‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 149 sur 365 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Que la GontemplaUon se fait sans peine, qui est la iroisiesme diflrerence eolre icelle et la medi*' latioD.

Or la simple veuè' de la contemplation

(1) Loa. a, 4t.

se faict en Tune de ces trois façons. Quelquefois nous regardons seulement à quelqu'une des perfections de Dieu , comme par exemple, à son infmie bonté, sans penser aux autres attributs ou vertus d'iceluy, comme un espoux arrestant simplement sa veuë sur le beau teint de son espouse, qui par ce moyen regarderoit voirement tout son visage, d'autant que le teint est respandu sur presque toutes les pièces d'iccluy , et toutesfois ne seroit attentif ny aux traits, ny à la grâce, ny aux autres parties de la beauté. Car de mesme quelquefois l'esprit regardant la bonté sou* veraine de la Divinité, bien qu'il voye en icelle la justice, la sagesse, la puissance, il n'est neantmoins en attention que pour la bonté, à laquelle la simple veuëde la contemplation s'adresse. Quelquefois aussi noursommes attentifs à regarder en Dieu plusieurs de ses infinies perfections, mais d'une veuë' simple et sans distinction:

comme celuy qui d'un traict d'œil passant sa veuë de la teste jusqu'aux pieds de son espouse richement parée, auroit attentivement tout veu en gênerai et rien en parti* culicr, ne sçachant bonnement dire, ny quel carquant , ny quelle robe elle portoit» ny quelle contenance elle tenoit, ou quel regard elle faisoit, ains seulement que tout y est beau et agréable. Car ainsi par la contemplation on tire maintesfois un seul traict de simple considération sur plu* sieurs grandeurs et perfections divinee tout ensemble , et n'en sçauroit-on toutesfois dire chose quelconque en particulier, sinon que tout est parfaictement bon et beau. Et enfin nous regardons d'autres fois , non plusieurs ny une seule des per» fections divines, ains seulement quelque action ou quelque œuvre divine à laquelle nous sommes attentifs, comme par exenw pie, à l'acte de miséricorde, par lequel Dieu pardonne les péchez, ou à l'acte df^ la création, ou de la résurrection duLat zare, ou de la conversion de S. Paul; ainsi qu'un espoux qui ne regarderoit pas les yeux , ains seulement la douceur du regard que son espouse jette sur Iuy , nq considererolt point sa bouche, mais la sua«t «vite des paroles qui en sortent. Et lors , Theotime , l'ame fait une certaine saillie d'amour, non-seulement sur l'action qu'elle considère I mais sur celuy duquel e|le ptfh

TRUTÉ DE L'AMOUK DE DIEU

cède : « (4) Vou^cstes bon , Seigneur, et » en voslre bonté apprencz-moy vos justi- » fications » : « (2) Vostre gosier , c'est-â- » dire la parole qui en provient, est trèssi suave , et vous estes tout désirable.. » c (3) Helas 1 que vos paroles sont douces à Bines entrailles, plus que le miel à ma

> bouche I » Ou bien avec S. Thomas : « (i)

> Uon Seigneur et mon Dieu I » et avec Ste Magdeleine : « (5) Rabbony , ah 1 mon

> maistre. 9

Mais en quelle des trois façons que Ton procède, la contemplation a tousjours celte excellence, qu*elle se fait avec plaisir, d*autant qu'elle présuppose que l'on a trouvé Dieu et son sainct amour, qu'on en jouyt, et qu'on s'y délecte en disant:

c (6) J'ay trouvé celuy que mon ame che- »rit; le l'ay trouvé et ne le quitteray » point. » En quoy elle diffère d*avec la nedilalion qui se fait presque tousjoui's avec peine, travail et discours, nostre esprit allant par icclle de considération en Considération , cherchant en divers endroicts ou le bien-aimée de son amour, ou l'amour de son bien-aimé. Jacob travaille en méditation pour avoir Rachcl, mais il se resjouyl avec elle, et oublie tout son travail en la contemplation. L'espoux divin, comme berger qu'il est , prépara un festin somptueux a la façon champestre pour son espouse sacrée, lequel il descrit, en sorte que mystiquement il representoit tous les mysteresdela rédemption humaine: «(7) Jo » suisvenucn mon jardin, dit-il, j'ay mois- » sonné ma myrrhe avec tous mes par- » fums, j'ay mangé mon bornai avec mon » miel , j'ay meslé mon vin avec mon laict; » mahgez, mes amis, etbeuvez, et vous » enyvrez , mes tres-chers. » Théotime , hé I quand fut-ce, je vous prie, que Nostre- Seigneur vint en son jardin , sinon quand il vint es tres-pures , tres-humbles et tresdouces entrailles do sa mère, pleine de toutes les plantes fleurissantes des sainctes vertus? Et qu'est-ce à Nostre-Seigneur de moissonner sa myrrhe avec ses parfums , sinon assembler soufi'rances à souffrances jusqu'à la mort , et la mort de la croix , joignant par icelles mérites à mérites, Ihresors à thresors pour enrichir ses

(1) PMlm. cxTii, M- ^(t) Gant. CaDl. v, 16. (S) PMlai. cxviii, 109. — (4) Joaii. xx, n,

(•) JOAO. XX, 16.

(•) Caai Cani. tu, k. — CI) Ctat Caat. ?» I.

; cnfans spirituels? Et comme mangea-t*il ' son bornai avec son miel , sinon quand il vescut d'une vie nouvelle , réunissant son ame plus douce que le miel à son corps percé et navré de plus de trous qu'un bornai ? Et lorsque montant au ciel il prit possession de toutes les circonstances et dépendances de sa divine gloire , que fit-il autre chose , sinon mesler le vin rejouyssant de la gloire essentielle de son ame avec le laict délectable de la félicité parfaicte de son corps , en une sorte encore plus excellente qu'il n'avoit pas fait jusqu'à l'heure.

Or en tous ces divins mystères qui comprennent tous les autres, il y a de quoy bien manger et bien boire pour tous les chers amis , et de quoy s'enyvrer pour les tres-chers amis. Les uns mangent et boivent; mais ils mangent plus qu'ils ne boivent, et ne s'enyvrent pas. Les autres mangent et boivent; mais ils boivent beaucoup plus qu'ils ne mangent : et ce sont ceux qui s'enyvrent. Or manger , c'est méditer; car en méditant on masche, tournant çà et là la viande spirituelle entre les dents de la considération pour l'esmîer, froisser cl digérer : ce qui se fait avec quelque peine. £oire , c'est contempler , et cela se fait sans peine ny résistance, avec plaisir et coulamment. Mais s'enyvrer, c'est contempler si souvent et si ardemment qu'on soit tout hors de soy-mesme pour estre tout en Dieu. Saincte et sacrée yvresse, qui au contraire de la corporelle nous aliène, non du sens spirituel, mais des sens corporels , qui ne nous hebesle ny abestil pas, ains nous angelise , et par manière de dire , divinise ; qui nous met hors de nous, non pour nous ravaler et ranger avec les bestes, comme fait l'yvresse terrestre, mais pour nous eslever au-dessus de nous et nous ranger avec les anges, en sorte que nous vivions plus en Dieu qu'en nous-mesmes, estant attentifs et occupés par amour à voir sa beauté et nous unir à sa bonté.

Or d'autant que pour parvenir à la contemplation nous avons pour l'ordinaire besoin d'ouyr la saincte parole, de faire des devis et colloques spirituels avec les autres à la façon des anciens anachorètes , de lire des livres dévots, de prier, méditer, chanter des cantiques , former des boooea

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