CHAPITRE IV
Qae l'amoar sacré se perd en on moment
L'amour de Dieu qui nous porte jusques au mcspris de nous-mosmes, nous rend citoyens de la Hierusalem céleste : l'amour de nous-mesmes qui nous pousse jusques au mépris de Dieu , nous rend eçclaves de la Babvlone infernale. Or nous allons certes petit à petit à ce mesprisde Dieu ; mais nous n'y sommes pas plustost parvenus, que soudain , en un moment , la saincte charité se parc de nous , ou , pour mieux dire , elle périt tout à fait. Oui , Theotime ; car en ce mespris de Dieu consiste le péché mortel ; et un seul péché mortel banni! la charité de Tamo , d'autant qu'il ropipt le lien et l'union d'icelle avec Dieu , qui est robeïs^ance et soumission à sa volonté. Et comme le cœur humain ne peut estre vivant et divisé, aussi la charité, qui est le cœur de l'ame et Tame du copur, ne peut cstre jamais blessée qu'elle ne soit tuée : ainsi qu'on dit dos perles, qui, conceues de la rosée céleste, périssent si une seule goutte de l'eau marine entre dedans leur escaille. Nostre esprit certes ne sor( pas polit à petit de son corps , ains en un moment , lorsque l'indisposition du corps est si grande qu'il ne peut plus y faire les actions de vie : et de mesme, à l'instant que le cœurest tellement détraqué en ses passions, que la charité n'y peut plus rogner, elle le quitte et abandonne ; car elle est si généreuse qu'elle ne peut cesser de régner sans cesser d'estre.
Les habitudes que nous acquérons par nos seules actions humaines , ne périssent pas par un seul acte contraire ; car nul ne dira qu'un homme soit intempérant pour un seul acte d'intempérance, ny qu'un peintre ne soit pas bon maistre pour avoir une fois manqué à l'art ; ains comme toutes telles habitudes nous arrivent par la suite et impression de plusieurs actes, ainsi nous les perdons par une longue cessation de leurs actes, ou par une multitude d'actes contraires. Mais la charité, Theotime, que le Sainct-Esprit rcspand en un moment dans nos cœurs, lorsque les conditions requises à cette infusion se rencontrent en nous , certes aussi en un instant elle nous est ostée , sitost que destournant nostre volonté de l'obéissance que nous deyonsà
TEàlie DS L'AMOmt DE UEO.
Dieu , nous aroos acheté de consentir i la rébellion et desloyaulé à laquelle la tentation nous incite.
Il est vray que la charité s'aggrandit par accroisse me ni de degré à degré, et de pei^ feclion à perfection , selon que par nos œovres ou la réception des sacrements nous luy faisons place. Hais toutesrois elle ne diminue pa^ par nmoindrisgement de sa perfection ; car jamais on n'en perd ua seul brin qu'on ne la perde toute. En quoy elle ressemble su chef-d'œuvre de Phidii tant célébré par les anciens : car on i que ce grand sculpteur Gt en Atbenes une statue de Minerve toute d'yvoire, haute de vingl^ix coudées; et au bouclier d'i celle , auquel il avoit relevé les batailles des amazones et des geans , il grava avec tant d'art son visiige de luy-mesme , qu'on ne pouvoit oster un seul brin de son image, dit Aristote, que toute la statue ne tombast défaite : si que cette besogne ayant esté perfectionnée par assemblage de pièce A pièce , en un moment oeantmoins elle perissoit , si on eust osié une seule petite partie de l'assemblage de l'ouvrier. El de mesme , Theotime , encore que le Sainct- Esprit ayant mis la charité en une ame , luy donne sa croissance par addition de degré à degré , et de perfection à pcrfci lion d'amour, si est-ce loulesfois que la résolution de préférer la volonté de Dieu é toutes choses estant le poinct essentiel de l'amour sacré , et auquel l'image de l'amour elernel, c'esl-à-dire du Sainct- Eâprit , est représentée , on ne sçauroit en osier une seule pièce , que soudain toute la charité ne périsse.
Celte préférence de Dieu à toutes choses est le cher enfunt de la charité. Que si Agar, qui n'esloil qu'une Égyptienne , voyant ^n Gis en danger de mourir, n'eut pas lecouragodedemeurer auprès de luy, ains le voulut quitter, disant i «(IjAh! je nesçauruis voir mourir cet enfant; i quelle merveille y a-t-il que la charité, lille do douceur et de suavité céleste , no puisse voir mourir son enfant , qui est le propos de no jamais offenser Dieu ?Si qu'à mesure que nostre franc arbitre se résolut de cunsi'ulir au péché, donnant par mesme moyen lu mort à ce sacré propos, la charitû meurt avec iceluy, et dit en son der-
nier souspir: Hé I non jamaiaa j« navom; • mourir cet enfant. > En somma, Theotime , comme la pierre précieuse , nommée PrassiuB , perd sa lueur en la présence de quel venin que ce soit , ainsi l'ame perd en un instant sa splendeur, sa grâce et si beauté qui consiste au sainct amonr, h l'entrée et présence de quel poché mortel que ce soit, dont il est escrit que « (t) l'an» qui péchera mourra. ■