CHAPITRE X
Gomme nooi devoni aimer la divine bonté sonverainement plus que nous-intîmes.
▲rislote a eu raison de dire que le bien
(I) Qcuê». m, <. — (fl) )âc. Il, il.
est voiremenltimahleri HRira fl Mf^iXitHïim
principalement son bien propre; de soM que Tamour que nous avons envers nutrtiy provient de celuy que nous avons enverd nous<mesmo8. Car comme pouvoit dir« autre chose un philosophe qui non^^rufe-^ mont n'aima pas Dieu, mais ne parla mesme presque jamais de l'amour de Dieu Y Amour de Dieu ncantmoins qui pre« cède tout amour de nous-mesmes, voire selon l'inclination naturelle de nostre vo« lonté , ainsi que j'ai déclaré au premier livre.
La volonté, certes, est tellement dédiée, et, s'il faut ainsi dire , elle est tellement consacrée à la bonté , que si une boulé in» finie luy est monstrée clairement, il est impossible , sans miracle , qu'elle ne l'aime souverainement. Ainsi les bienheureux sont ravis et nécessite! , quoique non forcez d'aimer Dieu , duqtiel ils voyent clairement lu souveraine beaulé ; ce que l'Escriture monstre assez , quand elle compare le contentement qui coinbîc les cœurs de ces glorieux habitansde la Uierusalem céleste à un torrent el fleuve impétueux (1), du(|uel on ne peut empeschcr les ondca qu'elles no s'espanchent sur les plaines qu'elles rencontrent.
Mais en cette vie mortelle , Theotlme , nous ne sommes pas nécessitez de l'aimer si souverainement, d'aulant que nous no le cognoissons pas si clairement. Au ciel où nous le verrons face à f.ice, nous l'aimerons cœur à cœur , c'est-îî-dire , comu)o nous verrons tous , un chacun selon sa mesure , l'innuilé de sa beauté d'une vcutf souverainement claire , aussi serons-nous ravis en l'amour de son infinie bonté d'un ravissement souverainement fort, auquel nous ne voudrons ny ne |vourrons vouloir faire jamaisaucunc résistance. Mais ici-bas en terre uù nous no voyons pas cette souveraine bonté en sa beauté , ains l'entrevoyons seulement entre nos obscuritex, nous sommes à la vérité inclinez et alléchez, miiis non pas ncccssilez do l'iiimer plus que nou--mesmes, ains plus^lost au contraire,quoyquenousayons celte saincto inclination naturelle d'aimer la Diviuitésur toutes cho-cs, nous n'avons pas néantmoins la force do la praclquer, m celto mesme Divinité no respand surnaturelle-
nUUTÉ DE L*AHOUR DE DIEU.
ment dans dos oœare sa tres-saincle charité.
Or il est vray pourtant que , comme la claire veuë de la Divinité produit infailli- Memenl la nécessité de Taimer plus que nous-mesmes , aussi rentreveuè* , c'est-àdire la cognoissanc» naturelle de la Divi* nité , produit infailliblement Tinclination et tendance à Taimer plus que nous-mesmes. Hé 1 de grâce , Theotime , la volonté toute destinée à Tamour du bien , comme en pourroit-elle tant soit peu cognoislre un souverain . sans estre de mesme tant soit peu inclinée à l'aimer souverainement?
Entre tous les biens qui ne sont pas infinis, Dostre volonté proférera tousjours en son amour celuy qui luy est plus proche , et surtout le sien propre ; mais il y a si peu de proportion entre rinfmi et le fini , que nostre volonté qui cognoist un bien infini , est sans doute esbra niée , inclinée et incitée de préférer Tamitié de Tabysme de cette bonté infinie à toute sorte d'autre amour , et à celuy - là encore de nousmesmes.
&lais surtout cette inclination est forte , parce que nous sommes plus en Dieu qu*en Dous-mesmes, nous vivons plus en luy qu*en nous, et sommes tellement de luy , par luy , pour luy et à luy , que nous ne sçuurions, de sens rassis, penser ce que iDous luy sommes et ce qu*il nous est , que IDOUS ne soyons forcez de crier : Je suis 'vostre , Seigneur , et ne dois estre qu*à fous ; mon ame est vostre , et ne dois vifre que par vous ; ma volonté est vostre , et ne doit aimer que [tour vous ; mon r3mour est vostre , et ne doit tendre qu'en vous. Je vous dois aimer comme mon premier principe , puisque je suis de vous ; je vous dois aimer comme ma fin et mon repos , puisque je suis pour vous ; je vous dois aimer plus que mon estre , puisque mon estre subsiste par vous ; je vous dois aimer plus que moy-mo^me , puisque je suis tout à vous et en vous.
Que s*il y avoit ou pouvoit avoir quelque gouveramc bonté de laquelle nous fussions indépenduns, pourveu que nous poussions nous unir à elle par amour, encore serionsnous incitez à raimer plus que nous-mesmes, puisque rinfinitû de la suavité seroit tousjours souverainement plus forte pour illircr nostre volonté à son amoui , quo
toutes les autres bontez« et mesme <iiit
la nostre propre.
Mais si , par imagination de chose impossible , il y avoit une infinie bonté à la* quelle nous n'eussions nulle sorte d'appartenance, et avec laquelle nous ne poussions avoir aucune union ni communication , nous Testimerions certes plus que nousmesmes : car nous cognoistrions qu'estant infinie , elle seroit plus estimable et aimable que nous; et par conséquent nous pourrions faire des simples souhaits de la pouvoir aimer. Mais , à proprement par^ 1er , nous ne l'aimerions pas , puisque Tamour regarde Tunion; et beaucoup moins pourrions-nous avoir la charité envers ellOy puisque la charité est une amitié ; et l'amitié ne peut estre que réciproque , ayant pour fondement la communication , et pour fin Tunion. Ce que je dis ainsi pour certains esprits chimériques et vains, qui sur des imaginations impertinentes roulent bien souvent des discours melancholiques qui les affligent grandement. Mais quanta nous , Theotime , mon cher amy , nous voyons bien que nous ne pouvons pas estre vruys hommes sans avoir inclination d'aimer Dieu plus que nous-mesmes , ny vrays chrestiens sans practiquer cette inclina* tien. Aimons plus que nous-mesmes celuy qui nous est plus que tout , et plus que nous-mesmes. Amen : il est vray.