CHAPITRE V
Seconde différence entre la méditation et la coDlemplation.
La méditation considère par le menu et comme pièce à pièce les objecta qui sont propres à nous esmouvoir : mais la contemplation fait une veuë toute simple et ramassée sur l'objet qu'elle aime ; et la considération ainsi unie fait aussi un mouvement plus vif et fort. On peut regarder la beauté d'une couronne en deux sortes , ou bien voyant tous ses Qeurons et toutes les pierres précieuses dont elle est composée l'une après l'autre ; ou bien , après avoir considéré ainsi toutes les pièces particulières, regardant tout Tesmail d'icelles ensemble d'une seule et simple veuè*. La première sorte ressemble à la méditation, en laquelle nous considérons par exemple , les effects de la miséricorde divine pour
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TRAlTt DE VÀMOm DE MEU.
nous exciter à son amoar. Mais la seconde est semblable à la contemplation , en laquelle nous regardons d'un seul traict arrcsté do nostre esprit toute la variété des mesmes eiïecls , comme une seule beauté composée de toutes ces pièces qui font un seul brillant de splendeur. Nous comptons en méditant, ce semble, les perfections divines que nous voyons en un mystère; mais en contemplant nous en faisons une somme totale. Les compagnes de Tespouse sacrée luy avoyent demandé quel estoit son bien-aimé ; elle leur respond , doscrivant admirablement toutes les pièces de sa parfuiclo beauté : (1) Son teint est » blanc et vermeil, sa teste d*or, ses che* » veux comme un jelton de fleurs de (val- » mes non encore du tout cspanouies; ses » yeux de colombe , ses joues comme pe- » lites tables , planches ou carreaux de » jardin , ses lèvres comme lys, parsemées 3 de toutes odeurs, ses mains annelées de » jacinthe , ses jambes comme colonnes de » marbre. » Ainsi va-t-elle méditant cette souveraine beauté en détail , jusques à ce qu*enGn elle conclut par manière de contemplation, mettant toutes les bcautez on une : « (î) Son gosier, dit-elle, est tres- » suave , et luy il est tout désirable , et tel » est mon bien-aimé, et il est mon cher »amy. »
La méditation est semblable à celui qui odpre rœillot, la rose, Icrosmarin, lothim, le jasmin, la Heur d'orange, Tun après Fautre distinctement; mais la contemplation est pareille à celuy qui odoro l'eau de senteur composée de toutes ces fleurs. Car celuy-cy en un seul sentiment reçoit toutes les odeurs unies que l'autre avoit sentiesdivisées et séparées; et il n'y a point de doute que cette unique odeur qui provient do la confusion de toutes ces senteurs, ne soit elle seule plus suave et précieuse que les senteurs desquelles elle est com(K)sée, odorées scparemeot Funo après l'autre. C'est pourquoy le divin espoux estime tant que sa bien-uimée le regarde d'un seul ail (3) ; et que sa chevelure soit si bien tressée qu'elle ne semblo qu'un seul cheveu. Car qu'e&t-ce regarder l'espoux d'un seul œil, que de le voir d'une simple veue attentive sans multiplier les regards? Et qu'est-ce
(1) Cant. CftDt. Y, 10 et Mq.
f^ Cast. Unu T, 10 01 ••«• — (•) Cuit. Coc u
porter ses cheveux ramassés , que de m point respandre sa pensée en variété de
considérations; 0 que bienheureux sont ceux qui , après avoir discouru sur la mul* titude des motifs qu*ils ont d*aimer Dieu, reduisans tous leurs regards en une seulSf veuë et toutes leurs pensées en une seole conclusion , arrestent leur esprit en Tunité de la contemplation , à Texcmplede S. Augustin ou de S. Bruno ; prononçant secrettement en leur ame, par une admiration permanente , ces paroles amoureuses : 0 bonté ! bonté 1 ô bonté tousjours ancienne et tousjours nouvelle 1 et à l'exemple do grand S. François, qui planté sur ses genoux en oraison , passa toute la nuict en ces paroles : 0 Dieul vous estes mon Dieu et mon tout, les inculquant continuelle* ment, au récit du bienheureux frère Be^ nard do Quinteval, qui l'avoit ouy de see oreilles.
Voyez S. Bernard , Theotime : il avoit médité toute la passion pièce à pièce , puis de tous les principaux poincts mis ensem* ble il en Gt un bouquet d'amoureuse douleur : en le mettant sur sa poictrine poar convertir sa méditation en contemplation, il s'escria : a (4) Mon bien-aimé est un » bouquet de myrrhe pour moy.
Mais voyez encore plus dévotement le Créateur du monde , comme en la création il alla premièrement méditant sur la bonté do ses ouvrages pièce à pièce séparément : à mesure qu'il les voyoit produits : « (2) Il » vit, dit l'Escriture, que la lumière estoit » bonne , que le ciel et la terre estoit une » bonne chose , » puis les herbes et plantes, le soleil, la lune et lesestoiles, les animaux , et en somme toutes les créatures, ainsi qu'il creoit l'une après l'autre; jusques à ce qu'enfin tout l'univers estant accom(>ly, la divine méditation , par manière de dire, se changea en contemplation : car regardant toute la bonté qui estoit en son ouvrage d'un seul traict de son œil, « (3) il vit, dit Moyse, tout ce qu'il » avoit fait; et tout estoit tres-bon. » Les pièces diflerentes , considérées séparément par manière de méditation , estoyeni bon* nés; mais regardées d'une seule veuë toutes ensemble par forme de contemplation, elles furent trouvées très-bonnes J. comme plusieurs ruisseaux qui s'unissant
(1) Cant Cont. i, il. » (t) Goaet. i. — (t) Ibid.
LtVHe; VI, ÙUHIKS VI.
fbnt une rivière qui porte des plus grandes charges que la mulfitude dos mesrties ruisseaux séparez n'eust sccu faire.
Après que nous avons esmcu une grande quantité de diverses afToclions pieuses par fe multitude des considérations dont la méditation est composée, nous assemblons enûn la vertu de toutes ces afTcctions, lesquelles de la conrusion et mcsiangc de leurs forces font naistre une certaine quintessence d'affection, et d'affection plus active et puissante que toutes les affections desquelles elle procède : d'autant qu'encore qu'elle ne soit qu'une , elle comprend la verlu et propriété de toutes les autres, et se nomme affection contemplative.
Ainsi dit-on entre les théologiens, que les anges plus oslevez en gloire ont une cognoissance de Dieu et des créatures beaucoup plus simple que leurs inférieurs, et que les espèces ou idées par lesquelles ils voyent, sont plus universelles; en sorte que ce que les anges moins parfaicts voyent par plusieurs espèces et 'divers regards, les plus parfaicts le voyent par moins d'espèces et moins de traits de leur veuè'. Et le grand S. Augustin , suivy par S. Thomas , dit qu'au ciel nous n'aurons pas ces grandes vicissitudes, varielez, changcmens et retours de pensées et cogitations qui vont et reviennent d'object en object et de chose à autre ; ains qu'avec une seule pensée nous pourrons estre attentifs à la diversité de plusieurs choses, et en recevoir la cognoissance. Certes , à mesure que l'eau s'esloigne de son origine, elle se divise et dissipe ses sillons, si avec un grand soin on ne la contient ensemble; et les perfections se séparent et partagent à mesure qu'elles sont esloignées de Dieu qui est leur source ; mais quand elles s'en approchent, elles s'unissent jusqu'à ce qu'elles soient abysmées en cette souverainement unique perfection , qui est « (4) l'u- B ni lé nécessaire et la meilleure partie
> que Magdeleine choisit , laquelle ne iuy
> sera point ostéo. »