‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 120 sur 365 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Du rerroidis^emeiii de l'ame en l'amour sacré.

L'ame est maintefois conlrislée et affligée danslecorpsjusquesmesme à quitter plusieurs membres d'iceluy, qui demeurent privez de mouvement et sentiment, encore qu'elle n'abandonne pas le cœi^r, où elle est tousjours entière jusques à l'extrémité de la vie. Ainsi la charité est quelquefois tellement allangourie et abattue dans le cœur, qu'elle ne paroist presque plus en aucun exercice, et neanlmoins ellenc laisse pas d'estre entière en la supresme région de l'ame. Et c'est lorsque sur la multitude des péchez véniels , comme sous des cendres , le feu du sainct amour demeure couvert et sa lueur estoufféc, quoyque non

(i) L ad Cor. xni, it. — (^ Gant CaDt ii, il.

pas amorty ny esteint. Car tout ainsi que la présence du diamant enip<»sche l'exercice et l'action de la propriété que l'aimant a d'attirer le fer , sans toutesfois luy ester la propriété , laquelle opère soudain que cet empeschement est esloigné; de mesme la présence du péché véniel n'oste pas voiremenl à la charité sa force et puissance d'opérer , mais elle l'engourdit en certaine façon, et la prive de l'usage de son activité, si qu'elle demeure sans action , stérile et inféconde.

Certes , le péché véniel , ni mesme Taf fection au péché véniel , n'est pas contraire à l'essentielle resolution de la charité, qui est de préférer Dieu à toutes choses, d'autant que par ce péché nous aimons quelque chose hors de la raison , mais non pas contre la raison ; nous déferons un peu trop , et plus qu'il n'est convenable à la créature, mais non pas en la préférant au Créateur: nous nous amusons plus qu'il ne faut aux choses terrestres , mais nous ne quittons plus pour cela les célestes. En somme , cette sorte de péché nous retarde au chemin de la charité, mais il ne nous en retire pas; et partant le péché véniel n'estant pas contraire à la charité , il ne la détruit jamais, ny en tout ny en partie.

Dieu fit sçavoir à l'evesque d'Ephese qu'il avoit « (1) délaissé sa première cha- »rité. » Or, il ne dit pas qu'il estoitsans charité , mais seulement qu'elle n'cstoit plus telle qu'au commencement , c'est-àdire, qu'elle n*estoil plus prompte, fervente , fleuris>anle et fructueuse , ainsi que nous avons accoustumé de dire d'un homme qui » de brave , joyeux et gaillard, est devenu chagrin , pare.-seux et maussade : ce n'est pas celui d'autrefois. Car nous ne voulons pas entendre que ce ne soit pas le mesme selon la substance , mais seulement selon les actions et exercices. Et de mesme Noslre-Seigneur a dit , qu'es derniers jours a (2) la charité de plu- » sieurs se refroidira » ; c'est-à-dire , elle ne sera pas si active et courageuse , à cause de la crainte et de l'ennuy qui oppressera les cœurs. Certes « (3) la concu- » piscence ayant conceu , elle engendre le » péché » ; mais ce péché , quoyque péché, 9 (i) n'engendre pas tousjours la mort de

(1) Apoc. Il, 4. — (2) MalUi. xxiT, If. (S) Jae. I. 11. - (4) Ibid.

LITRE IV, CHAPIIBE IIL

ifliine, ains sealement lorsqu'il a une » malice entière , et qu*il est consommé et laccomply » , comme dit sainct Jucques , qui en cela establit si clairement la différence entre le péché véniel et le péché mortel , que je ne sçay comme il s'est trouvé des gens en notre siècle qui ayent eu la hardiesse de le nier.

Neantmoins le péché véniel est péché , et par conséquent il desplaistà la charité , Don comme chose qui liiy soit contraire , mais comme chose contraire à ses opérations et à son progrez , voire mesme à son intention , laquelle estant que nous rapportions toutes nos opérations à Dieu , elle est violée par le péché véniel , qui porte les actions par lesquelles nous le commettons , non pas voirementcx)ntre Dieu , mais hors de Dieu et de sa volonté. El comme nous disons d*un arbre qui n esté rudement touché et réduit en frischc par la tempeste , que rien n'y est demeuré , parce qu'encore que l'arbre est entier , oeantmoins il est resté sans fruict; de mesme , quand nostre charité est battue desaflectionsque l'on a aux péchez véniels, nous disons qu'elle est diminuée et defaillie, non que l'habitude de l'amour ne soit entière en nos esprits, mais parce qu'elle est sans les œuvres qui sont ses fruicts.

L'affection .aux grands péchez rendoit tellement « (4) là vérité prisonnière de l'in-

> justice » entre les philosophes payons , que , comme dit le grand apostre , « (2)co-

> gnoissant Dieu , ils ne le glorifioient pas > selon que cette cognoissance requeroit ; si que cette affection n'exterminant pas la lumière naturelle , elle la rendoit infructueuse. Aussi les affections au péché véniel n'abolissent pas la charité ; mais elles la tiennent comme un esclave , liée pieds et mains , eropeschant sa liberté etson action. Cette affection nous attachant par trop à la jouissance des créatures , nous prive de la privante spirituelle entre Dieu et nods , à laquelle la charité , comme vraye amitié , nous incite. Et par conséquent elle nous fiiit perdre les secours et assistances intérieures, qui sont comme les esprits vitaux et animaux de l'ame , du défaut desquels provient une certaine paralysie spirituelle; laquelle enfin , si on n'y remédie , nous conduit à la mort. Car en somme la cha-

fS) A4 non. I. It. * (I) Ibld. 11.

ritéestant une qualité active, ne peut estre long-temps sans agir ou périr. Elle est , disent nos anciens, de l'humeur de Rachel : «(1) Donne-moy des enfans, disoit celle- » cy à son mary , autrement je mourrai. » Et la charité presse le cœur auquel elle est mpriie , de la féconder en bonnes œuvres, autrement elle périra.

Nous ne sommes gueres en cette vie mortelle sans beaucoup de tentations. Or ces esprits vils , paresseux et adonnez aux plaisirs extérieurs, n'estant pas duictsaux combats , ni exercez aux armes spirituelles , ils ne gardent jamais gueres la cha* rite, ains se laissent ordinairement surprendre à la coulpe mortelle : ce qui arrive d'autant plus aisément, que par le péché véniel l'ame se dispose au mortel. Car, comme cet ancien , ayant continué à porter tous les jours un mesme veau , le porta enfin encore qu'il fust devenu un gros bœuf : la coustume ayant petit à petit rendu insensible à ses forces l'accroissemient d'un si lourd fardeau : ainsi celuy qui s'affectionne à jouer des testons, joueroi t enfin des escus , des pistoles, des chevaux , et après ses chevaux toute sa chevance. Qui lasche la bride aux menues colères , se trouve enfin furieux et insupportable : qui s'adonne à mentir par raillerie, est grandement en danger de mentir avec calomnie.

Enfin , Thcotime , nous disons de ceux qui ont la complcxion fort foible , qu'ils n'ont point de vie , qu'ils n'en ont pas une once, ou qu'ils n'en ont pas plein le poing; parce que ce qui doit bientost finir , semble en effect n'estre plus. Et ces âmes fainéantes , adonnées aux plaisirs et affectionnées aux choses transitoires , peuvent bien dire qu'elles n'ont plus de charité , puisque , si elles en ont , elles sont en voye de la perdre bientost.

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