CHAPITRE Xni
Gomme Dlea est Jaloux de ooQf.
Dieu riit ainsi : « Je suis le Seigneur ton 1 Dieu fort jaloux (4). Le Seigneur a pour 1 son nom jdoux (2). » Dieu doncques est Jaloux, ThootinDe ; mais quelle est sa jalouse? Certes, olic semble d^abord eslre une Jalousie de convoitise, telle qu*est celle des maris pour leurs femmes: car il veut que tous soyons tellement siens , que nous ne soyons en façon quelconque à personne qu'à luf. « Nul, dit-il, ne peut servir à B deux maistres (3). » II demande tout nos- Ire cœur, toute nostreame, tout nostre esprit, toutes nos forces. Pour cela mesme H s'appelle nostre espoux , et nés âmes ses ispouses; et nomme toutes sortes d*esloitnemens de luy, fornication , adultère.
Et si il a raison , ce grand Dieu tout uniquement bon-, de vouloir Ires-porraictement tout no.^tre cœur : car nous avons un oorar petit , qui ne peut pas assez fournir d'amour pour aimer dignement la divine bonté; n'est-il pas donc convenable que, ne tuy pouvant donner tout l'amour qu'il derolt requis , il luy donne pour le moins tout celuy quMl peut? Le bien qui est souterainempnt aimable , ne doit-il pas estre souverainement aimé? Or aimer souverainement , c'est aimer totalement.
Celte Jalousie neantmoins que Dieu a pour nous , n'est pas en eiTect une jalousie de convoitise, ains de souveraine amitié : Car ce n'est pas son inierestque nous Taittiions , c'est le nostre. Nostre amour luy est inutile , mais il nous est de grand profit ; et s'il luy est agréable , c*est parce qu'il nous est profltiible : car , estant le souverain bien , il se plalst à se communiquer par son amour , sans que bien quelconque luy en puisse revenir. Dont il s'escrie, se
Eliiignant des pécheurs par manière de jamsie : « Ils m'ont laissé , moi qui suis la > source d'eau vive ; et se sont foui dos cisn ternes , cislernes dissipées et crevassées >qui ne peuvent retenir les eaux (i). » Voyez un peu , Theoiime , je vous prie ,
(1) Drat T, t. — (t) Eiod. xxxir, l*. (I) UêUk. «I, M. — (4) J«i«m. u, la.
UYRE X, CHAPITRE XI!I.
comme ce divin amant exprime délicatemont la noblesse et générosité de sa jalousie. Ils m*ont laissé, dit-il , moy qui suie la source d'eau vive ; comme s'il disoit : Je ne me plains pas de quoy ils m'ont quitté pour aucun dommage que leur abandonnement me puisse apporter : car quel dommage peut recevoir une source vive , si on n'y vient pas puiser de l'eau? laissera-telle pour cela de ruisseler et flotter sur la terre? Mais je regrette leur malheur, de quoy m'ayant laissé^ ils se sont amusez à des puits sans eaux. Que si , par pensée de chose impossible , ils eusï^ent pu rencontrer quelque autre fontaine d*eau vive, je supporterois aisément leur départie d'avec moy , puisque je n'ay nulle prétention en leur amour que celle de leur bonheur. Mais me quitter pour périr , m'abandonner pour se précipiter : c'est cela qui me fait e»tonner et fnscher sur leur folio. C'est donc pour l'amour de nous qu'il veut que nous l'aimions, parce que nous ne pouvons cesser de l'aimer sans commencer de nous perdre, et que tout ce que nous luy estons de nos affections , nous le perdons.
Mets- moy , dit le divin berger à la Sulamite, « mets* moy comme un cachet sur.
»ton cœur, comme un cachet sur ton »bras (4). » Sulamite, certes, avoit son cœur tout plein de l'amour céleste de son cher amant, lequel, quoyqu*il ayt tout, ne se contente pas , mais par une sacrée défiance de jalousie veut encore estre sur le cœur qu'il possède , et le cacheter de soy-mesme , afin que rien nn sorte de l'amour qui y est pour luy , et que rien n'y entre qui puisse y faire du meslange ; car il n*est pas assouvi de l'affection dont l'ame de sa Sulamite est comblée , si elle n'est invariable , toute pure, toute unique pour luy. Et pour ne jouir pas seulement des affections de nostre cœur , ains aussi des effects et opérations de nos mains , il veut e4re encore comme un cachet sur nostre bras droit, aGn qu'il ne s'étende et ne soit employé que pour les œuvres de son service. "
Et la raison de cette demande de l'amant divin est que, comme la mort est si forte , qu'elle sépare Tame de toutes choses et de son corps mesme, aussi l'amour sacré, parvenu jusques au degré du zèle , divise
(1) Cuil. Gui 'mi, ê.
ut
TRAITÉ DE L*AMOUR DK DIEU
et esloigne Tame de toutes autres affections , cl Tespure de tout meslanj^e ; d'autant qu'il n'est pas seulement atisii fort \ que la mort , ains il est asprc , inexorable, < dur , et impileux a chaslicr le tort qu'on luy fait, quand on reçoit avec luy des rivaux , comme V enfer est (4 ) violent à punir les damnez. Et tout ainsi que l'enfer plein d'horreur, de rage, et de fclonie , ne reçoit aucun meslange d'amour ; aussi l'amour jaloux ne reçoit aucun meslange d'autre aOeclion , voulant que tout soit pour le bieri-aimé. Rien n'est si doux que lecolombeau, mais rien si impiteux que luy envers sa colombcUe , quand il a quelque jalousie. Si jamais vous y a\ .z pris garde , vous aurez veu , Theotimc , que ce débonnaire animal , revenant de l'essor , et trouvant sa partie avec ses compagnons, il ne se peut empescher de ressentir un peu de défiance qui le rende aspre et bigearre ; de sorte que d'abord il lu vient environner, grommelant, trépignant, et la frappant à traits d'aisles , quoiqu'il sçache bien qu'elle est Hdellef et qu'il la voye toute blanche d'innocence.
Un jour Sie Catherine de Sienne estoit en un ravissement qui ne luy osloit pas l'usage des sens ; el, tandis que Dieu lui faisoit voir des merveilles , un sien frère passa près d'elle, qui faisant du bruit, la divcrlit , en sorte qu'elle se retourna pour le regarder un seul petit moment. Celte petite dislniclion survenue à l'imptoveu ne fut pas un pcché ni une infidélité, ains une seule ombre de pcché ni une seule image d'infidélité. Et neantmoins la tressaincle mère de l'Espoux céleste l'en tança si fort, et le glorieux S. Paul luy en fil une si grande confusion , qu'elle pensa fondre en larmes. El David , rétabli en grâce par un parfaicl amour, comme ful-il Iraicté pour le seul péché véniel qu'il commit, faisant faire le dénombrement de son peuple (2)?
Mais , Theotime, qui veut voir cette jalousie deliaitementel excellemment exprimée , il faut qu'il lise les enseignemons que la seraphique Sic Catherine de Gennes a faiclspour déclarer les proprietezdu pur amour, entre lesquelles elle inculque et presse fort cclle-cy : Que l'amour parfaict, c'est-à-dire Tamour estant parvenu jus-
(1) Ctnu Ctnt. Tiii. 6 - (S) U. lUff sut
qu'au zèle , ne peut souffrir rentrenûse oc interposition, ny le meslange d'aucuns autre chose , non pas mesme des dons de Dieu , voire jusqu'à cette rigueur, qu'A ne permet pas qu'on affectionne le paradis sinon pour y aimer plus parfaictement la bonté de celuy qui le donne: de sorte que les lampes de ce pur amour n'ont point d'huile , de lumignon , ni de fumée ; elles sont toutes feu et flamme que rien da monde ne peut esteindre (4) ; et ceux qui ont ces lampes ardentes en \e\irsmains{% ont la ires-saincte crainte des cliastes espouses, non pas celle des femmes adultères. Celles-là craignent, et celles-cf aussi , mais différemment , dit S. Augustin. La chaste espouse craint l'absence de son espouz , l'adultère craint la présence du sien ; celle-là craint qu'il s'en aille , el celle-cy craint qu'il demeure ; celle-là est si fort amoureuse qu'elle en est toute jalouse , celle-cy n'est point jalouse , parce qu'elle n'est pas amoureuse; celle-cy craint d'estrechastiée, et celle-là craint de n'estre pas assez aimée. Ains en vérité elle ne craint pas , à proprement parler, de n'estre pas aimée , comme font les autres jalouses qui s'aiment elles-mesmes et veulent estre aimées , mais elle craint de n'aimer pas assez ccluy qu'elle voit estre tant aimable, quel nul ne le peut as ez dignement aimer selon la grandeur de l'amour qu*il mérite, ainsi que j'ay dit naguère. C'est pourquoy elle n'est pas jalouse d'une jalousie intéressée , mais d'une jalousie pure qui ne procède d*aucune convoitise , ains d'une noble et simple amitié ; jalousie laquelle par après s'cslend jusqu'au prochain avec l'amour duquel elle procède. Car, puisque nous aimons Le prochain pour Dieu comme nous-mesmes , nous sommes aussi jaloux de luy pour Dieu comme nous le sommes de nous-mesmes ; de sorte que nous voudrions bien mourir pour l'empescber de périr.
Or, comme le zèle est une ardeiur en* flammée , ou une inflammation ardente de l'amour, il a aussi besoin d'eslre sagement et prudemment pracliqué. Autrement , sous prelexto d'iceluy, on violeroit les termes de la modestie ou discrétion , et seroit aisé de pnsser du zèle à la colère , et d'une juste affection à une inique passion.
<t) Ciot Ctnt. VIII, 6, T. — (I) L«o, tu, as.
NTRE X, GHAFITRS HT.
Cèst pourqaoy n'estant pas icy le lien de marquer les conditions dn zele , mon Théotîme , je vous advorlis quo pour Texccuthm d'iceluy vous ayez tousjours recours à celuy que Dieu vous a donné pour voslre àmduite en la vie dévote.