ALCIDON
Il est fait tout de même; il vient le nez au vent.
Les pieds en parenthèse et l'épaule en avant ;
Sa perruque, qui suit le côté qu'il avance.
Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence;
Les mains sur les côtés, d'un air peu négligé;
La tête sur le dos, comme un mulet chargé;
Les yeux fort égarés ; puis , débitant ses rôles ,
D'un hoquet éternel sépare ses paroles;
Et lorsque l'on lui dit : " Et commandez ici, »
Il répond :
« Connoissez-vous César, de lui parler ainsi?
<c Que m'offriroit de pis la fortune ennemie,
<i A moi qui tiens le sceptre égal à l'infamie? »
Ce portrait est chargé évidemment, mais, par tout ce qu'on sait de Molière, il y a lieu de croire qu'il ne manque pourtant pas d'une certaine ressemblance.
MontOeury, l'acteur de l'hôtel de Bourgogne, ne se tint pas pour suffisamment vengé par la comédie de son fils ni par celle de*son camarade. 11 eut recours à un expédient honteux qui ne tendoit à rien moins qu'à envoyer son ennemi aux galères. 11 présenta au roi une requête dans laquelle il accusoit Molière d'avoir épousé sa propre fille. Racine, dans une lettre qu'il écrivoit vers la fin de cette année 1663 à l'un de ses amis, M. Levasseur, rapporte le fait en ajoutant : (( Mais Montdeury n'est pas écouté à la cour. » Ces mots témoignent d'une assez froide amitié et ne font pas grand honneur à Racine, qui, âgé alors de vingt-quatre ans, travailloit, avec les conseils et les encouragements de Molière, à la tragédie des Frères ennemis. La
cLvi SECONDE EPOQUE
réponse du roi ne se fit pas attendre. Un premier enfant étant né à Molière do son mariage, le 19 janvier 166Z|, Louis XIV et Madame lui firent l'honneur de tenir, par procuration, sur -les fonls de baplênie col onraiil qui lut nommé Louis par le duc do Créquy, louant pour le roi, et par la maréclude du Plessis, tenant pour Madame.' Col honneur insigne fait au comédien par le monarque équivaloil à la plus solennelle justification.
Nous n'avons pas fini de citer les pièces auxquelles donna lieu l'École des Femmes. Il faut mentionner encore : le Panégyrique de VEcole des Femmes ou Conversation comique sur les œuvres de M. de Molière, en un acte, en prose (octobre 1663), d'un auteur inconnu. Le bien et le mal s'y balancent assez exactement, mais la conclusion est défavorable. La Guerre comique ou la Défense de l'École des Femmes , par le sieur de La Croix (février 166/t), est une apologie; Apollon, pris pour juge, prononce un arrêt en faveur de la pièce de Molière. Enfin, dans une comédie de Chevalier intitulée les Amours de Calotin, en trois actes, en vers, ^ le premier acte et la première scène du second acte forment une espèce de prologue où Molière est loué au commencement et un peu critiqué à la fin. Auger remarque justement qu'aucune pièce de théâtre, depuis le Cid, n'avoit soulevé de telles controverses; c'est qu'en effet V École des Femmes fut dans la comédie une œuvre aussi décisive et éclatante que le Cid dans le genre tragique.
\. Voici l'acte de baptême relevé sur les registres de Saint-Germainl'Auxerrois :
«Du jeudi, 28 février 1064, fut baptisé Louis, fils de M. Jean-Baptiste Molière, valet de chambre du Roi, et de damoiselle Armande-Gresinde Béjart, sa femme, vis-à-vis le Palais-Royal; le parrain, haut et puissant seigneur messirë Charles, duc de Créquy, premier gentilhomme de la chambre du Roi , ambassadeur à P.omc, tenant pour Louis ([uatorzième, roi de France et de Navarre; la marraine, dame Colombe Le Charron, épouse de messire César de Choiseul, mai'échal du Plessy, tenante pour Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. L'enfant est né le tfl janvier audit an. » Signé : CoLOMnET.
2. Jouée sur le théâtre du Marais et imprimée avec privilège du 30 janvier 166i.
nu THEATRE DE MOLIERE. clvii
Molière termine avec nmprompta de Versailles la lutte où sa personnalité étoit engagée. Il avoit déclaré dans cette pièce qu'il ne se laisseroit plus détourner, par de vaines querelles, des autres ouvrages qu'il avoit à faire et qu'il ne répondroit plus aux critiques et contre-critiques. 11 resta lidèle à cet engagement. Quoique ses adversaires se fussent empressés de publier leurs satires, il ne fit même pas imprimer l'Impromptu, qu'il considéroit sans doute comme un ouvrage né de circonstances passagères et qui n'étoit pas destiné à leur survivre.