LIVRE X, CHAPITRE I
ment dépendent tous les conseils, exliortatiens, inspirations, et les autres commanjemens, comme sos fleurs ; et la vie etorlelle, comme son fruict : et lout ce qui ne ;end point à Tamour eternoi, tend à la nort éternelle. Grand commandement , luquel la parfaicte practique dure en la fio etorncllo, ains n'est autre chose que la fie éternelle.
Mais voyez , Theotime , combien cette oy d'amour e&t aimable. Ué! Seigneur Dieu , ne suflisoit-il pas (pj'il vous plust Je nous permettre ce divin amour, comme Laban permit celuy de Rachel à Jacob (1), ians qu'il vous plust encore de nous y semondre parexhc rlalions, de nous y pousser par vos comniandemens ? Mais non , i>ODté divine, aûn que ny voslre grandeur, [iy nostre bassesse , ny prétexte quelcont]ue , ne nous retardasl de vous aimer , irous nous le commandez. Le pauvre Appelles ne se pouvant garder d'aimer , n'o- K>it toutesfois aimer la belle Compaspé , parce qu'elle a[)partcnoitau grand Alexanjre. Mais quaod il eut congé de l'aimer , combien s'en estima-t-il obligé à celuy qui le luy permetloil ! Il ne sçavoit s'il ievoit plus aimer, ou cette belle Compaspé qu'un si grand empereur luy avoit quittée, ou ce grand empereur, qui luy avoit quitté une si belle Compaspé.
O vray Dieu , si nous le sçavions entendre , mon cher Theotime , quelle obligation aurions-nous à ce souverain bien , qui non-seulement nous permet, mais nous commande de Taimer? Uelas, ô Dieu , je ne sçay pas si Je dois plus aimer rotre inflnic beauté, qu'une si divine bonté m'ordonne d'aimer , ou vostre divine bonté qui m'ordonne d'aimer une si très-inflnie beauté. 0 beauté, combien estes-vous aimable, m'estant octroyée par une si immense bonté î 0 bonté , que vous estes aimable de me communiquer une si eminente beauté !
Dieu, au jour du jugement, imprimera es esprits des damnez l'appréhension de ia perte qu'ils feront , en une façon admirable : car la divine majesté leur fera clairement voir la souveraine beauté de sa face , et les trésors de sa bonté ; et à la Teiie de cet abysme infmi de délices , la volonté, par un effort exlrcsme, se vou-
(I) G«aM. xxn.
dra lancer sur iccluy pour s'unir à luy, et jouir de son amour : mais ce sera pour néant, d'autant qu'elle sera comme une femme qui , entre les douleurs de l'enfantement , après avoir enduré des violentes j tranchées, des convulsions cruelles et des i détresses insupportables, meurt enfin sans pouvoir enfanter. Car à mesure que la claire et belle cognoissance de la divine beauté aura pénétré les entendemens de ces esprits infortunez, la divine justice estera tellement la force à la volonté, qu'elle ne pourra nullement aimer cet object que l'entendement luy proposera et représentera estre tant aimable ; et cette veiie qui devoit engendrer un si grand amour en la volonté, en lieu de cola , y fera naistre une tristesse infinie, laquelle sera rendue éternelle par la souvenance qui demeurera à jamais en ces âmes perdues de la souveraine beauté qu'elles auront veiie : souvenance stérile de tout bien, ains fertile de travaux, de peines, de tourmens et de desespoirs immortels : d'autant qu'en ia volonté se trouvera tout ensemble une impossibilité, ains une effroyable et éternelle aversion et répugnance d'aimer cette tant désirable excellence : si que les misérables damnez demeureront à jamais en une rage désespérée , de sçavoir une perfection si souverainement aimable , sans en pouvoir jamais avoir ny la jouissance , ny l'amour ; parce que, tandis qu'ils l'ont pu aimer, ils ne l'ont pas voulu. Ils brusleront d'une soif d'autant plus violente , que le souvenir de cette source des eaux de la vie éternelle aiguisera leurs ardeurs : ils mourront immortellement , comme des chiens , d'une faim{\) d'autant plus véhémente, que leur mémoire en affirmera l'insatiable cruauté par le souvenir du festin duquel ils auront esté privez.
Car alors. fremUsant de rage , Le pervers toot !>ec deriendra i Hais, quoyqur brasse en son coarage, Le moschanl, tout luj defaadra (!}.
Certes, je ne vouilrois pas asseurer que cette veiie de la beauté de Dieu , que les malheureux auront, comme en eloyse, et à fuiso d'un esdair, doive eslre demesmo clarté que celle des bienheureux; mais elle sera pourtant si claire, qu'Us verront
(1) Psalm. Lviii, 7. — {*) Psalm. ex». 10.
TRAlT£ DE L*AMOUR DE DIEU.
le filé de Vhomme en sa majesté: ilsver' ront celny quih ont percé (\), et par la vcuo de cette gloire , co>:;noistront in grandeur de leur perte. Si Dieu uvoit défendu à rhommo de Tuimer, que do regrets es âmes gencrciisoB ! que no feroient-clles pas pour en obtenir la permission I David entra au hazurd d*un combat extresmcmont rude, pour avoir la fille du roy (3). El qu'est-ce que no fit pas Jacob pour pouvoir espouscr Rachcl (3), et le prince Sichen pour avoir Dina en mariage (1) ? Les damnez s'estimeroient bienheureux , bIIs ponsoient de pouvoir quelquefois aimer Dieu ; et les bienheureux s'estimeroient damnez, s'ils croyoient de pouvoir cstre une fois privez de cet amour sacré.
Hé, vray Dieu! combien est désirable la suavité de ce commandement , Thcotime , puisque si la divino volonté le faisoit aux damnez , ils seroient en un moment dclivrezdo leur plus grand malheur, et que les bienheureux ne sont bienheureux que par la praclique d'iccluy I 0 amour céleste ! que vous estes aimdble à Dosâmes! et que bénie soit à jamais la bonlc, laquelle nous commande avec tant de Mjin qu'(ai riiime,quoyque son amour soit si dcsirabio et nécessaire cà nostro bonheur, que sans icoluy nous ne puissions estre que malheureux !