LITRE YIII , CHAPITRE XI
maïs exercice ordinaire qui fui practiqué en perfection extraordinaire par sainct François et Sle Catherine de Sienne, quand fls lecboient et suçoient les ulcères des lépreux et chancreux; et par le glorieux 8. Louys, quand il servoit à genoux et teste nue les malades, dont un abbé de Cisteaux demeura tout éperdu d'admiration le voyant en cette posture mnnier et agencer an misérable ulcère de playes horribles et cbancreuses. Gomme encore c'estoit une practiqué bien extraordinaire de ce sainct monarque de servir à table les pauvres les plus vils et abjects, et manger les restes de leurs potages. S. Hierosme recevant en son bospital de Bethléem les pèlerins d'Europe qui fuyoient la persécution des Golhs, ne leur lavoit pas seulement les pieds, mais 8'abbais.soiljnsques là que de laver encore et frotter les jambes de leurs chameaux , à l'exemple de Rebecca dont nous pariions Daguerres, qui non-seulemen t puisa do Teau pour£liezer,maisaus8i pour ses chameaux.
S. François ne fut passeulemment extresme en la practiqué de la pauvreté , comme chacun sçait , mais il le fut encore en celle de la simplicité. Il racheta un agneau, de peur qu'on ne le tuast, parce qu'il representoit Nostre- Seigneur. Il portoit respect presque à toutes créatures en contemplation de leur Créateur , par une non accoutumée mais prudente simplicité. Telles fois il s'est amu^é à retirer les vermisseaux du chelOin « afin que quelqu'un ne les foulastau passage, se ressouvenant que son Sauveur s'estoit parangonné au vermisseau. Il appelloit les créatures ses frères et sœurs» par certaine considération admirable que le sainct amour iuy suggeroit. S. Alexis, seigneur de tres-noble extraction , practiqua excellemment Tabjeclion de soymesme, demeura dix-sept ans incogneu chez son propre père à Rome en qualité de pauvre pèlerin. Toutes ces inspirations furent, pour les exercices ordinaires, practiquées neantmoins en perfection extraordinaire. Or en cette sorte d'inspiration , il faut observer les règles que nous avons données pour les désirs , en nostre Introduction. U ne faut pas vouloir suivre plu* sieurs exercices à la fois et tout à coup : car souvent l'ennemy tasche de nous faire entreprendre et commencer plusieurs desseins, afin qu'acad>lezde trop de besoigne,
nous n'achevions rien, et laissions tout iniparfaict. Quelquesfois mcsmement il nous suggère la volonté d'entreprendre de commencer quelque excellente besoigne laquelle il prévoit que nous n'accompli rons pas, pour nous détourner d'en pour suivre' une moins excellente qui* oom eussions aisément achevée : car il ne se soucie point qu'on fasse force desseins et commencemcns, pourveu qu'on n'acheva rien. Il ne veut pas empescher , non plug que Pharaon, que les mystiques femmes d'Israël, c'est-à-dire les âmes chrestiannes, enfantent des maslcs, pourveu qu'avant qu'ils croissent on les tue. Au contraire, dit le grand S. Hierosme , entre les cbrei*> tiens on n'a pas tant d'égard au commencement qu'à la fin. Il ne faut pas tant avaler de viande qu'on ne puisse fairela digestion de ce que l'on en prend. L'esprit séducteur nous arreste au commencement, et nous fait contenter du printemps fleury : mais l'esprit divin ne nous fait regarder le cooi» mencement que pour parvenir à la fin, et ne nousfaitresjouir des fleurs du printemps que pour la prétention de jouir des fruictfl de l'esté et de l'automne.
Le grand sainct Thomas est d'opinion qu'il n'est pas expédient de beaucoup ooo** sulter et longuement délibérer sur l'iocH-i nation que l'on a d'entrer dans une bonne et bien formée religion ; et il a raison : car la religion estant conseillée par Nostra» Seigneur en l'Evangile, qu'esl-il besoin de beaucoup de consultations? Il suffît d'ea faire une bonne avec quelque peu de per» sonnes qui soient bien prudentes et capables de telle affaire, et qui nous puissent aider à prendre une cotirte et solide reso* lution. Mais dès que nous avons délibéré et résolu , et en ce subject, et en tout autre qui regarde le service de Dieu , il (autestre fermes et invariables , sans se laisser nullement esbranler par aucune sorte d'apparence de plus grand bien : car bien souvent, dit le glorieux sainct Bernard, le malin nous donne le change; et pour nous destourner d'achever un bien , il nous co propose un autre qui semble meilleur, le* quel après que nous avons commencé, pour nous divertir, de le parfaire, il en présente un troisiesme; se contentant que nous fas* sions plusieurs commencemens, pourveu que nous ne fassions point de fin.Il ne faut
TRAITÉ DE L*AMOl}R DR PIEU.
pas mesme pas:?er d'une religion en une autre sans des mot if:^ grandement con.^iderablcs , dit sainct Thomns après l'abbé Nestorius rapporté par d'^sian.
remprunte du grand sainct Anselme, escrivant à Lauzon, une belle similitude. Comme un arbrisseau souvent transplanté De sçauroit prendre racine, ni par coni^équent venir à sa perfection, et rendre le fruict de:riré ; ainsi Tame qui transplante son cœur de dessein en dessein ne sçauroit profiler ni prendre la juste crcJs- Bsince de sa perfection , puisque la perfection ne consiste pas en commencemens, mais en accomplissemens. Les animaux sacrés d'Ezech ici alloient, où Nrnpetaosité de l'esprit les portoii, et ne se retournoient point en marchant^ mais un chc^ cun s'avançoit, cheminant devant sa face (h), il faut aller où Tinspiration nous pousse, et ne point se revircrni retourner en arrière , ains marcher du costé où Dieu a contourné nostre face , sans changer do visée. Qui est en bon chemin, qu'il se sauve. Il arrive que Ton quille quelquefois le bien pour chercher le mieux, et que laissant l'un on ne trouve pas Tautre : mieux vaut la possession d*nn petit Ihrcsor trouvé , que la prétention d*un plus grand qu'il faut aller chercher.
L'inspiration estsuspectequi nous pousse à quitter un vray bien que nous avons présent, pour en pourchasser un meilleur à venir. Un jeune homme portugais, nommé François Bas>us,estoit admiriible, non-sculemeni en Teloquonce divine, mais en la practique des vertus, sous la discipline du bienheureux Philippe Nerius , en la congrégation de l'Oratoire de Rome. Or il creutd*estre inspiré de quitiercettesaincte société pour se rendre en une religion formelle, et enfin se résolut à cela. Mais le bienheureux Philippe, assistant à sa réception en Tordre de sainct Domini(}ue , pieuroi t amèrement, dont estant interrogé par Françuir-Mtiric Tauruse, qui depui:» fut archevesque de Sienne et cardinid , pourquoy il jcltcit ces larmes : Je déplore, ditil , la (Hîrte de tant de vertus. El de fait, ce jeune homme si excellemment sage et dévot en la congrégation, silosl qu*il fut en la religion , devint tellement inconstant et volage , qu'agité de divers désirs de nou-
(t)CiMh.i,ia.
veautez et changemens, il donna paraprèi de grands et fascheux scandales.
Si l'oyseleur va droit au nid de la perdrix, elle se présentera à luy, et contrefera l'errenée et boiteuse; et se lançant comme pour faire grand vol , se laissera tout à coup tomber, comme si elle n'en pouvolt plus, afin que le chasseur s'amusant après elle, et croyant qu'il la pourroit aisément prendre, soit diverty de rencontrer ses petit- hors du nid ; puis comme il l'a quelque temps suivie, et qu*il cuide l'attraper, elle prend l'air et s'eschappe. Àin-i nostre ennemy voyant un homme qui inspiré de Dieu , entreprend une profession et manière de vivre propre à son advancemcnt en l'amour céleste, il luy persuade de prendre une autre voye de plus grande perfection en apparence ; et Ti^yanl desvoyé de son premier chemin , il luy rond petit à petit impossible la suite du second ; et luy en propose un troisiesme , afin que l'occupant en la recherche conti-^ nuelle de divers et nouveaux moyens pour se perfectionner, il Tempesche d'en employer aucun , et par conséquent de ptirvenir à la fin pour laquelle il les cherche, qui est la perfection. Les jeunes chiens à tous rencontres quittent la meule et tirent au change; mais les vieux, qui sont sages, ne prennent jamais le change, ains suivent tou-jours les erres sur lesquelles ils sont. Qu'un chacun donc ayant trouvé la trèssaincle volonté de Dieu en sa vocation, demeure sainctemcnt et amoureusement en icello, y practiquant les exercices convenables selon Tordre do la discrétion , et avec le zèle de la perfection.