‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 221 sur 365 · LIVRE X, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XI

en charité? Certes, c'est parce que nous | dirent-ils. Et Ra;»ufe1 s'eslant mis à dire

sommes Timage et semhlance do Dieu. Et puisque tous les hommes onl cette mesme dignité, nous les aimons aussi comme nousmesmes, c'est-à-dire en qualité de tressaînctes et vivantes imagos de la Divinité. Car c'est en cette qunlilé-là. Theotime, que noos appartenons à Dieu d*une si estroicte alliance et d*une si aimable dépendance , qu'il ne fait nulle difficulté de se dire nostre Père , et nous nommer ses enfans. C'est en cette qualité que nous sommes capables d'estre unis à sa divine essence par la jouissance de sa souveraine bonté et félicité; e'est en cette qualité que nous recevons sa grâce, et que nos esprits sont associez au sien tres-sainct, rendus, par manière de dire, participans de sa divine nature, comme dit sainct Pierre (4). El c'est donc ainsi que la mesme charité, qui produit les tctes de l'amour de Dieu, produit quant et quant ceux do l'amour du prochain. Et tout ainsi que Jacob vit qn*une mesme escfaelle touchoit le ciel et la terre , servant osgalement aux anges pour descendre comme pour mon 1er (2], nous sçavons aussi qn'une mesme dilection s'étend à chérir Dieu et le prochain, nous relevant à Tunion de nostre esprit avec Dieu , et nous nimcliant à l'amoureuse société des prochains. Bn sorte toutesfois que nous aimons le prochain en tant qu'il est à l'image et semhlance de Dieu , créé pour communiquer avec la divine bonté, participer à sa grâce, et jouir de sa gloire.

Theotime, aimer le prochain par charité, c'est aimer Dieu en l'homme, ou l'homme en Dieu ; c'est chérir Dieu seul pour l'amour de lui-mesme, et la créature pour l'amour d'ic;'luy. Le jeune Tobie accompagné de l'ange Raphaël, ayant abordé Ragiiël son parent, auquel neantmoins il estoil incogneu, Raguël ne l'eut pas plusiost regardé, dit TEscriture, que, se retournant devers Anne, sa femme : «Tenez, dit-il, voyez » combien ce jeune homme est stmibtabie à »mon cousin 1 » Et ayant dit ci'la, il les interrogea : «D'où estes -vous, jeunes » gens, mes chers frères? » A quoy ils respondirent : « Nous sommes de la tribu de vNeplithali, de la captivité do Ninive. > Et il leur dit *. « Cognoissez-vous Tobie , » mon frère?» « Ouy, nous lecognoissons,»

|D II. PMM, èb — (•)«•■••. UTIU, 11.

beaucoup de bien d'iceluy, l'anj^e lui dit : « Tobie duquel vous vous enquerez , il est » propre père do celuy-cy. » Lors Rusuèl s'advança, et le baisant avec beaucoup de larmes, et pleurant sur le col d'iceluy : « Bénédiction sur toy , mon enfant, dit-il, » car tu es le fils d'un bon et ires-bon por- » sonnage(4). » Et la bonne dame j4nne^ femme do Raguël , aoec Sara^ sa fille , $$ mirent aussi à pleurer de tendreté d'amour. Ne remarquez-vous pas que R;iguël, sans cognoistre le petit Tobie, l'embrasse, le Ciiresso, le baise, pleure d'amour sur luyt D'où provient cei amour, sinon de celuy qu'il portoit au vieil Tobie le père, que cet enfant ressembloil si fort? Beny sois-tu^ dit-il. Mais pourquoy?Non point, certes, parce que tu es un bon jeune homme , car cela je ne le sais pas encore, mais parce que tu es fils et ressembles à ton père , qui est un tres'homme de bien»

Hél vray Dieu 1 Theotime, quand nous voyons un prochain créé à l'image et semblanre de Dieu, ne devrions-nous pas dire les uns aux autres : Tenez, voyez cette créature comme elle ressemble au Créateur? Ne devrions-nous |>as nous jetter sur son visage. la caresser, et pleurer d'amour pour elle? Ne devrions-nous pas luy don« ner mille et mille bénédictions? Et quoi donc, pour l'amour d'elle? Non certes; car nous ne sçavons pas si elle est digne d'amour ou de hame en elle-mosme. Et pourquoy donc, ô Theotime? Pour l'amour de Dieu qui l'a formée à son image et semblance, et par conséquent rendue capable de participer à sa bonté, en la grâce et en la gloire; pour l'amour de Dieu, dis-je, de qui elle est, à qui elle est. par qui elle est, en qui elle est, pour qui elle est, et qu'elle luy ressemble d'une façon toute particulière. Et c'est |)Ourquoy, non- oulemciit le divin amour commande maintefois l'amour du prochain, mais il le produit et r(*s|)and luy-mesme dans le cœur humain comme sa ressemblance et son image; puisque* tout ainsi que l'homme est l'image de Di(Mi , de mesme l'amour sacré de l'homme envers l'honimo est la vrayo inuige de l'amour céleste de l'homme envers Dieu. Mais ce discours de l'amour du prochain requiert un traicté à part, que je supplie le souverain

TRAItt DE L'AMOUR DÉ mfeU.

amant des hommes vouloir inspirer à quelqu'un de ses plus exrellens serviteurs, puisone le comble de Tamour de la divine bonté au Père céleste consiste en la perfection de fUDOur de nos frères et compagnons.

CHAPITRBXIL OoiMM raiBMr pMdHit le taie.

Gomme l'amour tend au bien de la cboae aimée, ou 8*y complaisant , si elle Ta, ou le luy désirant et pourchassant, si elle ne ni pas; aussi il produit la haine par laquelle

5 fuit le mial contraire à la chose aimée, ou rsirant et pourchassant de Tesloigner d'îcelle, si elle Ta desJA, ou le diverlissanl et empeschant de venir, si elle ne Ta pas en^ core. Que si le mal ne peut ny estre empes* cbé ny estre esloigné, l'amour au moins ne laisse pas de Je faire haïr et détester. Quand donc ramourestardent,etqu'il est parvenu Jusques à vouloir oster, ligner, et divertir ce qui est opposé k la chose aimée, on l'appelle zèle : de sorte que, à propre* ment parler, le zèle n'est autre cho^se sinon Pamour qui est en ardeur, ou pluslost l'ardeur qui est en amour. Et partant, quel est l'amour, tel est le zèle qui en est Tardeur. Si Tnmour est bon , le zèle en est bon ; si l'amour est mauvais, le zèle en est mauvais. Or, quand je parle du zèle, j'entends encore parler de la jalousie ; car la jalousie est une espèce de zelc; et, si je ne me trompe, il n'y a que cette diflerence entre l'un et l'autre, que le zole regarde tout le bien de la chose aimée pour esloigner le mai contraire; et la jalousie regarde le bien particulier de l'amitié pour repousser tout ce qui s'y op|)08e.

Quand donc nous aimons ardemment les chosesmondaineset temporelles, la beauté, les honneurs, les richesses, les rangs, ce zèle, c'est-à-dire l'ardeur de cet amour, se termine pour lordinaire en envie ; parce que ces basses choses sont si peliti's , par» ticulieres. bornées, finies, et imparfaicles, que quand Tun les possède, l'autre ne les peut entièrement posséder : de sorte qu'es* tant communiquées à plusieurs, la communication en est moins parfaicte pour un chacun. Mais, quand en particulier nous aimons ardemment d'estre aimez, la zèle» ou bien l'ardeur de cet amour, devient jalousie; d'autant que l'amitié humaine,

quoyqu'elle soit vertu, si est-ce qn*alla a celte imperfection à raison de noatro im* becillilé, qu'estant départie à plu4eurs, la part d'un chacun en est moindre. C'eat pourquoy l'ardeur ou zèle que noua avont d'estre aimez, ne peut souffrir que noua ayons des rivaux et compagnons; et si nous nous imaginons d'en avoir, nous en* trons soudain en la passion de jalousie, kiquelle, certes, a bien quelque resaem* blance avec l'envie, mais ne laidae pas pour cela d'estre fort differente d*aves elle.

4 . L'envie est tousjourt injuste , mais la jalousie est quelquefois juste, pourvu qu'elle soit modérée; car les mariet par exemple , n'ont-il&pas raison d'empescher que leur amitié ne reçoive diminution par le partage?

5. Par l'envie nous nous attristons que le procbain ait un bien plus grand ou pareil au nostre, encore qu'il ne nous osie rien do ce que nous avons , en quoy Feii» vie est déraisonnable, nous faieana estimer que la bien du prochain soit neslie mal. Mais la jalousie n'est nullement oiai^ rie que le prochain ait du bien, pourvea que ce ne soit pas le nostre : car le jaloux ne seroit pas murry que son compagnon fust aimé des autres femmes , pourveu que os ne fust pas de In sienne. Voire mesme , à proprement parler, on n'est |)as jaloui d'un rival, sinon après qu'on estime d'avoir acquis ramitié do la personne aimée. Que ai avant cela il y a quelque passion, ce n'est pas jalousie, mais envie.

3. Nous ne présupposons pas de l'Imperfection en celuy que nous envions; ains au contraire nous l'estimons avoir le bien que nous luy envions : mais nous présupposons bien que la personne de la* quelle nous sommes jaloux, soit imparfaite, changeante , corruptible et voriid)le*

i. La jalousie procède de l'amour; Teo» vie au contraire provient du monquemeol d'amour.

6. La jalousie n'est jamais qu'en matière d*amour,mais l'envie s'estend en toutes matières de biens, d'honneurs, de faveurs, de beauté. Que si quelquefois on est en* vieux de l'amour qui est porté à quelqu'un, ce n'est pas pour l'amour, ains pour lef fruicts qui en dépendent. Un envieux se soude peu que son compagnon soit aimé

ihi prifiee , pourveu qu'il ne soil pas favorisé ni gratiOé es occurrences.

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