CHAPITRE IX
CoaflrmttioD de ce qui a eilé dit ^r ont comptraiton notable.
Vous sçnvez , Theotime . quelle fut l'affection de Jacob pour sa Rachel. Et que ne fit-il pas pour en tesmoigner la grandeur, la force et la fidélité , dès lors qu'il Teust saluée auprès du puits de l'abbreuvoir (4 )? Car jamais oncques plus il ne cessa de l'aimer; et pour l'avoir en mariage , il servit avec une ardeur nompareille sept ans entiers (2) , luy estant encore advis que oe ne fust rien , tant l'amour adoucissoit les travaux qu'il supportoit pour cette bienaimée, de laquelle estant par après frustré , il servit encore derechef sept ans durant pour l'obtenir, tant il estoit constant, loyal et courageux en sa diloction. Puii! enfin l'ayant obtenue , il négligea toutes autres affections, ne tenant mesme presque aucun compte du devoir qu'il avoit à Lia , sa première espouse, femme de grau.!
(t)€aMi.nia.-(l)m<.ta
THAiîÉ D£ L*AMOUR DK PISU;
mcrilo , et bien digno d*estre cherio , et du me>pri3 de laquelle Dieu rnc^me eut compassion ^ tant il esloit remarquable (4).
Or après tout cela qui suflisoit pour assujettir la plus fiere G lie du monde à Tamour d*un amant si Pulele , c'est une honte, certes , de voir la foiblesse que Rachcl fit paroistre en raffoclion qu'elle avoit pour Jacob. La pauvre Lia njavoit plus aucun lien d'amour avec Jacob que celuy de sa fertilité , par laquelle elle luy avoit donné quatre enfans maslos , le premier desquels nommé Ruben , estant ailé aux champs en temps de moisson , il y trouva des mandragores, lesquelles il cueillit , et dont par après, estant de retour au loç;is, il fit présent à sa mère (2). Ce que voyant Rachel : c JFaites-moy part, dit-elle à Lia , je vous » prie , ma sœur, des mandragores que » vostre fils vous a données. » « Mais vous » semble- t-il, respondit Lia , que ce soit » peud'avantctgc pour vous de m'avoir ravi 1 mon mari , si vous n'avez encore les » mandragores de mon enfant ?» a Or 9 sus, répliqua Rachel , donnez moy donc » les mandragores , et qu'en eschangc mon » mari soit avec vous cette nuicl. & La oondition fut acceptée. Et comme Jacob revenoit des champs sur lo soir, Lia hiy alla au-devant, et puis toute comblée de joye : Ce sera ce 5oir, luy dit-elle , mon cher scii2;neur, mon amy, que vous serez potir moy : car j'ai acquis co bonheur par le moyen des mniKlragorcs de mon enfant; et sur cela luy fit lo récit de la convention pas-ée entre elle et sa sœur. Mais Jacob , que l'on sçache , ne sonna mot quelconque, étonné , comme jo pense , et saisi de cœur, entendant l'imbecililé et l'inconstance de Rachel , qui (X)ur si peu de chose avoit cédé à sa sœur 1 honneur et la douceur de sa présence.
Et loute.->fois revenons à nous , 6 vray Dieu , combien de fois faisons-nous des élections infiniment plus honteuses et mi- 8erable<i? Le grand S. Augustin prit un jour plaisir de voir et conlonipler à loisir des mant:ragorcs , pour mieux pouvoir dirccrneria cause pour hicpuMle Hachol les avoit si ardemment désirées; et il trouva qu'elles estoienl voiremenl belles à la veuè' | et d'agreubic senteur, mais du tout insipides et sans goust. Or, Pline raconte que,
(t) Gènes. zsu,tl.^(l)«eMt. sis, UvlMf,
quand les chirurgiens en présentent le^ à boire à ceux sur lesquels ils veulent faire quelque incision, afin de leur rendre le coup insensible, il arrive mainlefois que la seule odeur fait l'opération , et endort suffisamment les patiens. C'est pourquoy la mandragore est une plante cbanneresse, qui enchante les yeux, les douleurs , les regrets et toutes les passions par le sommeil. Au reste, qui en prend trop longuement l'odeur, en devient muet; et qui en boit largement , meurt sans remède.
TheoCime . les pompes , richesses et délectations mondaines peuvent-elles mieux estro représentées? Elles ont une apparence attrayante : mais qui mord dans ces pommes , c'est-à-dire , qui sonde leur nature , n'y trouve ni goustni contentement. Neantmoins elles charment et endorment à la vanité de leur odeur ; et la renommée que les enfans du monde leur donnent, étourdit et assomme ceux qui s'y amusent trop attentivement, ou qui les prennent trop abondamment. Or c*est pour de telles mandragores , chimères et fanto^^mes de contcntemens que nous quittons les amours de TEspoux céleste. Et comment donc pouvons-nous dire que nous l'aimions sur toutes choses , puisque nous préférons à sa grâce de si chetives vanitez !
N'est-ce pas une lamentable merveille do voir David si grand à surmonter la haine , si courageux à pardonner l'injure, estre neantmoins si furieusement injurieux en l'amour , que , non content de posséder justement une grande multitude de femmes, il va iniquement usurper et ravir celle du pauvre Urie (4) ; et , par une lascheté insupportable , afin de prendre plus à soy l'amour de la femme , il donne cruellement la mort au mary? Q»» n'admirera le cœur de S. Pierre, si hardy entre les soldats armés, que luy seul de toute la troupe de son maislre met le fer au poing et fiappo (2) ; puis peu après est si couard entre les femmes , qu'à la seule parole d'une servante il renie et déleste son malstre(3)?Et comme peut-on trouver si estrange que Rachel quittast son Jucob pour des pommes de mandragores, pui-que Adam et Eve quittèrent bien la gruce jwur
(i) Il Reç. IX. -(î) Mtttb. XXVI, il.
^1) BldtlU \xvi,69
UTRE X, «APIimfi t.
m% pomme qu'un serpent leur offro à manger (4)?
En somme, Theolime, je vous dis ce mot digne dVstro noté. Los hérétiques sont hérétiques et en portent le nom, parce que entre les articles do In foy ils choisissent à leur gou^t et à leur gré ceux que bon leur semble pour les croire , rojettan^ les autres et les dcsndvuuans. Et les catholiques sont catholiques, pnrce que, sans choix ni élection quelconque, ils embrassent avec esgale fermeté, et sansrxcep* tion , toute la foy de TEglise. Or il en est de mosme es articles de la charité. C'est beresie en la dilection sacrée , de faire choix, entre les commandemens de Dieu , pour en vouloir practiquer les uns et violer les autres, c Geluy qui a dit, Tu ne •êera$ point luxurieux, a dit aussi , 7\i >«• iuerat point. Que si lu ne commets • point la luxure , mais tu commets homi- >cide (%) , 9 ce n*e$tdo(io pas pour Tamour de Dieu que tu n'es pas luxurieux , ains c'est par quelque autre motif qui le fuit eboi.^ir ce commandement plu^tost que l'autre ; choix qui fait Theresie en matière de charité. Si quelqu'un medisoit qu'il ne ne veut pas couper un bras pour Tamour qu'il me porte , et ncanlmoins me venoit arracher un œil ou me rompre la teste , ou me percer le corps de part en part: Hé I ce dirois-je, comme me dites-vous que c'est par amour que vous ne mer coupez pas un bras , puisque vous m*arrachez un œil qui ne m^est pus moins précieux, ou ' que vous me donnez vostre e^\)ée à travers le corps, qui m'est encore plus dan :ereux? C'est une vr^iyc maxime , que le bien provient d*une cause vrayment entière, el le mal de chaque défaut. Pour faiie un acte de vraye chanté , il faut qu'il procède d'un amoiir entii r , gênerai cl universel , qui «*ctende à tous les commandemens divins. Que si nous manquons d'amour en un seul commandement , nostre amour n'est plus entier ni universel , et le cœur dans lequel il est, ne piMit estre dit vra\ mont amunt, ny par conséquent vraynicut bon.