CHAPITRE VIL
De l'indiflTerenee que nous deTons praeUq««r eu ce qui regarde nostre avaocemcot éa verias.
Dieu nous a ordonné de faire tout ce que
(i) i'salm. xut.S.
TRAITÉ DE rAMOUR DE DIEU.
nous pourrons pour acquérir les sainctes vertus : n'oublions donc rien pour bien réussir dans celte saincte entreprise. Mais après que nous aurons planté cl arrousé^ sçachons que c'est à Dieu de donner Vaeeroiisemeni (4)^ux arbres de nos bonnes inclinations et habitudes. C'est pourquoy il faut attendre le fruict de nos désirs et travaux de sa divine providence. Que si nous ne sentons pas le progrez et advancement de nose.^prits en la vie dévote, tel que nous voudrions, ne nous troublons point, demeurons en paix; que tousjours la tranquillité règne dans nos cœurs. C'est à nous de bien cultiver nos âmes , et partant il y faut ndeloment vaquer. Mais, quant à l'abondance de la prise et de la moisson , laissons-en le soin à Nostre-Seigneur. Le laboureur ne sera jamais tancé s'il n'a pas belle cueillette, maisouy bien s'il n'a pas bien labouré et ensemencé ses terres. Ne nous inquiétons point pour nous voir tousjours novices en l'exercice des vertus : car au monastère de la vie dévote chacun s'estime tousjours novice , et toute la vie est destinée à la probation ; n'y ayant point de plus évidente marque d'eslre nonseulement novice, mais digne d'expulsion et réprobation , que de penser el se tenir pour profès Car selon la règle de cet ordre-là , non la solemnité, mais l'accomplissèment des vœux rend les novices profès. Or les vœux ne sont jamais accomplis tandis qu'il y a quelque chose n faire pour rob>ervance d'iceux. Et l'observation de servir Dieu, et faire progrez en son amour, dure tousjours jusques à la mort. Voire mais, me dira quelqu'un, si je cognois que c'est par ma faute que mon advancement es vertus est relardé , comme pourray-je m'empescher de m'en attrister et inquiéter? J'ay dit cecy en l'Introduction à la vie dévote; mais je le redis volontiers, parce qu'il ne peut jamais assez estre dit. Il se faut attrister pour les fautes commises , d'une repen lance forte , rassise, constante, tranquille, mais non turbulente, non inquiele , non découragée. Cognoissezvous que vostre retardement au chemin des vertus est provenu de vostre coulpe? Or sus , humiliez-vous devant Dieu , implorez sa miséricorde, prosternez-vous devant la face de sa bonté , et demandez-iuy
H) h Cor. ui,«.
I en pardon ; confesses vostre faute, elcriei-' I luy mercy à l'oreille mesme de vostre oon- I fesseur pour en recevoir l'absolution. I Mais cela faict , demeurez en paix« et ayant détesté l'offense, embrassez amoureusement l'abjection qui est en vous pour le retardement de vostre advancement au bien.
Helas 1 mon Theotin\e, les âmes qui sont en purgatoire, y sont sans douté pour leurs péchez, péchez qu'elles ont détestes et délestent souverainement : mats quant à Tabjection et peine qui leur en reste d'estre arrestées en ce lieu-là , et privées pour un temps de la jouissance de lamoup bienheureux du paradis , elles la souflTreot amoureusement, et prononcent devostement le cantique de la justice divine : Fouê estes juste , SeigneuVy et vostre jth gement équitable (4). Attendons donc en patience nostre advancement; et en lieu de nous inquiéter d'en avoir si peu fait par le passé, procurons avec diligence d'en faire plus à l'avenir.
Voyez cette bonne ame, je vous prie; elle a grandement désiré et tasché de s'affranchir de la colère , en quoy Dieu l'a favorisée, car il l'a rendue quitte de tous les péchez qui proviennent de la colère. Elle mourroit plustostque de dire un seul mot injurieux, ou de lascherun seul tratct do haine. Neantmoins elle est encore subjecle aux assauts et premiers mouvemens de cette passion, qui sont certains eslans, et e.-branlemens, et saillies du cœur irrité, que la paraphrase chaldaïque appelle trcmoussemens, disant : IVemousMez, et veuillez point pécher (2) ; où nostre sacrée version a dit : Courroucez^vous ^ et ne veuilez point pécher y qui est en effect une mesme chose : car le prophète ne veut dire, sinon que si le courroux nous sur* prend , excitant en nos cœurs les premiers tremoussemens de la colère, nous nous gardions bien de nous laisser emporter plus avant en celte passion , d'autant que nous pécherions. Or, bien que ces premiers eslans el tremoussemens ne soient aucunement péché, neantmoins la pauvre ame qui en est souvent atteinte se trouble, s'afflige , s'inquiele , et pense bien faire de s'attrister, comme si c'estoit l'amour de Dieu qui la provoquasl à celte trislessse : (1) PMlm. ŒYiii, in. — (fl) Puïm. iT, •.
UniE n , CHAPITRE VII.
an
et cependant, Tbeotime , ce n'est pas Tamour colcîile qui fait le trouble, car il ne se fasclio que pour lo poclié; c'est nostre amour propre qui voudroit que nous fussions exempts de ici peine et du travail que les assauts de Tire nous donnent. Ce n*est pas la roulpe qui nous doplaist en ces eslans de colore, car il n*yn du tout point de péché; c'est la peine d*y résister qui nous inquiète.
Ces rebellions de Tappelit sensuel , tant en l'ire qu'en la convoitise , sont laissées en nou^ pour nosire exercice, aGn que nous pracliquions la vaillance spirituelle en leur résistant. C'est le Philistin que les ?rais Israélites doivent tousjours combat- Lr.^ y sans que jamais ils le puissent abattre; ils le peuvent afToiblir, mois non pas ineantir. 11 ne meurt jamais qu'avec nous, 3t vît tousjours avec nous. Il est, certes, 3xecr<ible et dclestablo, d'autnnt qu'il est ssu du péché et tend perpétuellement au >cché. C*est pourquoy comme nous sommes appeliez Urre y parce que nous sommes extraits de la terre , et que nous retour- %eror^s en terre (\)\ ainsi cette rébellion ?st sppcllée par le grand a(>ostre péché , ^omrne provenue du p<^ché et tendante au [îcché, quoiqu'elle ne nous rende mil'ement coulpable, sinons quand nous la secondons et luy obéissons (2). Dont le mesme apostre nous advertit de faire en sorte que ce mal-là ne règne point en nostre corps mortel pour obéir aux convoitises dHteluy (3). Il ne nous défend pas de sentir le peclié, mais seulement d*y consentir; il s'ordonne pas que nous cmpeschions le péché de venir en nous et d*y estre , mais il commande qu'il n'y règne pas. Il est en nous, quand nous sentons la rébellion de l'appetit sensuel; mais il ne rogne pas en nous, sinon quand nous y consentons. Le médecin n'ordonnera jamais au febricitant de n'avoir pas soif, car ce soroit une impertinence trop grande, mais il luy dira bien qu'il s'abstienne de boire , encore qu''l ait soif. Jamais on ne dira à une femme enceinte qu'elle n'ait pas envie de manger des choses extraordinaires, car
son imagination , et que telle fantaisie ne règne pas en sa cervelle.
L'esguillon de la chair , messager de Satan (4) , piquoit rudement le grand sainct Paul pour le faire précipiter au péché. Le ^pauvre a postro souffroitcola comme une injure honteuse et infâme : c'est pourquoy il l'appelloit un soulflettement (i etbaf* fouement, et prioil Dieu qu'il luy plustde l'en délivrer ; mais Dieu luy respondit : c 0 Paul , ma grâce te suffît , car ma force » se perfectionne en Tinfirmité (3); » à quoy ce grand sainct homme acquiesçant : « Doncques, dit-il, volontiers je me glo« > rifieray en mes infirmitez, aGn que la » vertu de Jesus-Chrisl habite en moy(4). » Mais remarquez , de grâce , que la rebeU lion sensuelle est en cet admirable vaisseau d'élection, lequel recourant au remède de l'oraison, nous monstre qu'il nous fautcemballre par ce mesme moyen les tentations que nous sentons. Remarquez encore que si Nostre-Seigneur permet ces cruelles révoltes en l'homme, ce n'est pas tousjours pour le punir df quelque péché , ains pour manifester la force et vertu de l'assistance et grâce divine , et remarquez enGn que non-seuleroent nous ne devons pas nous inquiéter en nos tentations ni en nos inOrmitez, mais nous devons nous gloriGer d'estre InGrmes ; aGn que la vertu divine paroisse en nous:
soustenant nostre foiblesse contre l'effort de la suggestion et tentation. Gir le glorieux apostre ap|)elle ses infirmitez les eslans et rejetons d'impureté qu'il ressentoit, et dit qu'il se gloriGuit en icelles, parce que si bien il les sentoit par sa misère, neantmoins par la miséricorde de Dieu il n'y consentoit pas.
Certes, comme j'ay dit cy-dessi -•, l'Eglise condamna Terreur de certains solitaires, qui disoient qu'en ce monde, nous pouvions estre ()arfaiclement exempts des passions d'ire , de convoitise , de crainte et autres semblables. Dieu veut que noue ayons des ennemis , Dieu veut que nous les repoussions. Vivons donc courageusement entre l'une et l'autre volonté divino»
cela n'est pas en son pouvoir ; mais on luy I souffrans avec patience d'estre assaillis, et dira bien qu'elle die ses appetiu, afin que, i laschans avec vaillance de (aire teste être-
s'ils sont de chose nuisible , on dit eriisse
(1) G«iiM. m. 19.
(«) !•» tu. - (t) Bmi. n, i^
sister aux assaillaos.
(1) H. Cor. XII, 7 — (1) Wû.
(li)U,Cor.sii,t.-*(4)r '
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TRAITÉ DE L*AMOim tE tflEU.
lear esprit, et qu'il en procède. Car encore que cel amour sacré s'appelle amour de Dieu, parce que Dieu est aimé par iceluy, il ne laisse pas d*estre nostre, parce que nous sommes les amans qui aimons par iceluy. Et c*esl la lo siibject du change : car en lieu d*aimer ce siiinct amour, parce qu'il tend à Dieu, qui est l*ainié, nous l'aimons parce qu'il procède de nous qui sommes les amans. Or qui ne voit qu'ainsi faisant, ce n*est plus Dieu que nous cherchons, ains que nous revenons à nous-niesmes, aimant l'amour en lieu d*aimer le bien-aimé; aimant, dis-je, cet amour, non pour le bon plaisir et contentement de Dieu, mais pour le plaisir et contentement que nous en tirons nous-mesmes. Ce chantre donc qui cbnntoit au commencement à Dieu et pour Dieu, chante maintenant plus à soy-mesme et pour soy-mesme que pour Dieu , et s'il prend plaisir à chanter, ce n'est plus tant pour contenter l'oreille de son Dieu, que pour contenter la sienne. Et d'autant que le cantique de l'amour divin est le plus excellent de tous, il l'aime aussi davantage, non à cause de l'excellence divine qui y est louée, mais parce que Tair du chant en est plus délicieux et agréable,