‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 119 sur 365 · LIVRE IV, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE I

» daîsez (Mini en tentation, (4) afin qu'ils » fassent leur salut avec un sainct tremble* I ment , et une crainte sacrée; scarhant quils ne sont plus invariables et fermes à conserver 1 amour de Dieu , que le premier ayge avec ses sectateurs et Judas, qui rayant receu le perdirent, et en le per* dent se perdirent éternellement eux-mesmea ; ny que Salomon, qui Payant une fois quitté, tient tout le monde on doute de sa damnation; ny qu'Adam, Eve, David, S.

Pierre , qui estant eufans de salut, ne laislerent pas de descheoir pour un tempâ de l'imour sana lequel il n'y a point de salut. Helas ! ô Tbeotime , qui sera donc asseuré 4e conserver l'amour sacré en cette navi» gatîoq mortelle , puisqu'en la terre et an ciel tant de personnes d'incomparable di^ gnité ont fait de si cruels naufrages?

Upis , é Pieu éternel 1 comme est-il poatible^ dire?;-vpus, qu'une ame qui a Tamour de DieM , le puiase jamais perdre ? car uù r^HnoMr e^t , il résiste au péché. Et comme se pei^t'il donp faire que le peolié y entre ? Puif><]u^ « (2) l'amour est fort comme la 1 pmirt , aspre au combat comme l'enfer ; » QOmoio peuvent les forces de l'amour et de l'onfer, c'est-à-dire les péchez, vaincre l'anooDr « qui pour le moins (es esgale en force , et les surmonte en a^istance et en droict? Mais comme peut-il estre qu'une ame raisonnable qui a une fois savouré une si grande douceur, comme est celle de l'amour divin, puisse oncques volontairement avaler lea eaux ameres de l'offonie? («es enfans, tout enfans qu'ils sont, etitant nourris au laiçt, au beurre et au miel, abhorrent l'amertume de l'absynthe et du chicotin, et pleurent jusques à pasmer, quand on leur en fait gouster. Hé 1 donc*' ques, é vray Dieu, l'ame une fois joincte à la bonté du Créateur, comme le peul^elle quitter pour suivre la vanité de la créature?

lion cher Theotime. t (3) les oieux a mesmes s'esbahiseent ; leurs portes se n froissent de frayeur, et (4) les anges d« > paix » demeurent éperdus d'estonnemeal sur cette prodigieuse misère du cœur humain» qui abandonne un bien tant aimable. poMT s'attaclier à des choses si déplorables. Maii a?ez-vous jamais veu cette petite meiv veille que chaapuo ^it, et de laquelle

(t) rUU». n, il. -<t) Ctnl. Ctot. tiii, «. lij) 99nm. 11,1t. — (4) tm. xuin, T.

chascun ne sçait pas la raison? Quand on perce un tonneau bien plein , il ne respan* dra point son vin , qu'on ne luy donne de rair par-dessus; ce qui n'arrive pas aux tonneaux esquels il y a de^ijà du vuide , car on ne les a pas plulost ouverts que le vin en sort. Certes, en cette vie mortelle, quoy que nos âmes abondent en amour céleste , si est-ce que jamais elles n'en sont si pleines, que parla tentation oet amour n'en puisse sortir. Mais là haut au ciel , quand les suavités de la beauté de Dieu occuperont tout nostre entendement, et les délices de sa bonté assouviront toute nostre vo^ lonté, en sorte qu'il n'y aura rien que la plénitude de son amour ne remplisse; nul objeet , quoy qu'il pénètre jusqu'à nos cœurs, ne pourra jamais tirer ny faire sortir une seule goutte de la précieuse li« queur de leur amour céleste. Et de penser donner du vent par-dessus, c'est-à-dire, décevoir ou surprendre l'entendement, il ne sera plus possible ; car il leur sera im« mobile en l'appréhension de la vérité souveraine.

Ainsi le vin qui est bien espuré et séparé de sa lie, peut aisément eetre garanly de tourner et pousser , mais celuy qui est sur la lie , y est presque toujours subject. Et quant à notis , tandis que nous sommes en ce monde, nos esprits sqnt sur la lie et la tartre de mille humeurs et misères , et par conséquent aisez à changer et tourner en leur amour. Mais estant au ciel , oii, comme en ce grand « (4) fêsHn descrit par Isaïe , » nous aurons le vin puriûéUe toute lie, » nous ne serons plus subjects au change, ains demeurerons inséparablement unis par amour à nostre sonverain bien. Icy, parmy les crépuscules de l'aube du jour, nous craignons qu'en lieu de l'espoux nous ne rencontrions quelque autre object qui nous amuse et di'Çuive; mais quand nous le trouverons là-haut où il a (2) repaist et » repose au midy de sa gloire , » il n'y aura plus moyen d'estre trompez ; car sa lumière sera trop claire, et sa douceur nous liera si serré à sa bonté , que noua ne pourrons plui vouloir nous en desprendre.

Nous sommes comme le corail qui , dans rOcean, lieu de son origine, est un arbrisseau pasie-verd, foible, fleschissaBtetplia-

(1) iM. nv, t. —(I) ctM. cait i,t.

Mi

TRAITÉ DE L'AMOLR DE DIEU

Me; maiâ estant tiré hors du fond de la mer comme du sein de sa mère , il devient presque pierre ; se rendant ferme et impiiable , à mesure qu'il change son verdblafastre en un vermeil fort vif. Car ainsi estant encore emmy la mer de ce monde, lieu de nostre naissance , nous sommes subjects à des vicissitudes extresmes, et pliables à toutes mains ; à la droicle de l*amour céleste par Tinspiration , à la gauche \ de Tamour terrestre par la tentation. Mais si une fois tirez hors de cette mortalité, nous avons changé le pasle-verd de nos craintives espérances au vif vermeil de Tasscurée jouissance , jamais plus nous ne serons muables; ains demeurons à tousjours arrcstez en Tamour éternel.

Il est impossible de voir la Divinité et ne l'aimer pas. Mais icy-bas, où, sans la voir, nous Tenlrevoyons seulement au travers les ombres de la foy, comme a (4) en un miroir; nostre cognoissance n'est pas si grande , qu'elle ne laisse encore 1 entrée à la surprise des autres objects et bien apparens , lesquels entre les obscuritez qui se meslent en la certitude et vérité de la foy , se glissent insensiblement comme « (2) pe- » tits renardeaux , et démolissent nostre » vigne fleurie. » En somme , Theolime , quand nous avons la charité, nostre franc arbitre est paré de la robbe nuptiale, de laquelle comme il peut lousjours demeurer veslu, s'il veut, en bien faisant, aussi s'en peut-il despouiller, s'il luy plaist, en péchant.

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