‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., trèssoigneusement rev. sur les textes originaux, avec un travail de critique et d'érudition, aperçus d'histoire littéraire, biographie, examen de chaque pièce, commentaire, bibliographie, etcChapitre 82 sur 266 · COMEDIE EN CINQ ACTES · texte numérisé non relu

COMEDIE EN CINQ ACTES

NOTICE PRELIMINAIRE

C'est à Lyon, en 1653, que Molière fit représenter l'Étourdi OH les Conlre-Temps , qui doit être considéré comme sa première comédie et son véritable début. OEuvre de verve et de gaieté, cette pièce n'a ni prétention pliilosophique ni visée morale; elle n'a d'autre but que de divertir et amuser. Il s'agit d'une belle esclave laissée en gage par des Égyptiens ou Bohémiens entre les mains d'un vieillard. Deux amants, deux rivaux, cherchent à la tirer des mains de ce vieillard et se la disputent l'un à l'autre. L'un d'eux a pour valet un de ces maîtres fourbes qui conduisoient l'action dans la comédie latine et la comédie italienne. Cet artisan de ruses invente coup sur coup les plus ingénieux stratagèmes pour livrer à son maître la jolie captive ; mais ces stratagèmes sont tous déjoués par l'intervention malencontreuse de celui-là même qu'il veut servir. Celui-ci est un étourneau, une tête de linotte, ayant bon cœur et peu de cervelle; maladroit et généreux, inattentif et remuant. Autant le valet met de persévérance « à relier ce qu'un brouillon dénoue, » autant le maître semble s'acharner à se jeter au milieu des trames qui sont ourdies en sa faveur et à les détruire tour à tour. Telle est la donnée fondamentale de cette comédie.

On a recherché avec soin tous les éléments qui ont servi à Molière pour construire sa pièce. On a constaté de nombreuses imitations, de nombreux emprunts. Ainsi, Molière n'a pas mis

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d'aborii à contribution moins de deux ou trois comédies italiennes. Celle où il a le plus largement puisé est l'ImivverlUo, ovvero Scappino dislurbalo è MezzcUno trarof/lialo (le Malavisé ou Scapin déconcerté et Mezzetin tourmenté). Cette comédie, œuvre de Mcolo Barbieri, dit Bcltramc, à la fois auteur comique et comtîdien, avoit été imprimée en 1629. Elle a fourni à Molière ce personnage du Malavisé ou de l'Étourdi, puis la plupart des ressorts qui sont mis en œuvre, des stratagèmes que le fourbe invente et des inadvertances qui les font échouer.

VEmlia, comédie de Luigi Grotto surnommé il cieco d'Adria, a servi à Molière à dessiner plus vivement ce type du roi des fourbes, Mascarille, et lui a suggéré plusieurs situations,^ l'intrigue romanesque, le déguisement de Lélie et les frasques qu'il commet sous son costume arménien.

Plusieurs passages rappellent, en outre, VAngclica, de Fabritio de Fornaris, dello il capilano Crocodillo. Voilà la part du théâtre italien.

On a signalé aussi, au cours du dialogue, des réminiscences de Térence et de Plante.

Notre ancienne littérature françoise peut r<>vendiquer l'idée première de la scène où Lélie et Mascarille persuadent à Anselme que Pandolfe est mort et lui escroquent ainsi de l'argent. Il .y a dans les Contes d'Eiilrapel, par Noël Du Fail, une histoire sur le même sujet : « D'un fils qui trompa l'avarice de son père; » et l'on trouve des exemples de ruses analogues dans nos vieux conteurs. Cette facétie est de la veine des fabliaux.

Enfin, le personnage d'Andrès, le bohémien par amour, appartient à la nouvelle de Michel Cervantes : la GiUuiilla de Madrid; de sorte que l'Espagne apporte aussi son contingent.

Ainsi l'antiquité, les littératures espagnole et italienne, nos écrivains françois de l'époque antérieure, se combinent pour former cette première œuvre. Le comédien, lancé dans l'existence nomade, âvoit pourtant une vaste lecture. 11 n'abordoit le théâtre que préparé par des études variées, et il savoit, il résumoit tout ce qu'on avoit fait avant lui. Ces imitations ont aussi, dès ce déljut, le caractère qu'elles auront toujours : elles sont comme l'aliment de la pensée; mais celle-ci reste toute spontanée et originale, saisissante de vie propre et de victorieuse personnalité. Imiter

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ainsi, c'est autant que créer: et quoi qu'il doive à, autrui, le mérite de Molière n'est diminué en rien. L'esprit qui vivifie ces membres épars des poètes du passé, l'imagination puissante qui féconde et anime les matériaux recueillis de toutes parts, voilà ce qu'il faut par-dessus tout apprécier et admirer.

L'Élourdi est une comédie d'intrigue; elle se passe à Messine, au pays de la fantaisie ; il n'y a guère de réalité dans les aventures ni dans les mœurs. Molière ne commence pas par accomplir une révolution ; il n'invente pas du premier coup la comédie de mcEurs et de caractère. Il commence par suivre la tradition théâtrale qui prévaloit alors; mais dans cette tradition il dépasse d'abord les œuvres les plus remarquables qui s'étoient produites avant lui. En admettant le genre, en n'exigeant pas que Molière se soit révélé par le Misanlhrope ou même par l'École des marU, on conviendra que l'Étourdi laisse à une grande distance toutes les créations du théâtre antérieur, une seule exceptée peut-être : le Menteur, de Pierre Corneille. « Si cette pièce de l'Étourdi ou, les Contre-Temps, dit 'Auger, occupe aujourd'hui un rang inférieur parmi tant de beaux ouvrages dont notre scène est enrichie, c'est à Molière lui-même qu'il le faut attribuer; c'est Molière qui, en créant la véritable comédie de caractère et de mœurs, et en la portant à sa perfection, a, pour ainsi dire, repoussé à une grande distance les chefs-d'œuvre mêmes de la comédie d'intrigue. »

' « Il règne dans toute cette première œuvre de Molière, dit M. P. Chasles, un air vif et charmant d'aventures. » La verve la plus franche, la plus joyeuse, multiplie les situations comiques, varie et enchaîne les incidents, de sorte que la curiosité est toujours tenue en éveil. Il faut bien remarquer ce type de Mascarille, la première incarnation de Molière, le personnage qu'il continuera et développera dans les deux ouvrages qui suivront V Étourdi; celui qui nous personnifie les débuts et la jeunesse de Molière, comme Sganarelle, comme Alceste nous représentent sa maturité et son apogée; celui qui le fit connoître d'abord à Paris, à qui il dut ses premiers triomphes, et sous le nom duquel l'attaquèrent d'abord ses ennemis. Ce personnage n'est pas uniquement l'héritier direct des valets de la farce italienne et de la conédie antique : il n'a pas non plus la grossièreté et la

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bassesse clos Jodelet de Scarron cl ûo. ses conteinporaiiis, ces pieds plats, ces misérables qui se vantent de «préférer Tail à l'honneur.* » 11 a une physionomie moins avilie et plus spirituelle; il ne descend pas seulement des Dave ou des Chrysale, il descend aussi du valet de Marot; c'est, comme dit M. Sainte- Beuve, « un fils de Villon, nourri aux repues franches, » un nialin compère, rieur et railleur. 11 se relève en outre par l'amour et Torirueil de son art. Il a une sorte de désintéressement : s'il fait tant de tours pendables, c'est afin de prouver les ressources inépuisables de son esprit et de soutenir sa renommée, et il risque les jralères pour mériter que l'estime publique continue à le considérer comme un fourbe sublime.

De Mascarille sont venus les Crispin, les Frontin, qui ont régné si longtemps sur notre scène comique, et en dernier lieu Figaro.

« Molière met dans ces rôles de convention le plus de Thoinmc

qu'il peut, dit M. Nisard, et c'est assez pour les faire vivre

Ces valets de fantaisie, venus, d'imitation en imitation, de la Grèce en France, par l'Italie ancienne et moderne, sous ce costume bizarre auquel l'imagination de chaque auteur avoit ajouté une pièce, ils vivent, car ils sont possibles. Si la race en est perdue, il est tels maîtres aujourd'hui qui la ressusciteroient. Fu cherchant bien autour de certains fils de famille qui se sont ruinés galamment et qui vivent sur le bien des autres, toujours courant derrière une maîtresse ou devant un créancier, vou;^ trouveriez quelque Mascarille, vicieux comme son maître et par la faute de ce maître, larron pour vivre, attaché pourtant, non par dévouement, mais parce qu'il n'y a pas deux hommes plus près d'être des égaux qu'un libertin ruiné et son valet. »

Il faut noter le trait final de ce rôle de valet :

N'cst-il point quelque fille

Qui pût accommoder le pauvre Mascarille? A voir chacun se joindre à sa chacune ici. J'ai des démangeaisons de mariage aussi.

Rien ne s'oppose, en effet, à ce que Mascarille se marie, et

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