coquille, faite contre elle à propos de son rôle de nymphe dans le prologue des Fâcheux, il ajoute : (( On croyoit nous faire trouver beaucoup de jeunesse dans un vieux poisson. » Mais son idée fixe, c'est toujours d'éveiller les ressentiments des courtisans ; il n'épargne rien pour atteindre ce but : il leur reproche de « se laisser traiter de valets sur le théâtre à la vue de tout le monde. » Il montre Philipin prenant les habits de son maître sous prétexte que, les marquis étant devenus les valets, les valets doivent être les marquis. Il essaye même de leur faire craindre pour leurs succès amoureux : <( 11 y avoit auprès de nous une jeune fdle qui disoit que l'on vouloit lui faire épouser un marquis ; mais que, depuis qu'elle les lui avoit ' vu jouer, elle n'en vouloit point. » De Villiers ne jugea pas en avoir assez fait encore; il n'avoit pas tiré, sans doute, de l'argument tout l'avantage qu'il s'en promettoit; car il fit imprimer une Lettre sur les affaires du théâtre, où il revient sur le même reproche et renouvelle la même dénonciation avec des arguments plus sérieux :
« Pour ce qui est des marquis, ils se vengent assez par leur prudent silence , et font voir qu'ils ont beaucoup d'esprit, en ne l'estimant pas assez pour se soucier de ce qu'il dit contre eux. Ce n'est pas que la gloire de l'Estat ne les dust obliger à se plaindre, puisque c'est tourner le royaume en ridicule, railler toute la noblesse et rendre méprisable, non-seulement à tous les François, mais encore à tous les estrangers, des noms éclatants, pour qui l'on devroit avoir du respect.
« Quoique cette faute ne soit pas pardonnable, elle en renferme une autre qui l'est bien moins, et sur laquelle je veux croire que la prudence d'Élomire n'a pas fait de réflexion. Lorsqu'il joue toute la cour, et qu'il n'épargne que l'auguste personne du Roy, que l'esclat de son mérite rend plus considérable que celuy de son thrône, il ne s'aperçoit pas que cet incompa-
(i.iv sKco.NDi': i:i>onri-:
rablc mdiKii'cnu' csi loiijours accompagné des gens qu'il vent rendre ridicules, que ce sont eux qui forment sa cour; que c'est avec eux qu'il se divertit; que c'est avec eux qu'il s'entretient, et que c'est avec eux qu'il donne de la terreur à ses ennemis : c'est poMr((U()y Klomirc devroit ])Uilôt Iravaillcr à nous faire voir qu'ils sont tous des héros, puisque le prince est tousjours au milieu d'eux, et qu"il en est comme le chef, que de nous en faire \oir des portraits ridicules. Il ne suflit pas de garder le respect que nous devons au demi-dieu qui nous gouverne, il faut épargner ceux qui ont le glorieux avantage de l'approcher, et ne pas jouer ceux qu'il honore d'une estime particulière. Je tremble pour cet auteur, lorsque je luy entends dire en plein théâtre que ces illustres doivent, à là comédie, prendre la place des valets. Quoxl traiter si mal l'appuy et l'ornement de l'Estal! avoir tant de mépris pour des personnes qui ont tant de fois et si généreusement exposé leur vie pour la gloire de leur prince ! Et tout cela, pour ce qite leur qualité demande qu'ils soient plus adjoustez* que les autres, et qu'ils y sont obligez pour maintenir l'éclat de la plus brillante cour du monde et pour faire honneur à leur souverain. Je vous avoue que quand je considère le mérite de toutes ces illustres personnes et que je songe à la témérité dÉlomire, j'ai peine à croire ce que mes yeux ont veu dans plusieurs de ses pièces et ce que mes oreilles y ont ouy. »
C'est là un langage perfide qu'emploient à toutes les époques ceux qui, non contents de dénigrai' un ouvrage, se croient tout permis pour perdre l'auteur. Ces dénonciations manquèrent absolument leur but sous Louis XIV. De Villiers reconnoît du reste lui-même sa défaite, «car, dit-il en terminant, tout ce que l'on escrit contre luy ne sert qu'à faire voir qu'il triomphe.»
La seconde pièce qui servit de réplique à l' Impromptu de Versailles est llmpromjjtu de l'hôtel de Condù,- de A.-J. Montfleury, fils de l'acteur. On n'a pu extraire de cette pièce qu'une