MADAME DE CHANTAL , A S. FRANÇOIS DE SALES
(Tirée des lettret de nadame de Chantai.)
Elle parle an Saint d'une grande tribulation intérieure qui raffligeoit, et lui en demande le remède.
Je vous écris, et je ne puis m'en empêcher, car je me trouve au matin plus ennuyée de moi qu'à l'ordinaire. Je vois que je chancelle à tout propos dans l'angoisse de mon esprit , qui m'est causée par ma difformité intérieure , laquelle est bien si grande , que je vous assure , mon bon seigneur et très-unique père , que je me perds quasi en cet abîme de misère.
La présence de mon Dieu , qui autreFois me donnoit des contentemens indicibles , me fait maintenant trembler de tout mon corps et frissonner de crainte. 11 me semble que cet œil divin , que j'adore de toute la soumission de mon cœur, perce mon nmo d'outre en outre , et regarde avec in'ligiKi-
LETTRES
tion toutes mes œuvres, mes pensées et mes paroles , ce qui me lient dans une toile détresse de cœur, que la mort même ne me semble point si pénible à supporter , et je m'imagine que toutes choses ont pouvoir de me nuire. Je crains tout , j'appréhende tout , non que je craigne que l'on nuise à moi , comme à moi , mais je crains de déplaire à mon Dieu.
Oh 1 qu'il me semble que son assistance s'est éloignée de moi 1 Cela m'a fait passer cette nuit dans de grandes amertumes , et je n'ai fait autre chose que de dire : Mon Dieu, mon Dieu, hélas 1 pourquoi me délaissez-vous? Je vous appartiens , faites de moi comme d'une chose qui est à vous.
Au point du jour Dieu m'a fait goûter , mais presque imperceptiblement , une petite lumière , en la très-haute et suprême pointe de mon esprit; tout le reste de mon ame et ses facultés n'en ont point joui : mais elle n'a duré environ qu'un demi A^e Maria , et mon trouble s'est rejeté tout à corps perdu sur moi , et m'a tout offusquée et obscurcie.
Nonobstant la longueur de cette déréliction y mon très-cher seigneur , j'ai dit, mais sans sentiment : Oui, Seigneur , ce qui vous agréera , faites-le , je le veux ; anéantissezmoi , j'en suis contente ; accablez-moi , je le veux bien; arrachez, coupez, brûlez tout ce qui vous plaira ; oui , je suis à vous.
Dieu m'a appris qu'il ne fait pas irrand étiit delà foi , quand on en a l'expérience par les sens et les sentimens , c^est pourquoi contre mes contrariétés je ne veux point de sentiment. Non, je n'en veux point, puisque mon Dieu me suffit. J'espère en lui , nonobstant mon infinie misère ; j'espère qu'il me supportera encore : enfin que sa volonté soit faite.
Voilà mon foible cœur entre vos mains , mon vrai père et seigneur ; vous lui donnerez, s'il vous plait, la médecine qu'il doit prendre.