‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 185 sur 365 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Qoe Tamour de la voIoDlé de Diea, signifiée es commandement, noat porte à l'amour des conseils.

0 Theoiime , que cette volonté divine est aimable I ô qu'elle estaimable et desirablel 6 loy toute d'amour et toute pour l'amour ) Les Hebrieux , par le mot de paix , entendent l'assemblage et comble de tous biens, c'est-à-dire , la félicité ; et le psalmiste s'escrie : t Qu'une paix plantureuse abonde à » ceux qui aiment la loy de Dieu , et que » nul choppement ne leur arrive (2) ; » comme 8*il vuuloit dire : 0 Seigneur, que de suavitez en Tamuur de vos sacrez cornmandemensl toute douceur délicieuse saisit le cœur qui est saisi de la dilection de vostre loy. Certes ce grand roy, qui avoit son cœur fait selon le cœur de Dieu , savouroit si fort la parfaicte excellence des ordonnances divines, qu'il semble que ce soit un amoureux esprit de la beauté de cette loy, comme de la chaste espouso

(1) luuk. ui,ai .(S) pMim. GZTui, it, •

et reyne de son cœur, ainsi qu*i1 appert par les continuelles louangesqu*il luîdonne. O'Jand l'espousc céleste veut exprimer l'infinie suavité des parfums de son divin cspoiix : a Vosire nom , luy dit-elle , est » un onguent respandu (4) ; > comme si elledisoit : Vous estes si excellemment par» fumé , qu'il semble que vous soyez tout parfum , et qu'il soit à propos de vous ap> peler onguent et parfum , plusto^t qu'oinct et parfumé. Ainsi l'ame qui aime Dieu est tellement transformée en la volonté di« vine , qu'elle mérite plustost d'estre nommée volonté de Dieu , qu'obéissante oa subjecte à la volonté divine , dont Dieu dit par Isaïe qu'il appellera l'Eglise chrestienned'tirifiom nouveau que la bouché du Seigneur nommera (2), marquera et gravera dans le cœur de ses Gdeles ; puis expliquant ce nom , il dit que ce sera nui volonté en icelle (3) ; comme s'il disoit ({u'entre ceux qui ne sont pas chrestiens, un chacun a sa volonté propre au miliea de son cœur : mais parmy les vrais enfans du Sauveur, chacun quittera sa volonté, et il n'y aura plus qu'une volonté maistresse , régente et universelle , qui animera , gouvernera et dressera toutes les âmes, tous les cœurs et toutes les vo« lontez : et le nom d'honneur deschrestiens ne sera autre chose , sinon la volonté de. Dieu en eux : volonté qui régnera sur toutes les volontez , et les transformera toutes en soy ; de sorte que les volonta des chrestiens et la volonté de Nostre- Seigneur ne soyent plus qu'une seule volonté. Ce qui fut parfaictement veriGé en la primitive Eglise, lorsque, comme dit le glorieux S. Luc , en la multitude de$ croyans il n'y avoit qu*un cœur et qu*une ame(i) : car il n'entend pas parler du cœur qui fait vivre nos corps , ny de i'ame qui anime ces cœurs d'une vie bu« maine ; mais il parle du cœur qui donne la vie céleste à nos âmes , et de l'ame qui anime nos cœurs de la vie surnaturelle; cœur et ame très-unique des vrais chrestiens , qui n'est autre chose que la volonté de Dieu. La vie , dit le psalmiste , est en la volonté (5) de Dieu , non-seulement parce que nostre vie temporelle de^pend

(i) C«Dt. Cant 1. 1. — (f) IM. LUI, & (S) I»a. Lxti. *. -.(4) Act. If, St.

(8j PMlm. XXII, 1.

UYRE YIII, CHAPITRE VII.

ilonté divine , muis aussi d'aulant Ire vie spirituelle gist en TexecuyeWe par laquelle Dieu vil et regno , et nous fait vivre et snbsislrr en i contraire , le meschant , dés le

c'est-à-dire, toujours, a rompu de la loy de Dieu et a dit : Je ne i point {i) 1 C'est pourquoy Dieu I l'a appelle dés le ventre de sa transgresseur {%) et rebelle; et

au roy de Tyr, il luy reproche oit fiit> son cœur comme le cœur \ (3) : car Pesprit révolté veut que ur soit maislre de soy-mesme , et propre volonté soil souveraine la volonté de Dieu. Il ne veut pas volonté divine règne sur la sienne , at estre absolu et sans dépendance ique. 0 Seigneur éternel , ne le tez pas ; ains faites que jamais ma f ne soit faite , mais la vostre (i).

nous sommes en ce monde , non 9ur faire nos volontez , mais celle re bonté qui nous y a mis. Il fut le vous , ô Sauveur de mon ame , 18 fissiez la volonté (5) de vostre ternel ; et par le premier vouloir I de vostre ame , à Tinstant de conception , vous embrassâtes usement cette loy de la volonté

et la mistes au milieu de vostre t>) pour y régner et dominer eter- >ol Hé 1 qui fera la grâce à mon t'elle n*ait point de volonté que la

de Dieu?

[uand nostre amour est exlresme à ictde la volonté de Dieu, nous no Dtentoos pas de faire seulement la

divine qui nous est signifiée es ndemens, mais nous nous rangeons à l'obéissance des conseils , lesquels g sont donnez que pour plus parent observer les commandcmens , \s aussi ils se rapportent, ainsi que ellemment S. Thumas. 0 combien )te est Tobservation de la défense jstes voluplez en celuy qui a mesme ^ aux plusjtistes et legi limes delicesi >ien celui-là est esloignéde convoilien d'auirui , qui rejette toutes ri- (, et celles mesmos quo saincle-

m. U. M. —(1) IM. XLTIII, 8.

*. UTui, t. — (4) Lac XXII, ki.

ment il pourroit garder ! Que celuy-cy os» bien esloigné de vouloir préférer sa volonté de Dieu , s'assujettit à celle d'up homme I

David estoit un jour en son préside , €\ la garnison des Philistins en Bethléem. Or il fil un souhiu'ct, disant : « 0 si quelqu'un » me donnoit à boire de l'eau de la ci- » terne qui est à la porte de B ahleem!(1)B El voilà qu'il n'eust pas plu-» to>t dit le mot , que trois vaillans chevaliers partent de là ; main et teste baissée , traversent Tarmée ennemie , vont à la citerne de Bethléem . puisent de l'eau , et l'apportent à David : lequel , voyant le hazard auquel ces gentilshommes s'esloient mis pourcon* tenter son appétit , ne voulut point boire cette eau conquise au péril de leur sang et de leur vie , aine la respandit en obla' tion (2) au Père éternel. Hé 1 voyez , je vous prie , Theolime , quelle arieur de ces chevaliers au service et conlentement de leur maislre ! ils volent et fendent la presse des ennemis , avec mille dangers de se perdre , pour assouvir un seul simple souhaict que le roy leur tesmoigne. Le Sauveur estant en ce monde déclara sa volonté en plusieurs choses par manière de commandement, et en plusieurs autres il la signifia seulement par manière de souhaict : car il loua fort la chasteté , la pauvreté , l'obéissance et résignation parfaicte , l'abnégation de la propre volonté ; la viduité , le jeusne , la prière ordinaire , et ce qu'il dit de la chasteté , que qui en pourroit emporter le prix , qu'il le print , il l'a assez dit de tous les autres conseils. À ce souhaict , les plus vaillans chrestiens se sont mis à la course; et forçans toutes les répugnances , convoitises, et ditllcultez, ont atteint à la saincte perfection , se rangeans à l'estroicte observance des désirs de leur roy, oblenans par ce moyen la couronne de gloire.

Certes, ainsi que tesmoigne le divin psalmiste , Dieu n'exauce pas seulement l'oraison de ses fidèles, ains il exauce mesme encore le seul désir d'iceux , et la seule préparation qu'ils font en leurs cœurs (3) pour prier : tant il est favorable et propice à faire la volonté de ceux qui i'uiment. Et pourquoi donc réciproque*

(1) II. Rtg. xxiiMi — (i; ij. R«f . xxiUflO. (•) PMlm. u, SI.

Tuire De V. ANoim db dibo.

ment no unins-noiia «1 jaloux de auiTre la ueréti volonW de Nostre-Seigneur, qui nous fasitionR non-seulement ce qu'il rommnnde , mais encore ce qu'il loMnoign* d'agréer et souhaiter T LÀ ainre nobleti n'ont pas besoin d'un plus fort motif pouiembrasser un dessein , que de sçavoîr quels bfen-aimé le désire. Jtfon aiM. dii l'une d'ieellea , t'ett eieimUe totêiain que mtmmmfafarUii).

CHAPITRR Vm.

Les paroles par lesquelles Noslre-Seigneur nous exhorte de tendre ci prétendre ila pprrectjonsonlsi Tories et pressantes,

Sue nous ne saurions dissimuler l'obliga- On que nous avons de nous engager à ce dessein. ( Soyei saincb , dit-il , parce que >Je su[ssait>ct(2]. Qu! estsalnct, qu'il

■ toit encore davanlage sanctiflé ; et qui > est juste, quMsoitencoreplusjuslifiéri).

■ Soyez parfaicts , ainsi que Tosire Père

■ relesie est parfaict (i). > Pour cela , le grand sainct Bernard escrivant an glorieux sfiinct Guarin , abbé d'Aui , duquel la vio et les miracles ont tant rendu de bonne odeur eu son diocèse : L'homme juste , dit-Il, ne dit jamais, c'est as^ez; il a lousjours faim et soif de la ju-lîce.

Certes , Tlieotime . quant aux biens temporels, rien ne suffit à celuy auquel ce qui ïiifTit ne sullît pas : car qu'est-ce qui peut suOJre â un cœur auquel lasufTisauce n'eslpusiiiiQîsnnloT Mais quant aux birns spirituels, reluy n'en a pas ce qui luy suffit , auquel il suffit d'avoir ce qu'il lui sunîl,el la sulCsiince n'est pas suffisante , parce que la vraye suEElsancc es choses divines consiste en partie au désir de l'affiuencc. Dica , au cummencemcnt du monde , commanda à la terre * du germer • l'ht'rbe verdoyante faisant au semence , *et tout arbre fruiclier faisant son fruict, ■ un chacun selon son espèce , qui oust » aussi sa semence en soy-mcsme (5). ■

Et no voyons-nous pus par expeiicnco , ' que les plantes et Iruict- n'ont pas leur 1 Juste croissance et maturité , que quand

elles portent leurs grainet «t papim , tjù leur servent de genilure pour ta pmluctÎH de plantes et d'arbres de pareille sorts. Jamais nos Tertus n'ont leur juste stators et suffisance, qu'elles ne produisent en noue des désirs de faire progrès; qui, comme semences spirituelles , serrent es la production de nouveaux degrex de «trtUB. Et me semble que la terre de noslrs caur a cooimandcfflent de germer Ici plantes de vertus qui portent les fruids des saincM œuvres , une chacune sehn son genre , et qui Bit les semences des désirs et desseins de tousjours multiplier et avancer en perfection. Et la vertu qnl n'a point la graine ou le pépin de cet désirs , elle n'est pas en sa suffi-iance et maturité. * 0 doncques , dit sainct Bernard » BU fainéant , lu ne veux pas t'avanceren

■ la perfection? Non. Et tu ne veux pal » nonpIusempirerTNondevray. Btqnoy » donc tu ne veux estre ni pis ni meiHeurl

■ Helas I pauvre homme , tu veux estn » M qui ne peut eslre. Rien voiremeni » n'est stable ni ferme en ce monde ; mais » de l'homme il en est dit encore plus par- » ticuljcremenl qu«jamaU il ne tfemMirt » en un eilal (1). Il faut donc ou qu'il B s'avance , ou qu'il retourne en arrière, »

Or je ne dis pas , non plus que sainct Bernard , que ce soit péché de ne pratiquer pas les conseils. Non certes , Theotime ; car c'est la propro différence du commandement au conseil, que le commandement nous oblige sous peine de péché , et le conseil nous invite sans peine de (loché, Neenimoins je dis que c'est un grand péché de mespriser la prétention à la perfection chrcsdenne , et encore plus de mespriser la semonce par laquelle Nt». tre-Seigneur nous y appelle : mais c'est une impiété insupportable de mespri&er les coo'^ils et moyens d'y parvenir, que Noslrc-Seigneur nous marque. C'est una hérésie de dire que Nostre- Seigneur no nous a pas bien conseillez , et un. blasphesme de dire à Dieu : Rttire-toy de floiH , noiM mt coufofM pas la science de I« voye» (2). Mais c'est une irrévérence horrible contre celuy qui avec tant d'amour et de suavité nous invile à la per-

lt.T.«.-(*|L*<II.It,H.

, de dire ; Je n

veux pas eslre

sainct ny parfaict , ny avoir |tlus de port

I (1) )Db. m. It - (I) Jtb. ui. «.

êi| vostre bienveuillaQco , Dy suivre le& conseils que vous me donnez pour faire progrez en icelle.

On peut bien , sans pocher, ne suivre pas les conseils pour rafFection que l'on a ailleurs : comme , par exemple , on peut bien ne vendre pas ce que l'on a » et ne le donner pas aux pauvres , parce qu*on n'a pas le courage de faire un si grand renonfement : on peut bien aussi se marier, parce qu'on aime une femme, ou qu'on n'a pas assez de force en l'ame pour entreprendre la guerre qu'il faut faire à la chair. Mais de faire profession de ne vouloir point suivre les conseils , ni aucun diceuz , cela ne se peut fuire sans mcspris de celuy qui les donne. De ne suivre pas le conseil de virginité afin de se marier, cela n'est pas mal fait ; mais de se marier pour préférer le mariage à la cliusleté , Gomme font les hérétiques, c'est un grand mesprig , ou du conseiller, ou du conseil. Boire du vin contre l'advis du médecin , quand on est convaincu de la soif ou de la hntaisie d'en boire , ce n'est pas propre* ment mespriser le médecin , ny son advis; mais dire : Je ne veux point suivre l'advis du mededn , il faut que cela provienne d'une mauvaise estime qu'on a de luy.

Or, quant aux hommes , on peut souvent mespriser leur conseil , et ne mespriser pas ceux qui le donnent , parce que ce n'est pas mespriser un homme d'estimer qu*il ait erré. Mais quant à Dieu , rejetler son conseil et le mespriser, cela ne peut provenir que de l'estime que l'on fait qu'il n'a pas bien conseillé : ce qni ne peut eatre pensé que par esprit de blasphesme, comme si Dieu n'estoit pas assez sage pour sçavoir, ou assez bon pour vouloir bien coAseiUer. Et c'en est de roessme des conseils de l'Eglise , laquelle , à raison de la oentinnelle assistance du Sainct-Bsprit qui renseigne et conduit en touie vérité , ne Deel jamais donner des mauvais advis.

CQAPrraE ix.

SoHe do discours commencé. Comme cbscun doil aimer, quoique non pas pracUquer tous les eoti^eils étaniçeliques; et comino neantmoins dMeun doit practiqoer ce ^il peac

Encore que tous les conseila ne puis-

Si IX.

Mf

sent , ny doivent esire prectiqeei pereha-

que chrestien en particulier, si est-ce qu'ue chacun est obligé de les aimer tous » paroe qu'ils sont tous très-bons. Si vous avez la migraine , et que l'odeur du musc vous nuise , laisserei-vous pour cela d'advouer que cette senteur soit bonne et agréable? Si une robe d'or ne vous est pas adve* nante , dircz-vous qu'elle ne vaut rien ? Si une bague n'est pas pour vostre doigt , la jetterez -vous pour cela dans la boue t Louez donc , Theotime , et aimez chèrement tous les conseils que Dieu a donnes aux hommes. 0 que beny soit à jamaie l'ange du grand ~ conseil , aveo tous lee advis qu'il donne , et les exhortations qu'il fait aux humains I tLe cœur est rejouy par > les onguens et bonnes senteurs , dit Sa« B iomon ; et par les bons conseils de l'amy, » l'ame est adoucie (4). » Mais de quel amy, et de quels conseils parlona-nous? 0 Dieu ! c'est de l'amy des amis ; et ses con* soils sont plus aimables que la miel. L'emy» c'est le Sauveur, ses conseils sont pour le salut.

Resjouissons-nous , Theotime » ^uand nous verrons des personnes entreprendre la suite des conseils que nous ne pouvoniv ou ne devons pas observer : prions poup eux , benissons-les , favorisons-les , et lee aidons. Car la charité nous d>lige de n'ai** mer pas seulement ce qui est bon pour nous , mais d'aimer encore ce qui eat bon pour le prochain.

Nous tesmoignerons assez d'aimer tous les conseils , quand nous observerons dévotement ceux qui nous seront conveneblés. Car tout ainsi que celui qui croit ue article de foy, d'autant que Dieu l'a relevé par sa parole, annoncée et déclarée par l'Eglise , ne sçauroit mescroire lesautrae; et celuy qui observe un commandement pour le vray amour de Dieu . est tout prest d'observer les autres quand Toecasion s'en présentera : de mesme que celuy qui aitm et estime un conseil evangeiique , parce que Dieu l'a donné , il ne peut qu'il n'estime consécutivement tous les autroe , puisqu'ils sont au^^si de Dieu. Or nooe pouvons aisément en practiquer plusieurs, quoique non pas tous ensemble : car, Diea en a donné piusteurs , afin que chacun en puisse observer quelques-nne , et il n'y

(1) ProTSrb. ««tu, S.

TRAITÉ DE rAMOUR DE DIEU.

a jour que nous n'en ayons quelque occasion.

La charité requiert-elle que , pour secourir vostre père ou vostre mère , vous demeuriez chez eux : conservez néanlmoins Tamonr et Taffection à vostre retraite , ne tenez vostre cœur au logis paternel qu'autant qu'il le faut, pour y faire ce que la charité vous ordonne. N'est-il pas expédient i à cause de vostre qualité, que vous § ardiez la parfaicte chasteté : gardez-en onc au moins ce que , sans faire tort à la charité, vous en pourrez garder. Qui ne peut faire le tout, qu'il fasse quelque partie. Vous n'estes pas obligé de rechercher celuy qui vous a offensé : car c^est à luy de revenir à soy, et venir à vous pour vous donner satisfaction , puisqu'il vous a prévenu par injure et outrage : mais allez oeantmoins, Theotime. faites ce que le Sauveur vous conseille, prevenez-le au bien , rendez-luy bien pour mal, Je/ez sur M te$U et sur son cœur tin brasier ardent (4) de tesmoignage de charité , qui le brusle tout, et le force de vous aimer. Vous n'estes pas obligé par la rigueur de la loy de donner à tous les pauvres que vous rencontrerez, ains seulement à ceux qui en ont un très-grand besoin , mais ne laissez pas pour cela, suivant le conseil du Sauveur, de donner volontiers à tous les imiigensque vous trouverez, autant que vostre condition et que les véritables nécessités de vos aff.iires le permettront. Vous n'estes pas obligé de faire aucun vœu, mais faitesen pourtant quelques-uns qui seront jugez propres psir vostre père spirituel, (>our vostre advancement en Tamour divin.

Vous pouvez librement user du vin dans les termes de la bienséance ; mais selon le conseil de sainct Paul à Timolhée, n'en prenez que ce qu'il vous faut pour soulager vostre estomac.

U y a divers degrez de perfection es conseils de prester aux pauvres , hors la très-grande nécessité, c'est le premier degré de l'aumosne : et c'est un degré plus haut de leur donner , plus haut encore de donner tout, et enûn encore plus haut de donner sa personne, la vouant au service des pauvres. L*bospitalité , hors i'extresme nécessité, est un conseil ; recevoir l'estranger est le premier degré d'iceluy , mais al-

(1) àA IMI. »■ M^

1er sur les advenues des chemins pour le semondre, comme faisoit Abraham , c'est un degré plus haut ; et encore plus de se loger es lieux périlleux pour retirer, aider^ et servir Ses passans; en qnoy excella ce grand sainct Bernard de Menthon, originaire de ce diocèse, lequel estant issu d'une maison fort illustre , habita plusieurs années entre les jougs et cimes de nos Alpes, y assembla plusieurs compagnons, pour attendre, lo^^er, secourir, délivrer des dangers de la tourmente les voyageurs et passans, qui mourroient f^uvent entre les orages, les neiges et froidures, sans les hospitaux que ce grand amy de Dieu establit et fonda es deux monts , qui pour cela sont appeliez de son nom , Grand S:iinct- Bernard au diocèse de Sion, et Petit Sainct- Bernard en celuy de Tarentaise. Visiter les malades qui ne sont pas en extresme nécessité, c'est une louable charité ; lesse^ vir est encore meilleur : mais se dédier à leur service, c'est l'excellence de ce conseil, que les clercs de la Visitation des infirmes exercent par leur propre institut, et plusieurs dames en divers lieux, à l'imitation de ce grand sainct Sanson, gentilhomme et médecin romain, qui, en la ville de Constanlinople, où il fut fait prestre, se dédia tout à fait, avec une admirable charité, au service des malades, en un hospital qu'il y commença, et que l'empereur Jiislinian esleva et paracheva ; à Timitation des sainctes Catherine de Sienne et de G<>nnes, de sa i note Elizabeth de llon<];rie , et des glorieux amys de Dieu sainct Fran* çois et le bienheureux Ignace de Loyola , qui, au commencement de leurs ordres, ûrcnt cet exercice avec ardeur et utilité spirituelle incomparable.

Les vertus ont donc une certaine estenduè'de perfection : et pour l'ordinaire nous ne sommes pas obligez de les practiquer en l'extrémité de leur excellence; il suffit d'entrer si avant dans Pexercice d'icelles , qu'en effect on y soit. Mais de passer ou tre, et s'avancer en la perfection, c'est un conseil; les actes héroïques des vertus n'estant pas pour Tordinaire commandez , ains seulement conseillez. Que si , en (|uelqueocciision, nous nous trouvons obligez de les exercer, cela arrive pour des concurrences rares et extraordinaires, qui les rendent nécessaires à la conservation de la

LiVlii: Ylll, CHAPITRE X.

ffÊcede Dieu. Le bienheureux portier de te prison de Scbaâle, voyant Tuii des quarante qui estoient lors marlyrisez, perdre le courage et la couronne du martyre , se mist en sa place sans que personne le pourfiuivist, et fust ainsi le quarantiesme de ces glorieux et triomphans soldats de Nostre-Seigneur. Saint Adauctus, voyant que Ton conduisait sainct Félix au martyre : Et moy, dit-il , sans estre pressé de personne, je suis aussi bien chrestien que celuy-cy , adorant le mcsme Sauveur. Puis baisant sainct Félix , s'achemina avec luy au martyre, et eust la teste tranchée.

Mille des anciens martyrs en ûrent de mesroe ; et pouvans es^alement éviter et subir le martyre sans pécher, ils choisirent de le subir généreusement pi utost que de l'éviter loisiblement. En ceux-cy donc le martyre fut un acte héroïque de la force et constance qu'un sainct excès d'amour leur donna. Mais quand il est force d'endurer le martyre , ou renoncer à la foy, le martyre ne laisse pas d'estre martyre , et un excellent acte d'amour et do force : néantmoins je ne sçay s'il le faut nommer acte héroïque , n'estant pas choisy par aucun excès d'amour, ains par la nécessité de lu loy , qui en ce cas le commande. Or en la prdctique des actions héroïques de la vertu, consiste la parfaicte imitation du Sauveur, qui , comme dit le grand sainct Thomas, eut dès l'instant de sa conception toutes les vertus en un degré héroïque ; et certes, jedirois volontiers plusqu'heroïque, puisqu'il n'estoit f)as simplement plus qu'homme, mais inGniment plus qu'homme, c'està-dire vray Dieu.

Page 1