‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 43 sur 266 · LE TARTUFFE ET DON JUAN · texte numérisé non relu

LE TARTUFFE ET DON JUAN

La protection souveraine dont Louis XIV avoit couvert Molière pendant cette guerre, dont il ne faut pas atténuer les périls, obligeoit celui-ci à se montrer plus dévoué que jamais aux plaisirs du roi. Il fournit, le 29 janvier 1664, aux divertissements de la cour le Mariage forcé, à la fois ballet et comédie. Huit entrées de ballet étoient intercalées dans l'action comique : le roi lui-même parut dans Tune d'elles sous le costume d'un Égyptien; les plus grands seigneurs y figurèrent également. La pièce, puisée aux sources joyeuses de Rabelais, remettoit en scène le personnage de Sganarelle; Sganarelle, toujours égoïste et sensuel, et méditant encore de s'immoler la beauté et la jeunesse sous prétexte d'union conjugale. Mais nous avons cette fois une autre face de l'événement, un nouveau côté du tableau : Sganarelle est accueilli avec empressement, c'est un libérateur; il apporte l'affranchissement et non l'esclavage. Le père de Dorimène est enchanté de se débarrasser de sa fille; Dorimène est heureuse d'échapper au joug de la famille. La démonstration n'est pas moins saisissante, ni la conclusion moins terrible, parce que c'est le vice qui se charge de punir le ridicule.

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Mais ce n'ctoil là qiùm prélude, dil M. Bazin, aux brillantes folies que devoit éclairer à Versailles le soleil de mai. (".cite fois, en oiTcl . il ne s'aiçissoit plus d'une après-midi consacrée à queUpio invention de diverlissement. C'éloit une série de jours qu'ailoil enchaîner l'un à l'aulre la succession de toutes les fantaisies dont se ])euvent charmer les yeux et les oreilles, travestissements, cavalcades, courses de bagues, concerts de voix et d'instruments, récils de vers, festins servis par les Jeux, les Ris et les Délices, comédies mêlées de chants et de danses, ballets, machines, feux d'artifice, courses, loteries, collations: une semaine entière (du 7 au 1/i) passée hors de la vie commune dans les régions de la féerie. « Les plaisirs de l'esprit se mêlant à la splendeur de ces divertissements, dit Voltaire, y ajoutèrent un goût et des grâces dont aucune fête n'avoit encore été embellie. »

Le dessin de l'action, ou figuroient le roi et toute la cour, composée de six cents personnes, étoitdu duc de Saint-Aignan : cela s'appeloit le Palais d'Alcine ou les Plaisirs de l'île enchanièc. Le roi représentoit Roger; les autres personnages de ce drame féerique étoient remplis par tout ce (|ue la jeune cour comptoit de plus illustre, de plus élégant et de plus beau. La troupe de Molière servoit d'auxiliaire à ces nobles acteurs. Les reines et trois cents dames étoient à demi engagées dans l'action, à demi spectatrices; parmi elles se cachoit M"^ de La Vallière, à qui la fête étoit donnée; elle en jouissoit, confondue dans la foule.

Quand, le second jour (8 mai), le paladin Roger voulut donner la comédie aux dames, un théâtre se dressa aussitôt en plein air, éclairé par mille bougies et flambeaux, et la troupe du Palais-Royal y joua la Princesse d'Élide. Molière représentoit dans le prologue le valet de chiens Lyciscas , et dans la comédie le fou Moron. Molière, pour satisfaire en temps aux caprices de la volonté suprême, n'avoit pu écrire en vers que le premier acte de la pièce; il avoit été obligé d'écrire tout le reste en prose. «Il sembloit que la comédie, dit spirituellement Marigny, n'avoit eu le tcmj)S que de prendre un de ses brodequins

L E T A K r U F F E E T I ) ( ) .\ J U A X . clix

et qu'elle étoit venue donner des marques de son obéissance un pied chaussé et l'autre nu. »

Cette négligence elle-mônie pouvoit donc être prise comme une flatterie, et ce,n'étoit pas la seule qu'on trouvât dans l'ouvrage : « Le gouverneur d'FAiryale, qui, au lieu de blâmer les tendres sentiments de son élève, les justifie et les encourage, lui confesse qu'il s'inquiétoit jusque-là de voir qu'un jeune prince, en qui brilloient tant de belles qualités, ne possédât pas la plus précieuse de toutes, ce penchant à l'amour qui peut tout faire présumer d'un monarque et auquel les héros doivent leurs plus grandes actions; mais lui déclare que, rassuré par la passion dont il vient de recevoir l'aveu, il le regarde à présent comme un prince accompli , cet Arbate parle en courtisan de Louis XIV.* » Molière n'étoit courtisan que pour être libre : s'il sacrifioit beaucoup aux amusements du roi, il exigeoit d'autant plus de son patronage. C'étoit, avons-nous dit, comme un pacte réciproque, que l'auteur comique tenoit de son côté , mais sans négliger de mettre le roi à même de le tenir du sien. Ce zèle et ces complaisances de Molière faisoient présager qu'il alloit frapper un grand coup, et, en effet, ce qu'on pouvoit prévoir ne se fit pas attendre.

Le 12 mai, sixième jour de la fête, on s'assembla le soir pour voir une comédie nouvelle : ce que représenta Molière devant ce public de princes, de grands seigneurs et de grandes dames qui venoient d'admirer le ballet des douze signes du Zodiaque, et la chute du palais d'Alcine embrasé, le nouveau spectacle, certes bien inattendu, qu'il leur offrit, ce furent les trois premiers actes d'une comédie nommée le Tartuffe.

Quelques mots sur les antécédents du Tartuffe sont ici nécessaires. Déjà plus d'une fois Molière avoit entendu des murmures s'élever contre lui au nom de la religion. Les idées religieuses faisoient en ce moment de rapides progrès. La réaction contre les désordres du xvi^ siècle, retardée par la dissi-

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