CHAPITRE V
Ce seroit une effronterie impie de vooloir attribuer aux forces de nostre volonté les œuvres de l'amour sacré que le Sainct- Esprit fait en nous et avec nous , aussi seroit-ce une impiété effrontée de vouloir rejeter le défaut d'amour qui est en l'homma ingrat sur le manquement de l'assistance et grâce célestes. Car le Salnct-B»prit crie partout au contraire que nostre « (2) perte vient de nous; > que le Sauveur
■ a (3) apporté le feu de soit amour, et ne
■ désire rien plus sinon qu'il brusie nos
■ cœurs; 1 que « (i)le salut est préparé
■ devant la face de toutes les nations , lu- > miere pour esciairer les gentils et [lo.ur • tu gloire d'Israël ; ■ que la divine bonté «(5) ne veut point qu'aucun périsse,!
mais K (6) que tous viennent à la coi^nois-
■ sance de ta vérité ; veut que tous hom-
■ mes soient sauvez, > le Sauveur d'i ceux estant venu au monde, afin que tous
■ (7)receussent l'adoption des enfans; «et le sage nous advertil clairement ; i (8)Ne 1 dis point, il tient à Dieu. ■ Ainsi le sacré concile de Trente inculque divinement à tous les enfans de l'Eglise saincte, que la grâce divine ne manque jamais àceus qui font cequ'ils peuvent, invoquant le secours céleste : que Dieu n'abandonne jamais ceux qu'il a une fois justifiez , sinon qu'eux-niesmcg les premiers l'abandonnent ; de sorte que s'ils ne manquent à la grâce, ils obtiendront hi gloire.
En somme , Theotime , le Sauveur est
(I) Eutk. IKII.t.—d) 0>i» «II,*.
tlYRE IV, CHAPITRE V.
(4) c lumière qui esclaire tout homme » qui vient en ce monde. »
» Plusieurs voyageurs, environ Theure de midy, un jour d'esté, se mirent à dormir à Fombred'un arbre; mais tandis que leur lassitude et la fraischeur de l'ombrage les «dnt en sommeil , le soleil s*advançant sur «IX, leur porta droit aux yeiix sa plus fbrte lumière , laquelle , par l'esclat de sa clarté , faisoit des transparences , comme par de petits esclairs, autour de la prunelle des yeux de ces dormans , et par la cbaleur qui perçoit leurs paupières, les força d'une douce violence de s'esveiller : mais les uns esvei liez se lèvent, et gagnant pays allèrent heureusement au giste; les autres, non-seulement ne se lèvent pas, mais tournant le dos au soleil et enfonçant leurs chapeaux sur leurs yeux, passèrent là leur journée à dormir, jusqu'à ce que, tarpris de la nuict, et voulant neantmoins tUer au logis, ils s'esgarerent, qui çà qui là , dans une forest à la mercy des loups , sangliers et autres bestes sauvages. Or dictes , de grâce , Theotime , ceux qui sont arrivez ne doivent-ils pas sçavoir tout le çé de leur contentement au soleil, ou, pour parler plus chresliennement, au créateur <j|]u soleil? Ouy certes , car ils ne pensoient nullement à s'esveiller quand il en estoit temps : le soleil leur fit ce bon office , et par une agréable semonce de sa clarté et de sa chaleur les vint amiablenent resveiller. Il est vray qu'ils ne firent pas résistance au soleil , mais il les aida aussi beaucoup à ne point résister; car il Tint doucement respandre sa lumière sur eux, se faisant entrevoir au travers de leurs paupières , et par sa chaleur, comme par ioo amour, il alla dessiller leurs yeux et les pressa de voir son jour.
Au contraire, ces pauvres errans n'avoient-ils pas tort de crier dans ce bois : Hé 1 qu'avons-nous fait au soleil, pourquoy il ne nous a pas fait voir sa lumière comme i nos compagnons , afin que nous fussions irrivez au logis , sans demeurer en ces effroyables ténèbres? Car qui ne prendroit a cause du soleil, ou plustost de Dieu, en nain , mon cher Theotime , pour dire à »8 chetifs malencontreux : Qu'est-ce , mllerables , que le soleil pouvoit bonnement ^aire pour vous, qu'il ne l'ait fait? ses fa-
a)JMii.l*t.
veurs estoient esgales envers tous vous autres qu\ dormiez : il vous aborda tous avec une mesroe lumière , il vous toucha des mesmes rayons , il respandit sur vous une chaleur pareille : et, malheureux que vous estes , quoyque vous vissiez vos compagnons levez prendre le bourdon pour tirer chemin, vous tournastes le dos au soleil, et ne voulustes pas employer sa clarté, ny vous laisser vaincre à sa chaleur.
Tenez, voilà maintenant, Theotime, ce que je veux dire. Tous les hommes sont voyageurs en cette vie mortelle : presque tous nous nous sommes volontairement endormis en l'iniquité; et Dieu, soleil de justice , darde sur tous très-suffisamment, ains abondamment, les rayons de ses inspirations : il eschauffe nos cœurs de ses bénédictions, touchant un chascun des attraits de son amour. Hé! que veut dire donc que ces attraits en attirent si peu , et en tirent encore moins? Ahl certes, ceux qui estant attirez, puis tirez, suivant l'inspiration, ont grande occasion de s'en resjouir, mais non pas de s'en glorifier. Qu'ils se resjouissent, parce qu'ils jouissent d'un grand bien : mais qu'ils ne s'en glorifient pas, puisque c'est par la pure bonté de Dieu, qui, leur laissant l'utilité de son bienfait, s'en est réservé la gloire.
Mais quant à ceux qui demeurent au sommeil de péché , ô Dieu ! qu'ils ont une grande raison d^ lamenter, gémir, pleurer et regretter! car ils sont au malheur le plus lamentable de tous. Mais ils n'ont pas raison de se douloir et plaindre, sinon d'eux-mesmes , qui ont mesprisé, ains ont esté rebelles à la lumière , revesches aux attraits, et se sont obstinez contre l'inspiration; de sorte qu'à leur malice seule doit estre à jamais malédiction et confusion , puisqu'ils sont seuls autheurs de leur perte , seuls ouvrien de leur damnation. Ainsi les Japonoisi-e plaignant au bienheureux François Xavic/ leur apostre, de quoy Dieu , qui avoit eu tant de soin des autres nations , sembloit avoir oublié leurs prédécesseurs, ne leur ayant point fait avoir sa cognoissance, par le manquement de laquelle ils auroientesté perdus, l'homme de Dieu leur respondit que la divine loy naturelle estoit plantée en l'esprit de tous les mortels ; laquelle si leurs devanciers eussent observée^ la céleste
TRAITÉ DB L'AMOUR DB DIEI3
lumière les eust sans doute esclairez; comme au contraire l*ayant violée, ils méritèrent d'estre damnez. Rcsponse apostolique d'un homme apostolique , et loute pareille à la raison que le grand apostre rend delà porte des anciens gentils, qu*il dit estre (4) a inexcu^ables , d'autant » qu'ayant co<!neu le bien ils suivirent le » mal : » car c'est , en un mot, ce qu'il inculque au premier chapitre aux Romains.
Malheur sur malheur à ceux qui ne recognoissent pas que leur malheur provient de leur malice.