CHAPITRE XL
Do 11 perplexité du cœar qui aime, mm sçivolr qu'il plaisi au bien-aimé.
Le chantre duquel j'ai parlé, estant devenu sourd , n'avoit nul contentement à chanter, que celuy de voir aucunes fois son prince attentif à l'ouyr et y prendre plaisir. 0 que bienheureux est le cœur qui aime Dieu sans aucun autre plaisir que celuy qu'il prend de plaire à Dieu 1 car quel plaisir peut-on jamais avoir plus pur et plus parfaict que celuy que Ton prend dans le plaisir de la divinité? Neantmoins ce plaisir de plaire à Dieu n'est pas , à ))roprertient parier, l'amour divin, ains seulement un fruict d'iccluy , qui en peut estre séparé , ainsi qu*un citron de son citronnier. Car, comme j'ai dit, nostre musicien chantoit tousjours, sans tirer aucun plaisir do son chant, puisque la surdité l'en empcschoit, et maintefois il chantoitaussi sans avoir le plaisir de plaire à son prince , parce que le prince lui ayant commandé de chanter, se retiroitou ulloit à la chasse, sons prendre ni le loisir ni lo plaisir de l'ouïr.
Tandis , ô Dieu 1 que je vois vostre douco face qui tcsmoigne d'agréer le chant do mon amour, hélas! que je suiscon?oIéI car y a-t-il aucun plaisir qui esgale le plaisir de bien plaire à son Dieu 7 Mais,
TRAITfî l>i: L'AMOUR DE MRU.
quand vous retirez vos yeux de moi , el J que je n'apperçois plus la douce faveur de | lia complaisance que vous y preniez en mon ciiriLique, vray Dieu, que mon ame est en gronde pcino! mais sans cesser pourtant dû vous aimer fidellement , et de chanter continuellement Thymne de sa dilection, non pour aucun plaisir qu'elle y trouve, car elle n'en a point , ains chante pour le pur amour de vostre volonté.
On a veu tel enfant malade manger coumi;eusement,avec un incroyable degoust, ce que sa mère lui donnoit, pour le seul désir qu'il avoit de la contenter; et alors il mangeoit sans prendre aucun plaisir en la viande , mais non pas sans un autre plaisir plus estimable et relevé , qui estoit le plaisir de plaire à sa mère et de la voir conlonte. Mais l'autre qui , sans voir sa more, pour la seule cognoissance qu'il avoit do sa volonté , prenoit tout ce qu'on luy apportoit de sa part , il mangeoit sans aucun plaisirs car il n'avoit ni le plaisir de manger, ni le contentement de voir le plaisir do sa mère : ains mangeoit simplement et purement pour faire la volonté d'icelle. La seule satisfaction d'un prince présent, ou de quelque personne fortement aimée, fait délicieuses les veillées, les peines, les sueurs, et rend les hazards desiniblcs : mais il n'y a rien de si triste que de servir un maistro qui n'en sçait rien, ou s^il le sçait, no fait nul semblant d'en sçavoir gré , et faut bien en ce cas-là que4'amour soit puissant, puisqu'il se soutient luy seul , sans estre appuyé d'aucun plaisir, ni d'aucune prétention.
Ainsi , arrive-t-il quelquefois que nous n*avons nulle consolation es exercices de l'amour sacré, d'autant que, comme chantres sourds, nous n'oyons pas nostre propre voix, ni ne pouvons jouir de la suavité de nostre chant; ains au contraire, ouUe cela , nous sommes pressez de mille craintes , troublez de mille tintamares que l'ennemy fait autour de nostre cœur, nous suggérant que peut-estre ne sommesnous [)oint agréables à nostre maistre, et que nostre amour est inutile , ouy mesme qu'il est faux et vain , puisqu'il ne produit point de consolation. Or alors, Tlieotimo , nous travaillons non-soulement sans plaisir, mais avec un exlresme cnnuy, ne voyan.s ny le bien do nostre travail , ny
le contentement de celuy pour qui nooi
travaillons.
Mais ce qui accroist le mal en oecur* rence, c'est que l'esprit et sopresme poincte de la raison ne nous peut donner aucune sorte d'allégement : car cette pauvre portion supérieure de la raison estant tout environnée des suggestions que l'ennemy luy fait , elle est mesme tout alarmée , et se trouve assez embesoignée à se garder d'être surprise d'aucun consentement au mal; de sorte qu'elle ne peut faire aucune sortie pour desengager la portion inférieure de l'esprit. Et bien qu'elle n'ait pas perdu le cour<ige , elle est pourtant si terriblement attaquée , que , si elle est sans coulpe, elle n'est pas peine: car, pour comble de son ennuy, elle est privée de la générale consolation que l'on a presque tousjours en tous les autres maux de ce monde , qui en est l'espérance qu'ils ne seront pas perdura* blés , et que l'on en verra la fin ; si que le cœur en ces ennuys spirituels tombe en une certaine impuissance de penser à leur fin , et par conséquent d'estre allégé par l'espérance. La foi , certes , résid(^nte en la cime de l'esprit, nous asseure bien que ce trouble finira, et que nous jouirons un jour du repos : mais la grandeur du bruit et des cris que l'ennemy fait dans le reste de l'amo en la raison inférieure , empeschcnt que les advis et remonstrances de la foy ne sont presque point entendus , et ne nous demeurent en rimaginalion que ce triste présage : Helas 1 je ne seray jamais joyeux.
0 Dieu I mon cher Theolime , mais c'est alors qu'il faut lesmoigner une invincible fidélité envers le Sauveur, le servant purement pour lamour de sa volonté , nonseulement sans plaisir, mais parmy ce déluge de tristesses, d'horreurs, de frayeurs et d'attaques , comme fil sa glorieuse mère et saincl Jean au jour de sa passion , qui , entre tant de blasphesmes, de douleurs et de détresses mortelles, demeurent fermes en l'amour, lors me.-me que le Sauveur, ayant retiré toute s<i saincto joye dans la cime de son esprit, ne respandoit ni allégresse, ni consolation quelconque en son divin visage , et que ses yeux allangouris et couverts des ténèbres de la mort, nejeltoientplus que des.