CHAPITRE X
Comme il se faut conformer à la Tolonté divine qoi nous est signifiée par les inspiraiions; el, premièrement, de la variété des moyens par lesquels Dieu nous inspire.
Les rayons du soleil esclairent en eschauffant, et eschauflent en esclairant.
L*in>piration est un rayon céleste qui [)orte dans nos ccDurs une lumière chaleureu:-e , par laquelle il nous fuit voir le bien, et nous e»chauffe au pourchas d'iceluy. Tout ce quia vie sur terre s'engourdit au froid de i'hyver; mais au retour de la chaleur Titale du printemps toutreprend son mou*
vement. Les animaux terrestres courent plus vistemcnt, les oyseaux volent plus ; iiautomenl et chantent plus gnyement, et les plantes poussent leurs feuilles et leurs fleurs tres-agreablement. Sans Tinspiration, nos âmes vivroienl paresseuses, percluses et inutiles; mais à Tai rivée des divins rayons de l'inspiration , nous sentons une lumière meslée d'une chaleur vivi- Gante, laquelle esclaire nostre entende* ment, resveille et anime nostre volonté, luy donnant la force de vouloir et faire le bien appartenant au salut éternel. Dieu ayant formé le corps humain du limon de la terre , ainsi que dit Moyse , ïiinspira en iceluy la respiration de vie, et il fut fait en ame vivante ^4 ), c'est-à-dire en aine qui donnoit vie. mouvement et o^)eralioQ au corps ; et ce mesme Dieu éternel souffle et pousse les inspirations de la vie surnaturelle en nos âmes, aûn que, comme dit le grand aposlre , elles soyent faicles en egprit vivifiant (2), c'est-à-dire en esprit qui nous fasse vivre, mouvoir, sentir, et ouvrer les œuvres de la grâce : en sorte que celuy qui nous a donné l'estre nous donne aussi l'opération. L'haleine de rhoinme esciiaufTe les choses esquelles elle entre , tesmoin l'enfant de la Sunamite , sur la bouche duquel le prophète Helisée ayant mis la sienne, et hulené sur iceluy, sa chair s'eschau(fa (3); et Texperience est toute manifeste. Mais quant au souffle de Dieu, non-seulement il eschaulîe, ains il esclaire piirfaicteinent, d autant que Tesprit divin est une lumière infinie , duquel le souffle vital est appelle inspiration; d'autant que par iceluy celte supresme bonté halenect inspire en nous les désirs et intentions de son cœur.
Or les moyens d'inspirer dont elle use sont infinis. S. Antoine, S. François, S. Anselme , el mille autres , reçoivent souvent des inspirations par la veué des créatures. Le moyen ordinaire, c'est la prédication: mais quelquefois ceux auxquels la parole ne prolite pas sont instruits par la tribulation , selon le dire du prophète : V affliction donnera intelligence à l'ouyë, c'est à-dire, ceux qui par Touyë des menaces célestes sur les meschans ne se corrigent pas apprendront la vérité pai
(1) G«DM. Il, 7. — (1) L Cor. XV, W. (3; IV, Rer {V, Sk
TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
revcncment et les effects, et deviendront sages sentant l'îiflliclion. Ste Mnric Ej^ypticnnc fut inspirée par la veuê' d'une image de Nosire-Dame; S. Antoine, oyant TEvangilo qu'on lit à la messe; S. Auf^ustin, oyant le récit de la vie de S. Anloine ; le duc de Candie, oyant Timperatrice morte ; S. Pachome, voyant un exemple de charité; le bienheureux Ignace de Loyola, lisant la vie des saincts ; S. Cyprian (ce n*est pas le grand evesque de Carthngo , ains un autre qui fut lays, mais glorieux martyr) fet touché voyant le diable confesser son impuissance sur ceux qui se conGent en Dieu. Lorsquej*estois jeune, à Paris, deux escoliers, dont l'un estoit hérétique, passant la nuit au fauxbourg Sainct-Jacqucs en une desbauche , ouyrent sonner les matines des Chartreux ; et Theretique demandant à l'autre à quelle occasion on sonnoit, il luy fit entendre avec quelle dévotion on celebroit les offices sacrez en ce sainct monastère. 0 Dieu , dit-il , que l'exercice de ces religieux est différent du nostre ! ils font celuy des anges , et nous celuy des beste:) brutes. Et voulant voir par expérience, le jour suivant, ce qu'il avoit appris par le récit de son compagnon , il trouva ces pères dans leurs formes , rangez comme des statues de marbre en une suite de niches, immobiles à toute autre action qu'à celle de la psalmodie , qu'ils faisoienl avec une attention et dévotion vrayement angelique, selon la coustume de ce sainct ordre; si que ce pauvre jeune homme , tout ravy d'admiration , demeura pris en la consolation extresmc qu'il eut de voir Dieu si bien adoré pai my les catholiques, et se résolut , comme il fit par après, de se ranger dans le giron de l'Eglise, t vraye et unique espouse de celuy qui Tavoit visité de son inspiratiop, dans l'infâme litierede l'abomination en laquelle il estoit. 0 que bienheureux sont ceux qui tiennent leurs cœurs ouverts auxsainctes inspirations 1 car jamais ils ne manquent de celles qui leur sont nécessaires pour bien et dévotement vivre en leurs conditions, et pour sainctement exercer les charges de ieur profession. Car, comme Dieu donne, par l'entremise de la nature , à chaque animal . les instincts qui luy sont requis pour sa conservation et pour l'exercice de ses proprietez naturelles ; aussi , si nous ne
résistons pas à la grâce de Dieu , il donne à chacun de nous les inspirations nécessaires pour vivre , opérer, et nous conserver en la vie spirituelle, c Hé 1 Seigneur , di- » soit le fîdele Eliezer , voicy que je suî?
> près de cette fontaine d'eau ; et les filles
> de cette cité sortiront pour puiser de
> Teau. La jeune fille donc à laquelle je » diray , penchez vostre cruche , afin que » je boive, et elle respondra : Beuvez,
> ains je donneray encore à boire à vos » chameaux : c'est celle-là que vous avcf » préparée pour vostre serviteur Isaac (<).■ Theotime, Eliezer ne se laisse entendre de désirer de l'eau que pour sa personne : mais la belle Rebecca , obéissant à l'inspi* ration que Dieu et sa debonnaireté lay donnoient, s'offre d'abreuver encore les chameaux. Pour cela elle fut rendue espouse du sainct Isaac , belle-fille du grand Abraham, et grand'meredu Sauveur. Les âmes certes qui ne se contentent pas de faire ce que par les commandemenset conseils le divin espoux requiert d'elles, mais sont promptes à suivre les sacrées inspirations , ce sont celles que le Père étemel a préparées pour estre espouses de son Fils bien-aimé. Et quant au bon Eliezer, parce qu'il ne peut autrement discerner entre les filles de ilaran , ville de Nachor, celle qui estoit destinée au fils de son maistre , Dieu luy faiclcognoistre par inspiration. Quand nous ne sçavons que faire , et que l'assistance humaine nous manque en nos pcrplexitez, Dieu alors nous inspire. Et si nous sommes humblement obeissans , il ne permet point que nous errions. Or je ne dis rien de plus de ces inspirations nécessaires, pour en avoir souvent parlé en cet œuvre , et encore en l'Introduction à la vie dévote.