‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 177 sur 365 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Qoe quelques* ons entre les divins amans moururent encore d'amour.

Tous les esleus donc . Theotime , meurent en l'habitude de Pamour sacré ; mais quelques-uns , outre cela , meurent on l'exercice de ce sainct amour, les autres pour cet amour, et d'autres p^^r ce mesme amour. Mais re qui appartient au souvorain degré d'amour, c'est qiio quelquesuns meurent d'amour ; et c'est lorsque non-seulement l'amour blesse l'ame , en sorte qu'il la met en langueur, mais quand îl la transperce , donnant son coup droit dans le milieu du cœur, et si fortement , qu'il pousse l'ame dehors de son corps ; ce qui se fait ainsi. L'ame attirée puissamment par les suavitez divines de son bienaimé, pour correspondre de son costé à ses doux attraits , elle s'eslance de force et tant qu'elle peut devers ce désirable amy attrayant ; et ne pouvant tirer son corps après soy, plustost que de s'arrester avec luy parmy les misères de cette vie, elle le quitte et se sopare , volant seule comme une belle colombelle dans le sein délicieux de son céleste espoux. Elle s'eslanco en son bien-aimé , et son bien-aimé la tire et ravit à soy ; el comme l'espoux quitte père et mère pour se joindre (l)à sa bien-aimée, ainsi cette chaste espouse quitte la chair pour s'unir à son bien-aimé. Or c'est le plus violent effect que l'amour fasse ea

une ame , et qui requiert auparavant uno grande nudité de toutes les affections qui peuvent tenir le cœur attaché ou au monde ou au corps : en sorte que comme le feu , ayant séparé petit à petit l'essence de sa masse , et l'ayant du tout espurée , fait enfin sortir la quintessence; aussi le sainct amour ayant retiré le cœur humain de toutes humeurs , inclinations et passions , autant qu'il se peut , il en fait par après sortir l'ame , a6n que , par cetto mort précieuse aux yeux divins, il passe en la gloire immortelle.

Le grand S. François , qui en ce subject de l'amour céleste me revient tousjours devant les yeux , ne pouvoit pas eschapper qu'il ne mourust par l'amour à cause de la multitude et grandeur des langueurs , extases et deffaillances que sa dilection envers Dieu luy donnoit; mais outre cela. Dieu , qui Pavoit exposé à la veuë* de tout le monde , comme un miracle d*amour, voulut que non-seulement il mourust pour l'amour, ains qu'il mourust encore d'amour. Car voyez , je vous supplie , Theotime , son trespas. Se voyant sur le point de son despart , il se fit mettre nud sur la terre; puis ayant receu un habit en au* mosne , duquel on le vestit , il harangua ses frères , les animant à Tamour et crainte de Dieu et de l'Eglise , fit lire la p:^ssion du Sauveur, puis commença avec une ardeur extresme à prononcer le psaime 4 44 : a J'ai » crié de ma voix au Seigneur : j'ai su|)p!ié » de ma voix le Seigneur (4) » ; et ayant prononcé ces dernières paroles : « 0 Sei- 9 gneur, tirez mon ame de la prison , afin » que je bénisse votre sainct nom : les B justes m'attendent jusques à ce que vous » me guerdonniez(2), » il expira l'an quarante-cinquiesme de son âge. Qui no voit, je vous prie , Theotime , que cet homme seraphique , qui avoit tant désiré d'être martyrisé et de mourir pour l'amour, mourut enfin d'amour, ainsi que je l'ai expliqué ailleurs?

Ste Magdeleine ayant, l'espace de trente ans , demeuré en la grotte que Ton voit encore en Provence , ravie tous les jours sept fois , et eslevéo en l'air par les anges; comme pour aller chanter les sept heures canoniques en leur chœur, enfin un jour de dimanche elle vint à l'église, en laqueito

(1) PMlB. GUI, t. -> (t) PMin eui, ••

son cher evosqiio S. M;iximin In trouvant en contemplation , les yeux pleins de larmes et les bras eslevez , il la communia , et tost après elle rendit son bienheureux esprit , qui derechef alla pour jamais aux pieds de son Sauveur jouir de la meilleure part qu'elle avoit desjà choUie (4) en ce monde.

S. Basile avoit fait une estroite amitié avec un grand médecin , Juif de nation et de religion , en intention de l'attirer à la foy de Nostre-Seigneur : ce que toutcsfois il ne put oncques faire , jusques à ce que , rompu de jeusnes , veilles et travaux , estant arrivé à Tarticle de la mort , il s'en^ quist du médecin quelle opinion il avoit de sa santé , le conjurant de le luy dire franchement ; ce que le médecin fit , et luy ayant lasté le pouls : Il n'y a plus , dit-il , aucun remède ; devant que le soleil soit couché , vous trespasserez. Mais que direzvous , répliqua alors le malade , si je suis encore demain en vie ? Je me feray chrétien , je vous le promets , dit le médecin. Le sainct pria donc Dieu , et impetra la prolongation de sa vie corporelle en faveur de la spirituelle de son médecin , lequel , ayant veu cette merveille , se convertit; et S. Basile , se levant courageusement du lict , alla ù ^égli^c , et lu baptisa avec toute sa fanulle; puis estant rovenu en sa chnnibro et remis dans son lict, après s'estro assez longuement entretenu par l'oraison avec Nostio-Seigneur, il exhorta sainctement les assislaus à servir Dieu de tout leur cœur; et enfin , voyant les anges venir à luy, prononçant a ver rxtresmo suavité ces paroles : a Mon Dieu , je vous recommande mon ame et la romcls un ire vos mains, » il expira ; et le pauvre médecin , converti, le voyant trespabsé, Tembrassant et fondant en larmes sur iceliiy : u 0 grand Basile , serviteur de Dieu, (iit-il, en vérité, si vous eussiez voulu , vous ne fussiez non plus mort aujourd'lmy qu'iiier. » Qui no voit que cette mort fut toute d'amour? Et la bienheureuse mère Tlierese de Jésus révéla , après son Irospas , qu'elle estoit morte d'un assaut et impétuosité d'amour qui avoit esté si violent , ({ue la nature ne le pouvant supporter, l'ame s'en estoil allée vers le bien aimé object de ses aiïcc-

tiOùS.

TRAITÉ DK I/AMOUB DK m%V.

CHAPITIIE Xn.

nfitolre merveilleuse du lref>pas d'an fentHhomme qui mourut d'amour tor lo mont d'OUvoU

Outre ce qui a esté dit, j'ay trouvé une histoire, laquelle, pour estre extrcsmement admirable , n'en est que plus croyable aux amans sacrez , puisque , comme dit le sainct apostre , la charité croît iresvolontiers toutes choses (4), c'est-à-dire , elle ne pense pas aisément qu'on mente; et s'il n'y a des marques apparente» Je faus5:e(é en ce qu'on luy représente , elle ne fait pas difficulté de les croire , mais surtout quand ce sont choses qui exaltent et magnifient l'amour de Dieu envers les hommes , ou l'amour des hommes envers Dieu; d'autant que la charité, qui est reyne souveraine des vertus, se plaist , à la façon des princes , es choses qui servent à la gloire de son emjj^re et domination. Et bien que le récit que je veux faire ne soit ny tant pnblié ny si bien tesmoigné comme la grandeur de la merveille qu'il contient le ferjucrroit, il ne perd pas pour cela sa^erité: car , comme dit excellemment S. Augustin , à peine sçait-on les miracles , pour maizniririuos qu'ils soient , au lieu mesmo où ils se font; el encore (jue ceux qui les ont veus les racontent, on a peine de les croire : mais ils no laissent pas pour cela d'estre véritables ; et en matière de relii;ion , les âmes bien faidesont plus de suavité ù croire les choses es(iuelles il y a plus de dilliculté et d'admiration.

Un fort illustre et vertueux chevalier alla donc un jour outre mer en Palestine, pour visiter lessaincts lieux esquels Nostre-Sei;;neur avoit fait les œuvresdenostre rédemption; et, pour commencer di;;nement le sainct exercice, avant toutes choses il se confessa et communia dévotement; puis alla en premier lieu en la ville de Nazareth , oiî Tango armonça à la Vierg(* trèssainctc la tres-sacrée incarnation , et oii se lit la Ires-adorablo conception du Verbe éternel; et là co digne pèlerin se mt à contempler l'abysme de la bonté celeàto qui avoit daigné prendre chair humaine pour retirer l'homme do fXîrdition. De là il passa à Bethléem, au lieu do la nativité,

|lj LadCor. xaii*T.^

UYRB VII, OHAPITRE XII.

oi| 00 ne sçiiuroit dir^ combien de larmes îl respandit, contemplant celles desquelles Iq Fils d^ pieu , petit enfant de la Vierge, avoit arrousé ce sainct estable , baisant et r^bai&^nt qeqt fojs cette terre sacrée , et If^bant la pou^sie^e sur laquelle la preiniere enfonce du divin poupon avoit esté receue. Do Bethléem il alla en Belhabara , et passa jusqu'au petit lieu do Bothanie, OJi , se ressouvenant que Nostre-Seigneur a'estoit devestu pour estre baptisé, il se dépouilla aussi Iqy-n)esme ; et entrant dâPâ le Jourdain , se levant et beuvantdes eaux d*iceluy , il luy estoit advis d'y voir son Sauveur recevant le baptesme par la m^in de son précurseur , et le Sa i net-Esprit descendant visiblement sur iooluy , sous la forme de colombe , avec les oieux epcore ouverts, d*ûi^ ce luy sombloit , descendûit la voix du Père éternel , disant: cCestuy-cy est mon Fils bien-aimé, auquel je me complais (1). X) De Bcthanie il va dans le désert , et y voit , dm yeux de 8QQ esprit, le Sauveur jeusnant , combattant et vainquant Tennemy , puis les anges qui le servept de viandes admirables. De là il va sur la n^oqtagne de Tbabor , où il voit Je Sauveur transfiguré) puis en la montagne de Sion , où il voit, ce luy semble encore, Nostre-Seigneur agenouillé dans le cénacle, lavant les pieds aqx disciples , et leur distribuant par après son divin corps en |a sacrée eucharistie. Il passe le torrent de Cedron , et va au jardin de Gethsemani , où son coeur se fond ôs larmes d'une tres^aimable douleur lorsqu'il s*y représente son cher Sauveur suer lesaDgencetteextresmeagoniequ'ilysouffroit ; puis tost après lié , garotté et mené en Hierusalem , où il s'achemine aussi , suivant partout les traccsde son bien«aimé; et le voit en imagination traisné çà et là chez Anne , phe^ Caïphe , chez Pilate , che3 Herodes, fouetté, baiïuué, craché, couronné d'egpines, présenté au peuple, condamné à mort , chargé de sa croix , laquelle il porte, et la portant fait la pitoyable rencontre de sa Mère toute detrempéio de douleur , et des dames de Hierusalem , pleurantes sur luy. Si monte enfin ce devost pèlerin sur le mont Calvaire , où il voit un esprH la croiy estendue sur terre , et Nq^tre-Seigneur que Ton renverse et

(I) lUUb. STII, f.

que l'on reloue pieds el mains sur Icelle très -cruellement. Il contemple de suite comme on levé la croix et le crucifié en Tair, et le sang qui ruisselle de tou<« les endroits de son divin corps. Il regarde la pauvre sacrée Vierge toute transpercée du glaive (i) de douleur; puis il tourne les j^eux sur le Sauveur crucifié , duquel il es* coûte les sept parole» avec un amour nom* pareil ; et enfin le voit mourant, puis raori, puis recevant le coup de lance, et monstrant pur Touverture de la playe son oœur divin; puis esté de la croix et porté au sepulchre où il va le suivant, jettent une mer de larmes sur les lieux détrempez du sangde son Rédempteur ; si qu'il entre dans le sopulchre et ensevelit son oœur auprès du corps de son maistre, puis ressucitant avec luy, il va en Emmaûs, et vojt tou( ce qui so passe entre le Seigneur et les deux disciples ; et enfin revenant sur le mont Olivet où so fit le my^lere do l'Assension , et là, voyant les dernières marques et vestiges des pieds du divin Sauveur, prosterné sur icelles , et les baisant mille et mille fois avec des souspirs d'un amour infiny , il commença à retirer à soy toutes les forces de ses affections , comme un ar cher retire la corde de son arc quand il veut descocher sa flesche ; puis se relevant , les yeux et les mains tendus au ciel : 1 0 Jésus, dit-il , mon doux Jésus , je ne sais plus où vous chercher et suivre en terre : hé 1 Je* sus , Jésus , mon amour , accordez donc à ce cœur qu'il vous suive et s'en aille après vous là-haut ; » et avec ces ardentes paroles il lança quant et quant son amo au ciel , comme une sacrée sagette , que comme divin archer il tira au blanede son tres-lunireux object.

Mais ses compagnons el ses serviteurs qui virent ainsi subitement tombé eomnu mort ce pauvre amant, estonnez de cet accident , coururent de force au médecin , qui venant, trouva qu'en offbtil estoit trespassé; et pour faire jugement asseuré d(»s causes d'une mort t^nt inopinée, s'o;iquiert de quellS complexion, de quelles mqpurs et de quelle humeur estoit le dof*funct; et il apprit qu'il estoit d'un naturel tout dpux , aimable, devost à merveilles, et grandement ardent en l'amour de Dieu. Sur quoy , sans doute , dit le mcdeclo , ^oq

(1) Uo, II, M.

TBànÈ DE L'iUiOUR DE DflRJ.

ocBur 9*e8t donc esdaté^'ezoès «t de fer- Teur d*ainour. Et afin de mieux affermir son jugement , illeTOuIulouvrir,ettrouva ; ce brave cœur ouvert , avec ce sacré mot gravé au-dedans d'iceluy : Jenu , mon amour ! L'amour doncques fit en ce coBur l'office de la mort, séparant Tame du corps sans concurrence d'aucune autre cause. Et c*est S. Bernardin de Sienne, au- Ibeur fort docte et fort sainct, qui fait ce récit , au premier de ses sermons de l'Ascension.

Certes, un autre autheur presque du mesme âge, qui a celé son nom par humilité, mais qui seroit neanlmoins digne d'eslre nommé, en un livre qu'il a intitulé, Afiroir des êpiriluels^ raconte une autre histoire encore plus admirable. Car il dit qu'es quartiers de Provence il y a voit un seigneur grandement adonné à l'amour de Dieu et à la dévotion du tres-sainct sacrement de l'autel. Or, un jour estant eztresmement affligé d'une maladie qui luy don- Doit des vomissemens continuels, on luy apporta la divine communion , laquelle n'osant recevoir à cause du danger qu'il y avoit de la rejetler , il supplia son curé de la luy mettre sur la poitrine, et lu signer avec icellc du signe de la croix , ce qui fut faicl; et en un moment cette poiclrino enflammée du saincl amour se fendit, et lira dedans soy le céleste aliment dans lequel estoit le bien-aimé, et à mesnie lemps eipira. Je vois bien à la vérité que celle histoire est grandement extraordinaire , et qui merileruit un tesmoignage du plus grand poids; mais après la Ires-veri labié histoire du cœur fendu de saincte Claire de Monlfalcon , que tout le monde peut foir encore maintenant, et colle des stigmates de S. François qui est trcs-asscuréc, mon amené trouveriendemalaisé à croire parmy les effects du divin amour.

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