SUR LA MORT
Ire LECTURE.
Le chrétien s'applique tous les jours à des choses incertaines ; il se fatigue, se tourmente et s'épuise par l'idée de s'agrandir dans le mende, et il néglige le cet* tain au préjudice de son âme. Une de ces choses certaines auxquelles on ne fait pas attention, c'est la mort, la mort qu'on envisage à peine de temps en temps d'un coup d'œil vague, superficie], indifférent et fugitif. On songe à vivre ; mourir,, on n'y pense pas. On vit comme si notre vie sur la terre devait être immortelle; et telle est la cause funeste pour laquelle on s'endort dans le sommeil du péché. Rentre, ô chrétien, rentre au fond de ton cœur par la pensée de la mort, afin de le réveiller de sa léthargie : Redite prœvaricatores ad cor1.
C'est une loi indispensable que tout ce qui nait meurt ; c'est là une loi immuable, une sentence sans appel, un décret qui doit nécessairement s'exécuter. Le corps humain étant composé d'éléments contraires qui sont en lutte perpétuelle entre eux, il doit un jour retourner en poussière. On meurt donc inévitablement, et on ne
(i)Is. 46, 8.
meurt qu'une fois : Statutum est hominibus semel mori1. L'enfant dans le sein de sa mère n'est pas sur de voir le jour, et lorsqu'il est né tout est encore incertain pour lui. On ne sait s'il sera pauvre ou riche, ecclésiastique ou séculier, doué d'une bonne ou d'une mauvaise santé ; on ne sait quelle profession il embrassera, quels succès il obtiendra, à quelles disgrâces il sera un jour exposé, et quel sera le nombre de ses années de vie. Une seule chose est certaine, c'est qu'un jour il mourra. Vous pouvez mettre en doute une foule d'autres choses, et dire, par exemple : peut-être serai-je d'une santé robuste, peut-être riche, peut-être réussirai-je dans tel projet; mais il n'y a pas de peut-être dès qu'il s'agit de la mort. Nul ne pourra jamais dire : peut-être ne mourrai-je pas; car tous doivent mourir un jour. A peine ètes-vous né qu'il est certain que vous mourrez.
Personne ne peut résister à la mort, lorsqu'elle lâche son coup fatal. « On résiste au feu, on résiste à l'eau, au fer, on résiste aux monarques: vienne la mort, qui peut lui résister ? » Resistitili'' ignibus, tindis, ferro, resistitur regibus : venit mors, guis ei resisi it -? La loi de la mort n'admet ni dispense, ni privilège de science, de sceptre, ou de dignité. Les papes meurent, ainsi que les cardinaux, les archevêques, les évêques, les prélats, tous lès ecclésiastiques ; les empereurs meurent, ainsi que les rois et les princes ; les personnages de haut rang, hommes ou femmes, meurent; les vieillards, les adultes, les jeunes gens, les enfants, tous sont condamnés à mourir. Adam est mort, lui qui avait été créé immédiatement de Dieu; Abraham est mort. La mort termine l'histoire de tous les hommes illustres. Adam vécut neuf cent et trente ans, et puis ? Et puis il mourut : Vixit, et mortuus est3. Seth vécut neuf cent et douze ans, et puis ?
(1) IJebr. 9.J7. (2) S. Aug. in Ps. 12. (3) Gen. 5.
Et puis il mourut: Vixit, et mortuus est. Enoc vécut neuf cent et cinq ans, et puis? Et puis il mourut : Vixit, et mortuus est. » Caïnan neuf cent dix, Noé neuf cent cinquante, Jacob neuf cent soixante-deux, et puis? Et puis ils moururent. Vixit, et inortuus est. « Il vécut et il mourut, » tel est le résumé de la vie de tous les hommes. Tous sont morts, et morts une seule fois : In omnes . hommes mors pertransiit 1.
Toutes les créatures d'ici-bas vous proclament dans leur muet langage que, comme elles, vous aussi vous mourrez: la mort marche devant vous: Ame faciem ejus ibitmors*1. Le vent qui souffle vous rappelle que votre vie est fugitive : Ventus est vita mea3. La vapeur légère, qui s'élève dans l'air sous la forme d'un nuage subtil et s'évanouit, vous fait comprendre qu'ainsi finiront bientôt vos jours : Vapor est ad modicum parens, et deinceps exterminabitur*- . Si les fleurs des champs se fanent, elles vous avertissent qu'un jour votre corps sera en proie à la pourriture : Tanquam flos agri sic e/fïorebit5. Les villes, les principautés, les royaumes, en s'écroulant, s'accordent à vous annoncer que vous n'êtes pas éternel dans ce monde : A nte faciem ejus ibit mors. Regardez votre corps lui-même : l'estomac qui réclame continuellement sa nourriture, les douleurs de tête, les maux de dents et d'entrailles, et mille autres indispositions physiques sont autant de voix et de cris perçants qui vous font souvenir que vous devez bientôt mourir. Saint Augustin dit que le fruit mangé par le premier homme fut la semence de la mort. Vous êtes né? vous descendez d'Adam? vous devez donc mourir. Nul n'a été excepté, vous ne le serez pas non plus. Vous avez vu finir la vie de tant d'autres de même tempera-
li) Rom. 5, 12. (2) Habac. 3, 5. (3) Job. 7, 7.
(4) Jacob. 4, 15. (5) Ps. 10-2, 15.
ment et de même condition que yous ; l'heure de la mort sonnera aussi pour vous. Dites-moi, de grâce, de tant de milliers et de millions d'hommes qui sont nés jusqu'ici dans le monde, et qui maintenant n'y sont plus, quel est celui qui n'est pas mort? Où sont tant de guerriers et de savants illustres ? Où est un Alexandre, un Caton? Ils sont morts sans emporter avec eux ni leurs actions d'éclat ni leur science : Dormierunt sommum suum, et nihil invenerunt in manibus suis1. « Quel est l'homme qui vit et qui ne verra pas la mort? » Quis est homo qui vivit, et non videbit mortem^i Oui, il est certain que vous aussi vous mourrez. Vous entendez maintenant sonner la cloche funèbre pour d'autres, un jour elle sonnera de même pour vous. Cette maison que vous habitez fut auparavant habitée par d'autres qui ne sont plus au monde ; ces biens qu'aujourd'hui vous appelez vôtres, ont eu d'autres maîtres, d'autres possesseurs, qui ne comptent plus parmi les vivants: où sont-ils? Ils sont morts. Vous mourrez aussi, et vos maisons et vos propriétés passeront en d'autres mains. Ces rues que vous foulez étaient parcourues, il y a cent ans comme à présent ; il y avait autant d'hommes alors que maintenant dans le monde, il n'en reste plus un seul : où sont-ils allés? Ils sont morts. Vous mourrez aussi. Nobles et plébéiens, riches et pauvres, souverains et sujets, ecclésiastiques et séculiers, tous doivent subir le même sort, être réduits en cendre: Auferes spiritimi eorum, et in pulverem suum revertentur3 . L'homme qui naît est passager sur la terre ; il n'est pas créé pour y faire long séjour ou pour y vivre toujours. Personne n'est éternel parmi les vivants : Nemo est qui semper vivat *. Inutile de vouloir se conserver. Nourrissez-vous tant qu'il vous plaît des mets les plus délicats, les plus recher-
(1] Ps. 7.~, G. (2) Ps. SS, 49. (3) Ps. 103, $9. (4) L'cd. 0, 4.
elles; prônez toutes les précautions ; soyez constamment sur vos gardes, récréez-vous autant que vous le pouvez, couchez-vous dans des lits moelleux, passez vos jours au sein des plaisirs et de l'abondance, épargnez votre santé de toute manière, recourez aux médicaments les plus efficaces, aux médecins les plus expérimentés, épuisez toutes les ressources de l'art: malgré tout, la mort vous enlèvera : Quibuslibet artibus, quibuslibet medicamentis occupas, violent iam mortis vitare non potes ' . Il viendra pour vous ce jour où vous serez contraint d'abandonner ce monde, votre patrie, votre maison, vos parents, vos amis, vos biens, vos honneurs, vos richesses. Il viendra ce jour où, vivant le'matin, vous ne le serez plus le soir, ou bien vivant le soir, vous ne le serez plus le matin; ce moment, dis-je, où vous ne verrez plus la nuit succéder au jour, ou bien le jour succéder à la nuit. En naissant vous avez été inscrit dans le registre de baptême ; un jour vous serez inscrit dans le registre des morts ; vous arriverez au terme de votre carrière, il ne peut en être autrement: Constituisti terminos ejus, qui prœteriri non poterunt 2 .
Si vous ne mourez pas à l'improviste, vous arriverez à un moment où le médecin vous dira: mon ami, il n'y a plus de remède au mal qui vous ronge ; votre guérison, monsieur, est désespérée: la nature ne nous vient plus en aide ; les médicaments paraissent n'avoir plus aucune force; l'art est désormais impuissant, tous mes efforts sont vains ; je suis à bout de ressources, je ne sais plus que faire pour vous ; prenez vos mesures, car vous allez mourir : Dispone domili tues, quia morieris, et non vives3. Oui, oui, vous serez réduit un jour à entendre cette dure sentence, cette nouvelle amère, ce pénible discours. Et voilà que votre tête chancelle, que
(1) S. Avg. in Ps. 47. (2) Jou. Il, 5. (3) Is. 38, 1.
vos sens s'engourdissent, que vos yeux s'obscurcissent, et tandis que vos extrémités se glacent, votre gorge et votre langue sont brûlantes; votre poitrine se charge et se soulève avec effort, la respiration se précipite, tous vos membres sont endoloris, vos forces s'évanouissent, votre pouls s'éteint, tout votre sang se glace dans les veines, et votre corps tout entier est en proie à des souffrances telles qu'à peine pouvez-vous articuler quelques mots. Vos lèvres et vos ongles deviennent noirâtres, les os des tempes vous sortent de la tête, votre visage prend un ton cadavéreux : on aperçoit sur votre front une légère sueur froide, une larme coule de vos yeux et après quelques soupirs pénibles et entrecoupés, votre âme se détache du corps, vous mourez: Exsiccatum est fœnum et cecidit flos '. Votre corps prendra bientôt un aspect si repoussant, il inspirera tant de dégoût et d'horreur à tous ceux qui en approcheront, qu'à peine se trouvera-t-il quelqu'un pour vous fermer les paupières, et que personne n'osera rester seul avec vous dans une chambre. Le froid et lourd cadavre a la tête penchée sur la la poitrine, les cheveux en désordre et encore humides des sueurs de la mort, les yeux creux, la face couleur de plomb, les lèvres pâles. Plus une parole ne sort de cette bouche, les mains ne font plus le moindre geste, les pieds sont sans mouvement et tous les membres privés de vie. Vingt-quatre heures ne sont pas écoulées, et votre corps commence à exhaler une puanteur insupportable : ou ouvre les fenêtres, oh brûle dans la chambre de l'encens et des herbes odoriférantes ; et comme l'infection se répand dans toute la maison, on attend avec impatience le moment de vous en chasser pour ne jamais plus y rentier. Ce teint si frais, ce visage jadis si gai et si serein sera un objet d'horreur ; cette rare
(1) Is. 40, 7.
beauté, cette élégance de manières et de langage qui charmait et captivait tout le monde, cet air imposant, digne, majestueux, tout cela n'était qu'une fumée, une ombre, qui s'est promptement évanouie. On parle de vous un jour, et puis votre souvenir s'éteint: Periit memoria eorum cum sonitu1. Vos parents eux-mêmes ne peuvent sans frissonner entendre parler de vous, et si l'on prononce votre nom : ah ! de grâce, disent-ils, ne le nommez pas! ne renouvelez pas ce triste souvenir! Dans les visites de condoléance on s'entretient de tout autre chose que de vous, on ne fait mention de vous tout au plus qu'en passant. Dans la chambre où vous aurez rendu le dernier soupir, on continuera à habiter sans vous, peut-être même qu'on y mangera et qu'on y rira comme auparavant.
Votre cadavre enveloppé d'un vil linceul sera porté à l'église, et puis jeté comme tous les autres dans une fosse, peui-étre face à face avec d'autres morts. Vous tiendrez conversation avec des ossements arides; les lambeaux des cadavres ensevelis avant vous vous serviront de couche; votre demeure sera le tombeau, vos serviteurs les vers , votre compagnie la pourriture : Putredini dixi : Pater meus es, mater mea et soror mea, vermibus2 Là, votre corps deviendra jaunâtre, il se couvrira d'un duvet blanchâtre et dégoûtant, puis noircira, et il en découlera une humeur visqueuse si repoussante, que personne n'en pourra supporter ni la vue ni l'odeur. Les rats feront leur pâture de votre cadavre; ils rampent tout autour, pénètrent, les uns dans la bouche, les autres dans les entrailles. Vos joues, vos lèvres, toutes vos chairs tomberont en lambeaux; vos cheveux se détacheront de la tête ; vos dents mises à nu, vos narines décomposées, vos ossements déchar-
(l)Ps. 9, 7. (2) Job. 17, 14.
nés offriront un aspect hideux. Dans vos chairs en putréfaction s'engendre une fourmilière de vers, qui, après les avoir consumées, s'entredévorent à leur tour, de sorte qu'il ne reste plus de votre corps qu'un squelette : Subter te sternetur tinea et operïmentum titum erunt vernies1.
Voilà ce que vous emporterez dans la tombe, et ce qui vous restera de tous vos biens, de toutes vos richesses et de tous vos honneurs. Examinez vous-même, si vous ne m'en croyez pas. Voyez là pêle-mêle toutes sortes de personnes. Ce personnage craint et respecté à cause de son influence, et qui était l'âme de toutes les sociétés, n'est plus dans sa maison : ses propriétés ont été occupées par d'autres et partagées; et son corps? Contemplez-le dans la tombe, où il est devenu un tas de cendre, de puanteur et de vers : Vidi impium superexaltatum... tramivi, et ecce non erat2. Cet autre qui se nourrissait délicatement et paraissait en public avec éclat, suivi de nombreux serviteurs, a vu son luxe s'évanouir : il est sorti de sa demeure pour n'y plus rentrer ; toutes ses magnificences ont cessé et il n'a rien emporté avec lui de tout ce qui charmait son cœur. Le voilà abandonné et réduit à l'état de squelette desséché : Tramivi, et ecce non erat. Remarquez ce riche, qui s'engraissait au moyen de l'usure et de contrats illicites', remarquez-le gisant sous une pierre, méprisé et foulé aux pieds, pauvre, nu, réduit par la mort à ne posséder plus que quelques pieds de terre : Transivi, et ecce non erat. Ce savant ambitieux ne se repait plus de vaine gloire; il gît muet et confondu avec d'autres cadavres : Tramivi, et ecce non erat. Cette femme recherchée, vaine et scandaleuse, qui attirait sur elle tous les regards, n'inspire plus qu'un affreux dégoût du fond de
(1) 1$. Sì, Si. (2) PS. 36, 35 30.
son sépulcre : Tramivi, et ecce non erat. Si le corps de ce gentilhomme superbe et voluptueux n'eût pas été à l'instant soigneusement enfermé sous la pierre, il aurait infecté tous les environs, car, d'après saint Ambroise, " les corps des riches qui ont été adonnés à la luxure exhalent une puanteur plus insupportable. » Gravius fœtent corporei divitum distenta luxuria. Vous avez vu et fréquenté dans le monde tant d'hommes d'une conduite assez immorale, vous avez eu tant de compagnons joyeux qui nageaient au sein des délices : regardez autour de vous, ils ne sont plus du nombre des vivants : Tramivi, et ecce non erat. Les voilà dans la tombe, où on ne les reconnaît plus. Oui, tous sans distinction vont aboutir au tombeau : Parvus et magnus Ubi sunt1. Tant de grandeurs mondaines se sont converties en pourriture, en puanteur et en vers : Gloria ejus, stercus et vermis 2.
Saint François de Borgia, à la vue du cadavre défiguré de la belle impératrice, sa maîtresse, rentra en lui-même, et dit tout vivant un éternel adieu au monde-, il vécut en saint et jouit maintenant des biens éternels dans le ciel. Sainte Marguerite de Cortone, à la vue du cadavre de son amant en putréfaction, renonça à ses amours profanes, et embrassa la pénitence. Saint Sylvestre, abbé, fut tellement saisi en considérant un de ses proches étendu sur une bière dans l'église, qu'il abdiqua son canonicat et tous les biens de ce monde, pour se retirer dans un désert où il passa le reste de sa vie en oraisons continuelles et en jeûnes rigoureux. Saint Bruno s'envola dans la solitude pour avoir vu le cadavre de ce fameux docteur de Paris. Vous aussi, vous voyez mourir vos proches; vous voyez continuellement porter des cadavres à l'église ; vous apprenez
(l)/o6. 3, 19. (2) / Machab. S, 62.
à tout moment la mort de l'un ou de l'autre : d'où vient que vous restez si attaché au monde, à l'intérêt, à vousmême? Pourquoi vivez-vous dans l'insouciance? N'est-ce pas une insigne folie que de flatter ce corps qui doit, pourrir, au détriment de l'âme qui est éternelle? Pour un point d'honneur, pour un misérable respect humain, pour un rien, vous foulez aux pieds les vertus chrétiennes , et vos obligations les plus sacrées envers votre Créateur et envers le prochain. Réfléchissez que vous mourrez indubitablement, que vous serez réduit à un tas dégoûtant de poussière, de cendre, de pourriture et de puanteur ; rentrez en vous-même, afin d'entendre la voix de votre conscience, et que toutes vos actions soient désormais réglées par la salutaire pensée de votre néant. Heureux si, dans tout le cours de votre vie, vous avez constamment présente à l'esprit la certitude de votre mort !
IIe LECTURE.
L'oubli de la mort serait encore excusable, si la mort avait soin de prévenir le chrétien de sa visite, et de lui en faire connaître d'avance les circonstances. Mais loin de là ; autant la mort est certaine, autant est incertaine le quand, et le comment de sa venue, et le lieu où elle doit lancer son dard.
L'homme sait qu'il doit mourir, mais il ignore le temps où il devra rentrer en poussière : Nescit homo finem, suum1. Que dis-je? il est certain que ce sera au
(1) Eccl. 9, tS.
moment où il y pensera le moins. Le voleur ne prévient pas quand il a intention de voler; il cherche à s'introduire dans la maison lorsque le maître y songe le moins et vit dans une plus grande sécurité. Jésus-Christ nous a dit qu'il fera de même : Je viendrai comme un voleur, à l'improviste : Veniam ad te tanquam fur1. Alors que vous croirez avoir encore beaucoup de temps à vivre, que vous vous représenterez la mort dans le lointain, la nuit même de cette fatale illusion-, la mort de sa faux impitoyable vous retranchera de ce monde : Sicut fur in nocte, ita veniet2. Dorsque vous vous mettez au lit le soir, vous n'êtes pas certain de vous lever le matin. Et combien le matin se sont levés sains et robustes, qui avant le soir étaient déjà morts ! Holopherne, général des Assyriens, croyait dormir traquillement; Sisara, autre général, pensait aussi goûter un doux repos ; et cependant ils ne virent pas le matin : ils se réveillèrent dans l'éternité, ayant été égorgés dans leurs lits. Chaque jour nous en voyons mourir d'accidents apoplectiques, de tout sexe, de tout âge et de toute condition.
Puis donc que nous ne savons pas quand vient la mort, vous pouvez mourir au beau milieu de vos projets et au comble de la fortune. Ce riche de l'évangile ne songeait qu'à remplir ses greniers et à jouir de ses trésors, lorsqu'il reçut, contre son attente, l'annonce de sa mort : « Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme : » Stulte, hac nocte animant tuant répètent a te3. Au plus fort de vos jouissances, lorsque vous croyez que la mort sommeille, elle vient vous assaillir et jette son voile funèbre sur vos plaisirs : Cum dixerint : pax et securitas, tune repentinus eis superveniet interitus*. C'est au comble de la prospérité que mourut
(\) Apoc. 3, 3. {2)ITliessal,5,2. (3) Luc. li', 20. (4j / Thess. 5,3.
un Saul, un Salomon, ainsi que le roi impie des Araaléoites. Vous ne connaissez pas le moment qui doit terminer vos jours. Saint Ambroise fait la remarque que notre vie étant sujette à des accidents et des dangers sans nombre, personne ne peut être sûr d'un seul jour de vie : Neminem de uno quidem die certum esse1. Vivrez- vous encore dix ou vingt ans? vous n'en savez rien. Vous n'êtes seulement pas certain de vivre encore un mois. Ainsi vous pouvez mourir cette année, vous pouvez mourir ce mois, cette semaine, ce jour, en ce moment même : Nescltis diem neque horam 2. Le criminel contre lequel a été prononcée la sentence irrévocable de mort croit, cbaque fois qu'on ouvre les portes de la prison, ou qu'il entend le plus léger bruit, que l'heure fatale est arrivée. Le matin, il pense que son dernier jour est venu, le soir, que c'est sa dernière nuit, parce que la sentence peut être exécutée d'un moment à l'autre. Vous avez été condamné à mourir dèf l'instant de votre naissance : à toute heure la mort peut vous surprendre. Mais cette heure, quand sera-ce? Vous ne le savez pas. Vous ne savez pas si votre sentence s'exécutera de nuit ou de jour, le matin ou le soir; si ce sera à la fleur des ans ou dans la vieillesse. Ceux qui sont morts jusqu'ici ne pensaient pas mourir si tôt; ils se promettaient, comme vous, de vivre plus longtemps. La même surprise vous arrivera : au milieu de votre tiédeur et de vos rechutes dans de vieilles négligences, avant que vous n'ayez commencé à mener une vie chrétienne, votre velléité de conversion sera interrompue par la mort ; la mort précédera l'exécution de vos projets imaginaires de changer de vie. Vous pouvez être surpris tandis que vous satisfaites votre passion, dans le temps où vous avez la conscience chargée de
(] S, Ambros. lib. de Catn et Abc', cap. 11. (2) Matth. 25, i3.
tant de péchés mortels et de sacrilèges, dans l'acte même de l'offense de Dieu ; si vous vivez en pécheur, vous mourrez dans votre péché : Impius antequam dies ejus impleantur peribit1. Le poisson nage dans l'eau et s'y joue, et tandis qu'il se croit à l'abri de tout danger, il mord à l'appât et se trouve pris à l'hameçon. L'oiseau vole dans l'air, saute d'une branche à l'autre dans son bocage touffu, et lorsqu'il se croit en sûreté et en repos, il est captif dans un filet. Vous vous plongez dans un océan de plaisirs, vous dansez au sein des prospérités, vous caressez les rêves les plus ambitieux, vous vous divertissez comme s'il n'y avait pas de Dieu et que vous n'eussiez pas d'âme ; vous n'avez d'autre but que de vous procurer les félicités mondaines; mais lorsque vous vous croyez au moment d'en jouir, vous devenez la proie de la mort : Sicut pisces capiuntur hamo , et sicut aves laqueo comprehenduntur , sic capientur homines in tempore malo, cum eis extemplo supervenerit2.
Personne ne s'attendait au châtiment dont Dieu frappa les premiers-nés d'Egypte ; ils furent exterminés , quand? Au milieu de la nuit : Factum est autem in noctis medio3. La colère de Dieu éclata au moment où ils y pensaient le moins : ils dormaient d'un profond sommeil, et tous, le matin, furent trouvés morts dans leurs lits. Combien au point du jour sont en bon état, qui, le soir, se trouvent assaillis par la mort ! Combien qui, après un repas copieux, vont prendre leur repos, et au beau milieu de la nuit se réveillent entre les bras de la mort! Ils mangent bien, ils se vautrent dans les voluptés, ils se promènent au milieu des trésors, et tout à coup, in noctis medio, ils sont surpris par la mort. Que votre maison soit sens dessus-dessous , que vos
(1) Job. 15, 32. (2) Eccl. 9, 1". (3) Exoa. 12, 29.
affaires se trouvent en désordre, que vous n'ayez point encore établi vos enfants, terminé vos procès, achevé vos constructions, que vous ne soyez pas encore entré en possession de vos héritages, n'importe ; la mort n'a égard à quoi que ce soit, vous mourrez au beau milieu de votre carrière : in medio noctis. Vous n'avez pas opéré vos restitutions et réparé les dommages causés au prochain, vous n'avez pas mis votre conscience en ordre; la mort n'y prend pas garde: elle vient au moment le plus inopportun. Lorsque vos projets sont en train, que vous êtes dans les plus grands embarras, et que vous croyez pouvoir réaliser vos idées, la mort vient arrêter vos pas : In Ma die peribunt omnes cogitationes eorum1. Et lorsque la mort se présente, vous ne pouvez ni répliquer , ni la supplier d'attendre un moment, ni transférer l'audience à un autre jour : Non est in hominis potestate prohibere spintum, née habct potestatem in die mortis 2.
Le démon ne saurait vous tromper en vous persuadant que vous ne mourrez jamais, comme il Ta fait avec Eve, qu'il séduisit par ces fallacieuses paroles : Nequaquam morte moriemini3. Mais de même qu'un peintre vous fait illusion en faisant paraître dans le lointain des objets qui sont près de vous, ainsi le démon vous trompe en vous faisant accroire que vous vivrez de longues années. Il vous garantit la vieillesse, il vous donne un espoir assuré d'arriver à la décrépitude la plus avancée, et, grâce à cette longue vie apparente, il fait que vous vous trouvez en face de la mort sans vous en douter, et frappé à l'improviste, vous êtes réduit à mourir de la mort déplorable des pécheurs. La mort a reçu ordre de Dieu de n'avoir point égard à l'âge, en sorte que vous ne pouvez vous flatter d'avoir beaucoup
(1) Ps. Il, 4. (2) Eccl. S, S. [3) Gm. ■'>, 1.
INCERTITUDE DE L HEURE DE LA MORT. ÓO i
de temps à vivre, par la raison qu'il en est une foule qui, étant venus au mónde avant vous, doivent aussi vous précéder dans la tombe : Mitte falcem tuam et mete1. Vous aurez déjà remarqué que le moissonneur abat indifféremment et les épis les plus élevés et les plantes les plus basses des champs, et tranche avec sa faux les herbes grandes et petites des prairies. La mort ne respecte pas la jeunesse, elle n'excepte pas les constitutions les plus florissantes : aussi n'est-il pas vrai que qui est né le premier doive mourir le premier. Atteindrezvous la vieillesse? vous ne le savez pas. Une seule chose est certaine, c'est que le temps est court : Tempus breve est2. Il est certain que la mort vous poursuit avec la rapidité d'un courrier : Dies mei velociores fuerunt cursore3; que la vie de l'homme est comparée à une toile qui peut être coupée par le tisserand avant qu'elle, ne soit terminée et même dès le commencement : Dam adhuc ordirer succida me4 ; qu'elle est comparée à une fleur qui à peine éclose se fane, qui répand le matin un doux parfum et n'exhale plus au soir qu'une odeur désagréable : Quasi flos egreditur et conteriteir5 ; que les j(ours de l'homme passent comme un vaisseau qui sillonne la mer : Dies mei ' perir ansierunt quasi naves&. La vie de l'homme est semblable à l'eau d'un ruisseau qui se précipite vers la mer : Quasi aquœ dilabimur in terram1 ; elle est semblable à un roseau brisé qui ne peut servir d'appui au voyageur : Ecce confiais super baculum arundinem confraetwn8 ; elle est semblable à une légère toile d'araignée : Anni nostri sicut aranea9; elle est fugitive et sans consistance comme une ombre : Umbrœ transitus est tempus nostrum 10 ; c'est une
(1) Apoc. 14, 15. (2) I. Cor. 7, ?9. (3) Job. 9, 25.
(4) Isaiee. 38, 12. (5) Job. 14. 2. (G; Job. 9, 26.
(1) II. Reg. 14, 14. (S) 7s. 36, 6. (9) Ps. 89, 10. (10) Sap. 2, 5.
feuille que le vent emporte et jette par terre : Foliiim quod vento rapitur1 ; c'est un nuage transparent qui se dissipe en un instant : Transibit vita nostra tanquam vestigium nubis 2 ; c'est une fumée d'autant plus prompte à s'évanouir qu'elle s'accroît et s'élève plus rapidement : Defecerimt sicut fumus dies mei3; c'est une vapeur légère qui n'a ni fermeté, ni subsistance aucune : Vapor est ad modicum parens , et deinceps exterminabititri.
LaVie de l'homme est appelée par saint Paul un vase d'argile; par saint Jean Chrysostôme une course5; par saint Basile un drame6 ; par saint Dorothée un voyage semé de périls7; par saint Grégoire de Nazianze un torrent impétueux8; l'Apôtre appelle aussi sa vie une mort continuelle : Quotidie morior0.
Puis donc que notre vie est si chancelante, sur quoi basez-vous votre prétention de vivre longtemps? L'Esprit-Saint vous avertit que la mort est proche et que sa fatale visite ne tardera pas : Memor esto quoniam mors non tardât10. Que voulez- vous de plus? Jésus-Christ luimême nous avertit clairement que le temps de la mort est incertain, qu'il viendra à l'heure où l'on s'attend le moins à mourir : Qua hora non putatis Filius hominis venietn. Saint Augustin dit que Dieu vous tient caché le moment de la mort, afin que vous soyez toujours préparé à ce redoutable passage, de manière que chaque jour puisse être le dernier de votre vie : Latet ultimus dies, ut omnes serventur dies 12. Le moment de la mort est incertain, afin que le chrétien soit prêt à mourir à chaque instant, selon saint Grégoire pape : De morte
(1) Job. 13, 25ê (2) Sap. 8, 3. (3) Ps. iOî, 4. (4) Jacob. 1. lô
(5) S. Joan. Chrys. Hom. 7, in ep. ad Hobr.
(6) S. Basil. Hom. 5, Exam. (1) Doroth. Doct. 10. (8) 5. Greij Naz. or. ex. A(jr. (9* /. Cor. 10, 3t.
(10) Ecài. 11. tS. (11) Luc, 12,40. (12) 5. Aug Hom. 13.
incerti sumus, ut ad mortem semper parati simius ' . Réglez donc vos actions comme vous voudriez les avoir réglées à cette heure-là, et mettez-vous dans l'état où vous voudriez vous trouver alors.
Si du moins l'on savait le lieu où l'âme se séparera de son corps ! Mais non, la mort n'a point de patrie fixe, ni d'habitation permanente : elle dresse en tous lieux son tribunal pour porter ses sentences et se faire obéir; de sorte qu'en quelque partie du monde que vous vous trouviez vous pouvez devenir sa proie. Où la rencontrerez-vous ? vous ne le savez pas ; car ce lieu est inconnu de tous. Vous ne savez pas si vous mourrez sur terre ou sur mer, en ville ou à la campagne, dans votre patrie ou en pays étranger, à votre maison ou à l'église, sur une place ou dans la rue. Vous ne savez pas si vous mourrez dans votre chambre à coucher ou dans une salle de réunion, debout ou assis, en conversant ou en gardant le silence, appliqué au travail, ou tandis que vous serez oisif et désoeuvré. Ainsi , vous pouvez mourir dans la maison que vous fréquentez en offensant Dieu, dans l'église au moment où vous la profanez, dans le lieu où vous vaquez à la prière tandis que vous le faites par routine ou par force, en société tandis que vous parlez mal du prochain, que vous proférez des blasphèmes ou que vous tenez des propos scandaleux ; chez vous tandis que vous méditez des vengeances ou des moyens d'assouvir vos passions ; dans le lieu même où vous désobéissez à vos supérieurs, où vous vomissez des imprécations, où vous transgressez les devoirs de votre état.
C'est sur le lieu même de sa désobéissance que la femme de Loth fut changée en statue de sel, au moment où elle se retournait pour voir l'incendie de Sodome :
(1) S. Greg. W. 13. Moral.
Ubi respexit, ibi remansit1. Et il n'est pas rare de nos jours encore de voir des pécheurs frappés de mort sur le lieu même et dans l'acte du péché. Pharaon, ce roi endurci, ne croyait pas mourir au milieu des eaux, et cependant il y périt avec toute son armée, victime de la mort dans le lieu même où il comptait triompher du peuple de Dieu : Opérait eos mare et submersi sunt2. Encore que vous ne cherchiez que des lieux sûrs, et que vous fuyiez les dangers, que vous viviez retiré et tranquille dans votre maison, vous pouvez mourir comme mourut Héli, sur un sié^e. Vous fréquentez la société, les festins, pour votre divertissement, mais dans le lieu même de votre réunion vous pouvez rendre le dernier soupir. L'impie Balthasar, dans la salle même du festin où il s'enivrait au milieu des grands de son royaume et de ses concubines, vit une main invisible tracer sur le mur son arrêt de mort. Aurélien, consul de Rome, mourut tandis qu'il dansait pour célébrer ses épousailles avec sainte Domitille, et fit ainsi succéder le deuil à l'allégresse. Vous fréquentez les théâtres, et les maisons de jeux et de plaisirs, pour passer agréablement vos jours : la mort peut aussi faire tout à coup invasion au théâtre et dans les lieux de divertissement. Miles mourut au théâtre tandis qu'il prenait plaisir à regarder une scène burlesque. Charles VIII, roi de France, perdit subitement la respiration et mourut sur le lieu où il jouait au jeu de paume. Diogene mourut là où il se livrait à ses bouffonneries. Vous mangez tranquillement à table entouré de vos parents et de vos amis, et cependant, tandis que vous mangez et que vous restaurez votre corps, à la table même où vous prenez ce repas en vue de réparer vos forces, vous pouvez être assailli par la mort. Les enfants de Job
(Ì) S. Aug. Serin. 22, de verb. Dom. (2) Exod. 1», 10.
ne pensaient pas mourir au lieu de leur festin. Anacréon mourut là où il mangeait son raisin, étouffé par un grain qui s'arrêta au gosier. Tarquin trouva la mort, en avalant une arête de poisson, là où il se restaurait. Casimir II, roi de Pologne, mourut dans un festin, en vidant son premier verre.
Il y a dans le monde des lieux, des palais, pour lesquels on a des égards, mais il n'y a aucun lieu que respecte la mort, de sorte que vous pouvez mourir en tout lieu. Lorsque vous sortez de chez vous pour vaquer à vos affaires, vous ne savez pas si vous y rentrerez, car vous pouvez mourir en chemin. Vous avez remarqué vous-même combien il y en a qui meurent tous les jours hors de leur lit, hors de leur maison, dans les rues, quoique sains et robustes. Croyez-vous être en sûreté à l'église? La mort ne respecte aucun' lieu. C'est dans le temple que Zacharie, fils de Joiada, Barachie et Joab trouvèrent la mort. A plus forte raison n'êtes-vous pas en sûreté contre la mort dans le lieu où vous offensez Dieu, dans la maison qui est pour vous une occasion prochaine de péché, à cette table de jeu où vous perdez votre argent et dépensez le temps inutilement. Il y a des lieux spéciaux affectés aux affaires du monde : c'est au tribunal que s'agitent les procès, les différends, et que s'administre la justice; c'est sur les places publiques et les marchés que s'effectuent ordinairement les contrats ; c'est à l'église que se fait le service divin, et au théâtre qu'on joue la comédie; mais pour le passage de ce monde à l'autre il n'y a pas de lieu fixe et déterminé, car la mort, encore une fois, ne connaît point de patrie et n'a point de demeure permanente. Quelque part que vous vous trouviez , vous pouvez devenir sa proie. Où vous attend-elle? Vous n'en savez rien, attendez-la donc en tous lieux : Inceri um est quo
te loco mors expectat, tu illam omni loco expecta. C'est le conseil de Sénèque.
Beaucoup de chrétiens vivent dans la folle persuasion qu'ils mourront dans leur lit après une longue maladie, de sorte qu'ils renvoient à ce moment-là la réparation des injustices qu'ils ont commises, et, ce qui est pis, se llattent, les insensés, de faire une bonne confession à l'article de la mort. Les jeunes, parce qu'ils sont jeunes, les vieux, parce qu'il y en a de plus vieux qu'eux ou qu'ils conservent encore une bonne santé, se plaisent à croire que la mort est éloignée, comme si Dieu avait décrété d'ôter la vie selon l'ordre d'ancienneté ou le degré de forces, ou du moins de prévenir par la maladie* Ne vous fiez ni à l'âge ni à la santé, vous dit saint Augustin : Non sanitati, non œtati credendum est1. Ce ne sont pas seulement des vieillards décrépits qui meurent. Bien des fruits tombent de l'arbre avant maturité. Sénèque observe que les jeunes gens ont la mort, avec la faux levée prête à frapper à chaque instant, derrière le dos, tandis que les vieillards l'ont devant les jeux : Juvenes mortem liane a tergo, senes ante oculos. Et saint Thomas fait la remarque qu'il meurt plus déjeunes que de vieux : Plures moriuntur ante senectutem, quant senes2.
Ce ne sont pas seulement les malades qui meurent, on voit aussi la mort enlever ceux qui sont sains et robustes, comme ceux qui sont à la fleur de l'âge. Elle est donc vaine votre espérance d'arriver à un âge avancé et d'être prévenu par la maladie du moment de la mort; car la manière dont vous mourrez est complètement in connue. Mourrez-vous d'infirmité ou de mort violente? vous n'en savez rien. Qui vous garantit que vous ne mourrez pas subitement ? La mort ne fait pas de céré-
(1) 6'. Axuj. serm. 50. (2) 5. Th. lit). 5 de erud. pvinc. c. 8.
monies, elle emporte sans façons les vivants, n'importe comment. Sénèque lui-même aperçoit dans votre corps autant de portes par où la mort peut entrer qu'il y a de pores : Tot pori, tot ostiola mortis1. Ainsi vous n'êtes pas sur de mourir à la suite d'une maladie qui vous donnera le temps de penser à la grande affaire de votre salut. Les deux enfants d'Héli, Ophni et Phinées, étaient jeunes, et ils moururent au milieu de leurs scandales, sans être malades. Her et Onan, les enfants du patriarche Juda, étaient jeunes et vigoureux; ils moururent sans avoir éprouvé d'infirmité. Le père de Jules César était robuste ; il mourut hors de son lit en se chaussant. Gnéus Behius était en parfaite santé : il expira en demandant à son domestique quelle heure il était, sans que la mort lui laissât le temps d'entendre la réponse. Socrate n'éprouvait aucun mal : il mourut en habits de * fête sans avoir le temps de se mettre au lit. Le peintre Zeuxis était gai et bien portant : il tomba mort en s'amusant à contempler le portrait d'une vieille qu'il venait de peindre. Philémon mourut de rire en voyant un maraudeur qui mangeait des figues. Sophocle mourut de joie en voyant qu'il avait remporté la palme dans une académie de poètes. Clidamus, Philippe, Diagoras et une foule d'autres moururent pareillement de joie.
Que faut-il pour mourir! Omnis caro fcenum2 : la vie de l'homme est comparée a l'herbe qui, exposée au soleil, se dessèche, à la gelée se brûle, et dans l'eau se pourrit. L'homme la foule aux pieds, les bestiaux la mangent, le vent l'abat, le temps la consume La vie humaine est plus fragile que le verre, qui , étant conservé, ne se brise pas : Fragiliores sumus quant si vitrei essemusz. L'homme a beau se conserver avec toute la sollicitude possible, il est sujet à mourir sans savoir
(1) Scuce, epìst. IO. (2) 7s. 40, G. (3) S Auy. Serra.
comment, tant il est environné de dangers de tout genre. Au temps de Pline on comptait trois cents maladies mortelles, mais les juifs, plus avancés, en comptèrent jusqu'à neuf cents, plus sept manières de mourir de mort naturelle. Vous pouvez périr d'un coup de pierre, comme le géant Goliath, que ses forces ne purent défendre contre un jeune adolescent, David, dans la vallée de Térébinthe. Vous pouvez mourir d'une piqûre d'aiguille, comme Lucia Larina, fille de Marc-Aurèle ; ou d'un cheveu avalé en buvant, comme un Fabius, sénateur. Nadab ne pensait pas mourir assassiné par Jéroboam. Achab n'aurait jamais soDgé que son sang dût être léché par les chiens, ni Aman qu'il finirait ses jours sur un infâme gibet, alors qu'il était arrivé au comble de la fortune. Vous n'êtes pas même assuré contre la mort dans la compagnie de vos amis, de vos concitoyens, de vos plus proches parents, pas plus qu'Abel ne le fut dans la compagnie du fratricide Caïn, et Amasa, égorgé par Joab au milieu de ses embrassements. Il est incalculable le nombre de ceux qui, se flattant que leur mort serait précédée par la maladie, furent déçus de leur attente en mourant de la manière la plus imprévue- Les habitants des cinq villes coupables n'avaient jamais imaginé qu'ils seraient tous la proie des flammes , ni Nadab et Alice, qu'ils seraient dévorés par le feu, ni les hommes qui vivaient à l'époque du déluge universel, qu'ils seraient tous noyés dans les eaux.
De quelle manière la mort viendra-t-elle? vous n'en savez rien. Vous pouvez la recevoir de la main de vos ennemis, ou même de celle de vos amis, par l'effet d'une méprise ; vous pouvez être noyé en voyage, englouti dans/la terre, écrasé sous un tas de pierres. Vous pouvez mourir d'un coup de bâton ou d'un coup de feu inattendu, de la morsure d'un petit animal venimeux, ou d'une chute de cheval, ou bien en goûtant un mets
empoisonné, en étant précipité d'une fenêtre , comme Jézabel, étranglé par un lacet, comme Judas, ou en étendant la main, comme Oza. La circulation du sang peut s'arrêter tout à coup dans vos veines, la respiration peut vous manquer ; vous pouvez succomber à une fièvre aiguë, à un catarrhe. Vous pouvez glisser dans une rue et faire une chute mortelle, comme un Quintus Emilius, un Lépidus, un Caius Aufidius. Vous pouvez être atteint de la foudre, ou d'un morceau de bois, d'une tuile, d'une pierre, d'une muraille qui tombe, et rendre lame. Une tortue lâchée par un aigle tua le poète Eschyle. Le pavement peut céder sous vos pas, la maison peut crouler et vous ensevelir sous ses ruines, comme il arriva aux enfants de Job.
Vous ne savez si vous mourrez avec les sacrements, assisté par un prêtre , ou abandonné de tout le monde, privé de tout secours, livré au désespoir. Quel instru* ment la mort emploiera pour vous ôter la vie, vous ne le savez pas davantage. De quelque manière que votre mort doive avoir lieu, toujours est-il que vous serez en danger de vous damner, si vous ne changez de vie présentement. Si vous mourez à l'improviste, vous n'aurez pas le temps de vous convertir. Si vous tombez malade d'abord, vous vous figurerez que ce n'est pas la dernière maladie, ni un mal mortel, et lorsque vous serez détrompé vous n'aurez plus le temps de penser à votre état, et vous mourrez comme vous aurez vécu. Maintenant qu'il en est temps, assurez-vous une sainte mort au moyen d'une sainte vie : Emendemus in melius qnœ ignoranter peccavimus, ne subito prœoccuputi die mor Us, quceramus spatium pœnitentiœ, et invenire non possimus.*
IIIe LECTURE.
On dit que la mort est la fin de tous les maux, un doux sommeil, un délicieux repos : en s'exprimant ainsi, on confond le passage tranquille des justes avec la mort terrible des pécheurs. La mort est agréable, sans doute, pour ceux qui ont bien vécu et rempli constamment leurs devoirs. Mais pour ceux qui n'ont pas observé la loi de Dieu, que la mort est amere! Aristote, quoique païen, nous a laissé par écrit cette pensée qu'il n'y a rien de plus épouvantable et de plus cruel que la mort : Nihil morte terribilius, nihil acerbius1. Ce ne sont pas tant les douleurs du corps, ni les angoisses de la maladie qui affligent le moribond, car la nature commençant à se dissoudre, elle est moins sensible aux atteintes de la souffrance : aussi si l'on interroge le malade à sa dernière extrémité, il répond qu'il ne souffre pas. La véritable douleur de la mort est celle de l'esprit, de l'âme, de l'intérieur, et non celle du corps. Une fois qu'il comprend que son état est désespéré, qu'il est convaincu qu'il doit mourir, son esprit s'illumine d'une vive clarté, et il entend au fond de son cœur une voix qui lui dit : Tu ne descendras plus de ce lit où tu es couché : De lectulo super quem ascendisti, non descendes*. Cette conscience, que vous n'aviez jamais écoutée, vous présage que le moment approche, et que vous ne descendrez plus de cette couche qu'à l'état de cadavre, pour être transporté dans un tombeau : et voilà ce qui vous
(lj Arist. lib. 3. Hisl. c. S, 0. (2) IV Rag. 1, 4.
tourmente, vous accable, vous anéantit sous le poids d'une indicible tristesse. Lorsque le roi Ezéchias entendit ces mots: Dispone domui tuœ, quia morieris tu1 : Mets ordre à tes affaires, ô roi, règle les intérêts de ta famille ; car il ne te reste que quelques moments à vivre. Qui le croirait ? ce monarque si saint fut saisi de frayeur à la nouvelle de sa mort prochaine, et tourna sa face du côté de la muraille: Convertit Ezéchias faciem suant ad parietem2. Saint Hilarion à ce moment redoutable trembla de la tête aux pieds, malgré la vie pénitente et pleine de bonnes œuvres qu'il avait menée pendant soixante-dix ans dans le désert. Un saint Jérôme, un saint Arsene, un. saint Cyprien, ces hommes d'oraison et de mortification, ces véritables disciplines de Jésus-Christ, ont tremblé aussi. Que sera-ce donc d'un chrétien qui a vécu au gré de ses passions et de la mode? Vous tremblerez bien davantage, vous qui n'avez jamais compris ce que veut dire pénitence, qui n'avez su faire une demiheure d'oraison , qui avez vécu esclave de l'avarice, du monde, de vous-même et tout adonné aux plaisirs mondains.
Pendant cette vie, l'homme est comme enveloppé d'un épais nuage qui l'empêche de voir les objets lointains, et ne lui laisse distinguer que ce qui est proche et le flatte. Les biens de ce monde parassent grands, mais en face de la mort ils ne sont plus rien. On voit maintenant la malice du péché, les choses du ciel, les intérêts de l'âme dans le lointain et d'une maniere confuse, à travers les noires vapeurs des passions et de l'amour-propre ; et autant on méprise les biens véritables, autant on fait cas des choses qui brillent et ne peuvent cependant apaiser les désirs du cœur humain, créé p^ur le ciel. En ce moment-là cet épais brouillard disparaîtra de votre
esprit et vous verrez les péchés de près, tels qu'ils sont dans leur hideuse réalité. Vous connaîtrez alors la malice de ces pensées, de ces paroles, de ces propos équivoques, que vous regardez maintenant comme des bagatelles. Vous verrez que ces vanités ont été des scandales, ces conversations des crimes , ces affections des impuretés, ces plaisanteries des paroles empoisonnées, et ces maximes d'énormes délits, qui furent cause de la ruine du prochain. Vous comprendrez combien vous vous êtes grossièrement trompé, alors que vous verrez clairement que les choses d'ici-bas ne sont qu'une ombre qui passe rapidement, une fumée qui s'évanouit en un instant; en un mot, que tout ce que le monde estime tant n'est qu'une poignée de vent. A cette vue, vous n'aurez plus ni paix ni repos, vous ne trouverez plus rien qui puisse vous soulager. A la clarté de ces vives lumières, se représenteront à votre esprit toutes les iniquités, tous les crimes que vous avez commis dans le cours de votre vie, comme une armée innombrable, comme un formidable escadron d'ennemis rangés en bataille. Les plus énormes péchés commis il y a dix ans passés vous paraissent maintenant comme un songe, vous auriez même peine à vous en souvenir : vous vous souviendrez cependant alors distinctement et nettement de tous les péchés commis même dans l'enfance, à un âge où vous étiez bien jeune d'années encore, mais déjà grand en malice, ayant commencé, pour ainsi dire, à pécher avant même que d'apprendre à vivre. Vous vous souviendrez des péchés de la jeunesse, où vous faisiez ilèche de tout bois, déclarant la guerre au Ciel par vos dérèglements, vivant dans l'esclavage de vos passions et enfoncé dans tous les vices. Vous vous souviendrez des péchés de l'âge mûr, de ces péchés dissimulés avec une adresse diabolique aux yeux du monde en vue d'assouvir votre cupidité et d'arriver à l'exécution de vos
desseins ambitieux. Tous les péchés que vous avez commis depuis le premier moment de l'usage de raison jusqu'au moment actuel, avec leur nombre, leur espèce et, leurs circonstances, viendront vous assaillir comme un torrent impétueux, et vous direz avec raison : Torr entes iniquitatis conturbaverunt me i : Le torrent de mes iniquités a jeté le trouble dans mon âme. En effet, elles vous perceront le cœur, comme autant d'épines. Vous voudriez en écarter la pensée : impossible. Pendant la vie on peut détourner sa pensée des choses futures, et récréer son esprit de souvenirs qui plaisent; mais alors vous ne pourrez plus éloigner la mémoire de la vie criminelle que vous aurez menée, vous ne pourrez arracher de votre cœur les clous enfoncés par vos péchés, les afflictions causées par leur présence. Vous vous démènerez, vous vous tordrez, vous soupirerez, mais en vain, mais sans soulagement : Virum injustum mata eapient in interitu*.
L'impie Antiochus, roi d'Assyrie, après bien des années d'une vie criminelle, arriva à l'heure de la mort, et ne trouvant pas de repos il s'écriait : In quant am tribidationem deveni , et in quoi fluctus tristitiœ! Quelle tribulation m'accable! quels flots de tristesse sont \enus fondre sur mon âme ! Ses amis et ses courtisans s'efforçaient de le consoler , en lui parlant de ses victoires et de ses hauts faits : Ah! taisez-vous donc, leur répondait-il : Nunc reminiscor malorum quœ feci in Jérusalem : Ce n'est pas tant la maladie qui m'abat, ce ne sont pas les douleurs physiques ; ce sont les maux que j'ai causés à la cité de Dieu, ce sont mes péchés qui sont la cause des angoisses où je me trouve, ce sont mes scélératesses qui m'arrachent le cœur de la poitrine; et me voilà réduit à mourir en proie à une incurable tris-
(1) Ps. 17, 5. (2) Ibid. 139, 12.
tesse : Propterea invenerunt me mala isla, et ecce pereo trintitia magna in terra aliena1. Si l'esprit d'Antiochus était tourmenté par la vue de ses crimes, il devait trouver , semble-t-il, quelque consolation dans le souvenir de ses bonnes œuvres ; mais non, il n'avait en face que les scandales , les violences , les sacrilèges et les tyrannies qu'il avait exercés contre Israël et son temple, et en proie à une espèce d'enfer anticipé, sans ombre de soulagement, il s'abandonnait à la tristesse, à la fureur et au désespoir. Semblable à ce malheureux, vous sentirez au moment de la mort quelles angoisses vous causeront ces pensées déshonnêtes, et ces points d'honneur satisfaits par la profanation de la sainte loi de Dieu. Ces plaisirs coupables, ces passions assouvies seront autant d'épines enfoncées dans votre cœur. Ces richesses accumulées par des voies injustes seront alors un feu qui vous dévorera les entrailles ; l'ambition rassasiée à tout prix, par l'oppression des autres, ou au détriment de l'Eglise et du prochain, sera un glaive qui blessera mortellement votre cœur. Vous direz avec Antiochus : Nane reminiscor malorum : oui, je me rappelle maintenant tant de scandales que j'ai donnés pendant tout le cours de ma vie, dérobant les âmes à Jésus-Christ et les arrachant de son divin cœur; je me rappelle ce temps que j'ai gaspillé à offenser Dieu et à satisfaire mes passions, c'est pourquoi je suis plongé dans une telle affliction. Vous reconnaitrez la facilité et les occasions favorables que vous avez eues de faire des œuvres méritoires de la vie éternelle, et que vous avez négligées, en sorte que vous ne trouverez rien qui puisse vous rendre courage. Comme ce malheureux dépeint par le prophète Amos2, lequel, en voulant fuir de devant un lion rencontre un ours, et étant entré dans une
(]) I Mâchai. G. 13. (2) Amos 5, iO.
maison pour éviter Tours, met la main sur un serpent qui le mord, lorsque vous serez en face de la mort, vous chercherez à ne point penser aux désordres de votre jeunesse, et voilà que les iniquités de la vieillesse vous reviendront à l'esprit ; vous vous efforcerez de les écarter, et les péchés de l'âge mûr et de l'enfance se présenteront en foule. Pour trouver quelque soulagement, vous voulez penser à vos bonnes œuvres, et vous trouvez que vous n'en avez point faites, ou que le peu de bien que vous avez fait est défectueux et vicié. Vous verrez alors le mépris que vous avez fait de la grâce de Dieu et de ses invitations. Si vous pouviez au moins vous consoler à la vue de vos biens et de vos richesses ! mais cette vue sera cruelle pour vous alors, et vous comprendrez à l'évidence que la mort est amère pour celui qui a mis son bonheur dans les jouissances de ce monde : Amara est Uomini pacem liabenti in substdntiis suis1. En repassant en esprit vos achats, vous vous représentez malgré vous tant de restitutions qui restent à faire, la réputation dérobée au prochain par vos ca<lomnies, les discordes excitées par de faux rapports dans votre intérêt privé, les promesses non accomplies, et les dommages occasionnés par vos perfides suggestions.
Ce corps que vous caressez si mollement vous donnera aussi bien des peines en ce moment-là. Vous perdez beaucoup de temps à l'orner, à le conserver, et a lui procurer ses aises. Alors il faudra le quitter et l'abandonner à la pourriture du tombeau. Plutôt que de lui déplaire, vous offensez Dieu en satisfaisant tous ses caprices ; vous ne pouvez vous décider à faire la plus petite mortification, ni rester à genoux pendant une messe entière, à cause de l'amour que vous lui portez.
(1) Eccl. 41, 1.
Mais cet amour sera un poignard qui vous percera l'âme, et plus vous l'aimez, plus grand, plus pénible sera le tourment que vous éprouverez alors. Plus vous aurez resserré l'union de votre âme avec le corps, plus vous aurez de peine à vous en séparer. Deux amis qui ont vécu en parfaite intelligence et s'aiment tendrement ' souffrent beaucoup de devoir s'éloigner l'un de l'autre. Il vous en coûtera bien aussi de devoir vous séparer de ce corps que vous aimez depuis tant d'années, et avec lequel vous avez vécu en si étroite société. Remarquez . dans le jardin de Getsemani le Sauveur agonisant, accablé d'ennui et de tristesse, en pensant à la séparation prochaine de son âme et de son corps : que sera-ce de vous qui l'avez aimé d'un amour si désordonné et qui, pour lui plaire, avez foulé aux pieds la loi de Dieu et les saintes maximes de l'Evangile ! Vous vous laissez leurrer par ses molles et voluptueuses jouissances, vous marchez d'accord avec lui dans la voie de l'iniquité, sans jamais vous souvenir que plus vous le flattez, plus amer sera le regret de devoir en mourant le livrer en pâture aux vers.
Mais la pensée la plus funeste en ce terrible moment, ce sera celle du temps. Le temps, selon saint Augustin, vaut autant que Dieu même; c'est donc un trésor inappréciable, comme l'a dit Sénèque lui-même: Nullum temporis prethmi. Avec un peu de temps, en effet, le pécheur peut gagner le paradis, reconquérir par le repentir la grâce qu'il a perdue, et redevenir ami de Dieu. Ce trésor vous échappera alors, et vous verrez que le passé n'est plus à vous ; votre vie vous semblera un rêve qui s'est évanoui en un instant. Les vingt, les cinquante, les quatre-vingts ans que vous aurez vécu vous paraîtront comme la journée d'hier, qui n'est plus. Il ne sera plus temps pour vous de faire oraison, de vous mortilier, de semer, ni de recueillir une moisson de vertus et
de mérites, de satisfaire aux legs pieux, de réparer tant de dommages causés au prochain. Vous désirerez une demi-heure de tant d'heures consumées au jeu , à de folles amours, à des passe-temps frivoles, au péché: et vous ne l'obtiendrez pas. Vous verrez combien il vous aurait fallu peu de temps pour remédier à vos désordres par une- bonne confession générale; vous voudriez recommencer pour mener une vie chrétienne, • et vous donner à Dieu tout de bon; et cette faveur ne vous sera pas accordée. Vous déplorerez de n'avoir pas employé au salut de votre âme le temps perdu à offenser Dieu, à accumuler des richesses, à satisfaire vos caprices; vous souhaiteriez que votre vie fût prolongée, et en voyant que cela vous est refusé, vos désirs impuissants retomberont sur votre cœur comme un poids accablant. Vous détesterez ce poste, cette dignité, ce grade, en voyant la considération et les honneurs qui flattaient votre orgueil s'évanouir avec le temps : Neque descendet cum eo gloria ejus1. Les titres, les grandeurs, les prééminences, les hommages de vos courtisans et de vos sujets, en un mot tout ce que vous aurez possédé et aimé en dehors du bon plaisir de Dieu, sera une source de chagrins cuisants et d'affliction extrême : Pereunt in afflictione pessima2. Souvenez-vous de Philippe III, roi d'Espagne, qui, assure-t-on, ne commit jamais de péché mortel, et s'écria néanmoins au moment de la mort : « Oh! plût à Dieu que je n'eusse été que portier dans un couvent ! » — Léon XI invité por son confesseur à se consoler en pensant qu'il avait en main les clefs du ciel, répondit: « Il vaudrait bien mieux pour moi que je n'eusse porté que les clefs d'un monastère. » — Toutes vos distinctions mondaines cessant à la mort, vous serez désolé de devoir passer du temps si mal employé à une
(1) Ps 48, 1S. (2) Eccli. 5, 13.
éternité de peines, juste châtiment de la vie déréglée que vous menez.
Jonas éprouva une affliction extrême en sortant de ce monde. Les Hébreux s'attristèrent en quittant l'Egypte, quoique avec l'assurance d'entrer dans la terre promise. Votre peine aussi sera bien vive, lorsque le monde finira pour vous et que vous devrez partir d'ici pour aller dans un séjour affreux, un séjour de ténèbres, sans rien emporter avec vous, contraint d'abandonner tout ce que vous possédez : In terrain tenebrosum et opertam mortis caligine1. Alors finiront pour vous les richesses, la fortune, les somptueuses habitations, tout ce que vous avez. Votre douleur au moment de vous séparer de tout ce que le monde prise, sera proportionnée à l'amour et à l'attachement que vous nourrissez pour les choses temporelles, objet de votre folle estime. Cette séparation est appelée dans l'Ecriture tormentum mortis" : le véritable tourment de la mort. Loth fut vivement affecté en se voyant dépouillé de tout. L'avare ressent de la peine en donnant un sou pour aumône, ou un franc pour une messe, ou en essuyant un léger dommage. S'il vient à perdre un procès, il n'en dort plus de chagrin ; si on lui apportait la nouvelle qu'il va perdre une propriété, une maison, un capital, il n'aurait plus de repos ni jour ni nuit. Vous perdrez à la mort, non pas une maison, une propriété, une petite somme d'argent, mais tout ce que vous avez. Ces biens, acquis peut-être au préjudice de votre âme, passeront à un autre maître. Regardez autour de vous : tout ce que vous avez, tout ce que-vous possédez, vous devrez le laisser là sans emporter avec vous la moindre chose. Vos biens sont comme des meubles d'hôtellerie qui servent aujourd'hui au voyageur qui y passe un jour ou une nuit, et serviront demain à
(1) Job. 10, Si. (2) Sap. S, 1.
d'au très.' Vos possessions sont comme la robe d'emprunt de la nouvelle mariée, qu'on restitue après le jour des noces. Vos richesses sont comme les costumes de théâtre, qu'on dépose dès que la pièce est terminée. Ce que vous appelez votre présentement sera pris et employé par d'autres : Rclinquat omnia aliis est morietur1. Vous êtes sorti nu de la poussière, vous y rentrerez nu : Et nudus revertar Mue2. On vous couvrira d'un drap que vous n'emporterez pas même avec vous ; on vous réserve le linceul le plus usé de la maison. Vous n'êtes plus le maitre de vos propriétés : pour vous plus de campagnes, plus de jardins, plus de promenades, plus de conversations, plus de pairie. Tout n'a été qu'un rêve et le rêve d'un homme qui se réveille: Velut somnium surgentium3. Si du moins vous pouviez emportez ce que vous avez de plus cher, ce petit meuble de votre chambre dont vous faites le plus de cas; mais non, vous n'emporterez rien : Cum interierit non sumet omnia*. Vous vous écrierez alors, mais en vain : A quoi me servent les richesses? A quoi bon cette fortune que j'ai acquise par l'injustice et l'oppression? A quoi me servent ces propriétés dont je me suis emparé par la fraude ? Que me vaut maintenant cet argent accumulé par l'usure? Adieu, fortune, qui ne m'appartient plus: adieu, argent, qui n'est plus à moi; adieu à tout ce pour <puoi je me suis épuisé et j'ai sacrifié mon âme: Cui laboro et fraudo animam meam5. Je me trouve dépouillé de toutes les choses d'ici-bas, et bientôt il ne me restera plus qu'un sépulcre : Et solum miài superest sepulcrum6. Vous voudriez n'avoirrien possédé, et n'avoir jamais aimé vos aises et vos commodités, qui seront peutêtre cause de votre damnation: car tous les biens tempofl) ZTccU. */, ?0.- (2) Job. 1, 21. [Z)rs.72,20, (4) l's. 48, iS. (5) Eccl. 4. S. (6) Job. i7, 1.
i^els ne vous laisseront que regrets et désolation. Rien ne vous soulagera en ce moment-là; vous ne retirerez alors aucun profit des peines et des fatigues que vous vous imposez pour l'agrandissement de votre maison, de vos héritiers, et il ne vous servira de rien d'avoir mené une vie pleine de soucis pour briller dans le monde.
Si du moins vous pouviez recevoir quelque consolation de vos enfants, de votre femme, de vos domestiques, de vos parents, de vos amis ! Mais non, ils ne feront qu'accroître votre peine par la vue de leurs sanglots et de leurs larmes, et par la pensée qu'il faut les quitter pour ne plus les revoir en cette vie. Quel chagrin n'éprouve-t-on pas à la mort d'un fils ! Quelle douleur si vous étiez seulement condamné à l'exil ! Et cependant en partant pour l'exil on conserve l'espoir de revoir un jour ses proches. Mais en ce moment-là vous direz adieu à vos enfants, à votre femme, à vos domestiques, à toutes vos connaissances, à tous vos amis, sans que personne puisse adoucir vos peines. David éprouva, une affliction bien vive lorsqu'il dut se séparer de Jonathas; Joseph eut, un vif déplaisir de laisser partir Benjamin ; Anne était inconsolable de l'absence momentanée de son cher Tobie : Flcbat mater ejus irremediabilibus lacrymis1 : et cependant ces séparations étaient accompagnées de l'espoir de se revoir tôt ou tard. Votre désolation sera incompréhensible lorsqu'il vous faudra quitter votre Benjamin, cet enfant bien-aimé, ce parent tendrement chéri, cet ami fidèle, et le quitter pour ne plus jamais le revoir en cette vie. Ils seront autour de vous, mais pour se mettre en possession de vos biens, non pour vous soulager. Vos héritiers ont hâte de vous voir faire votre testament, et des qu'il sera signé, ils compteront les moments qu'il vous reste à vivre. Qui sait même si
[i)Tob. iû,-i.
leur présence ne vous remplira pas d'amertume, en ce qu'ils s'intéresseront plus à votre fortune qu'à votre âme? Moïse, grand-prêtre du Très-Haut, assista à la mort de son frère Aaron et on ne lit point, remarque saint Augustin, qu'il lui ait rappelé l'idolâtrie qu'Aaron avait fait commettre avec son veau d'or, ni sa condescendance excessive pour ses enfants, ni ses autres offenses à l'égard de Dieu ; mais on lit seulement qu'il le dépouilla avant qu'il rendit le dernier soupir et s'éloigna : Expoliavit eum et discessit. Tel sera votre sort. Vous vous verrez dépouillé par les vôtres, qui par là vous plongeront dans une désolation et un désespoir extrêmes : Aaron ne reçut aucun secours de son frère ; vous n'en recevrez pas davantage des vôtres. Bien plus, si vous ne possédez rien et n'avez rien à léguer, tous vous abandonneront à cette heure suprême. Apprenez donc à n'estimer en cette vie que ce qui sera éternellement digne d'estime. ' Vivez dans le détachement du monde si vous ne voulez pas quitter le monde en désespéré.
IVe LECTURE.
Tout se tourne en peine pour le moribond, ses biens, ses enfants, ses amis, tout ce qu'il doit quitter. Mais la peine la plus atroce, c'est celle qu'il éprouve au moment même ou l'âme sortira du corps. Arrivé à la dernière agonie, vous verrez la chandelle bénite brûler à vos pieds, le prêtre se tenant à vos côtés et vous suggérant des sentiments chrétiens, vos parents et vos amis autour de vous et fondant en larmes, votre corps épuisé de force, incapable de se mouvoir et de recevoir aucun
soulagement. C'est alors que vous éprouverez les véritables angoisses de la mort. L'âme dégagée tout à fait des liens des sens, toute concentrée en elle-même, est placée au véritable point de vue pour reconnaître clairement l'état malheureux dans lequel elle se trouve. Si elle élevé ses pensées vers le ciel, elle voit la justice de Dieu prête à tirer vengeance de la vie criminelle que vous avez menée. Moïse, passant en Egypte, fut saisi d'épouvante et hors de lui-même à la vue d'un ange, qui, l'épée nue à la main, menaçait de l'égorger pour n'avoir pas circoncis son enfant au temps fixé par la loi1. Un saint homme tel que Moïse tremble et s'effraie au seul aspect d'un ange irrité ; que sera-ce de vous lorsque vous verrez l'indignation , non pas seulement d'un ange, mais d'un Dieu, et de ce Dieu dont vous vous êtes moqué tant de fois lorsqu'il venait à votre rencontre, en vous offrant son pardon et sa miséricorde? Vous voudriez bien espérer encore et vous confier dans sa bonté ; mais vous entendrez au fond du cœur une voix vous adresser les mêmes reproches que jadis le vaillant Jephté adressa aux habitants de Galaad, lorsque ceux-ci, après l'avoir banni, venaient invoquer son secours contre les Ammonites : Nonne vos estis qui odistis me, et ejecistis de domo patris mei, et nunc venistis ad me necessitate compulsi?2 N'es-tu pas ce malheureux qui a méprisé son Dieu, et l'a chassé si souvent de son cœur? Et maintenant, réduit à l'extrémité, tu prétendrais te rapprocher de lui ? Vous entendrez la voix de votre conscience qui vous rappellera les nombreuses invitations que vous avez reçues pendant votre vie, et que vous avez repoussées avec obstination, et alors vous vous reconnaîtrez indigne d'être écouté. Vous verrez alors tous les traits de la miséricorde excessive du
(l)Exod. 4. ■ (2J Judic. U.S.
Seigneur envers vous, les lumières particulières, les mille occasions favorables, dont vous n'avez fait aucun cas; et vous vous trouverez digne de la plus rigoureuse vengeance. Cette vue, comme un glaive tranchant, vous percera l'âme d'outre en outre, et vous poussera violemment au désespoir comme si une tempête de maux venait fondre sur vous : Morietur in tempestate1 . Vous voudriez chercher Dieu auquel l'âme tend naturellement, mais désespérant de le trouver, vous retomberez sous le poids de vos péchés et de tant d'ingratitudes dont vous vous êtes rendu coupable envers votre Créateur ; et vous vous souviendrez alors de ce que vous avez entendu tant de fois de la bouche des prédicateurs : Quœretis me, et non invenietis2 : « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas ; » vous vous souviendrez, dis-je, de la menace de ne pas trouver le Seigneur si vous attendez jusqu'à la mort pour le chercher. Oui, ce Dieu qui accourt comme un bon père, à l'appel de ses enfants et s'empresse de les exaucer, refusera de vous écouter lorsque vous l'invoquerez à cette extrémité, comme il vous en a maintes fois averti pendant votre vie : Tune invocabunt me et non exaudiam3. Ne pouvant donc espérer dans la bonté de ce Dieu, qui est aussi un juge équitable, vous confirmerez par vousmême la sentence portée depuis si longtemps : Et in peccato vextro moriemini4 : « Vous mourrez dans votre péché. » Vous voudriez bien ne pas vous abandonner au désespoir, et vous confier dans les plaies sacrées du Sauveur; mais ce sang divin que vous avez tant de fois foulé aux pieds vous reprochera amèrement vos nombreux sacrilèges, l'abus indigne des sacrements qui ont servi à enfoncer votre àme de plus en plus dans l'abîme au lieu de la purifier.
(1) Job. 36, 14. \TjJoan.7,S4. {$) Prov. 1 , £<¥. (4).Joa». 8, Si.
Vous comprendrez clairement en ce moment que le ciel n'est pas pour vous, et cette persuasion vous percera cruellement le cœur. Esaù, fils d'Isaac, ne fait aucun cas du droit d'aînesse lorsqu'il le cède à son frère Jacob pour un plat de lentilles ; mais dès qu'il s'aperçoit de la perte qu il a faite, il se désole, pousse les hauts cris, rugit comme un lion: Irrugiit clamore magno1. Vous estimez peu le paradis, vous lui préférez une vile créature, et vous ne vous souciez pas de l'acquérir par des bonnes œuvres, vous vivez comme s'il n'y en avait pas : à la mort vous vous apercevrez de l'étendue de votre perte, alors que vous serez condamné à en être privé à jamais. Vous verrez alors à l'évidence qu'il vous eut coûté bien peu, et qu'il n'eût pas même fallu pour le conquérir la peine que vous vous êtes donnée pour le perdre. Le monde en face de la mort vous semble un fantôme qui a disparu, une ombre qui s'est évanouie, un vent qui a passé, un nuage qui s'est dissipé. Vous verrez que la beauté n'est qu'apparence, les honneurs que fumée, les richesses que boue et poussière, et que vous étiez créé pour le ciel, que vous n'avez ni connu ni estimé. Vous avez accumulé de l'or, de l'argent, des richesses, mais qui n'ont pas cours dans l'autre monde. Pour entrer dans ce céleste séjour, il faut des trésors, mais de ceux qui ne sont pas sujets à être rongés par la rouille ou par les vers. Vous vous êtes fatigué, épuisé, mais en dehors de la bonne voie, et partant sans mérite ; vos sueurs ont été répandues en pure perte. Les bonnes œuvres seules pourraient vous ouvrir le paradis, mais vous vous en trouvez dépourvu, parce que vous n'en avez point fait étant en santé. Les bonnes œuvres de l'enfance ont été faites sans réflexion, celles de la jeunesse sont des œuvres mortes, parce que vous étiez en état de péché,
(1) Gen.21.Sl.
celles du reste de votre vie ont été gâtées par une foule d'intentions vicieuses, ou faites par routine, avec des distractions volontaires et coupables. Saint Bonaventure remarque que le jeune taureau ne sait pas qu'il est lié aussi longtemps qu'il reste en repos, mais qu'il s'en aperçoit lorsqu'il voudrait courir. On ne sent pas le poids de ses péchés lorsqu'on vit tranquillement au milieu des occasions, esclave de ses passions, enraciné dans les mauvaises habitudes, le cœur livré à l'amour des plaisirs, des richesses et du monde. Le pécheur au moment de la mort voudrait s'élancer dans l'éternité bienheureuse pour laquelle il était destiné, mais il se sent retenu et s'aperçoit qu'il est enchaîné dans les liens de Satan : Peccator non sentii vinculum peccati dum perpétrât, secl tune vincula sentit cum anima infelix a corpore recedit l .
On sème en cette vie pour recueillir au centuple dans' l'autre. La semence que l'on jette en terre, germe, croit, et produit des fruits en son temps, mais la récolte qu'elle fournit est de même espèce que la semence : Quce seminaverit homo, hœc et metet2. Vous trouverez alors avoir semé, mais des scandales, des sentiments diaboliques, des haines, des vengeances, et toute espèce de forfaits. Pareille semence ne fructifie pas pour la vie éternelle : les choses de ce monde ne sont pas une monnaie qui ait cours au paradis.
Vous vous sentiez l'âme accablée sous le poids de vos péchés ; et ces péchés seront comme des chiens enragés qui mordent tous ceux qui les approchent, ce sont comme des vipères venimeuses qui vous mordront au cœur et vous feront éprouver les tortures d'un enfer anticipé. La vue de vos iniquités vous fera frémir cVhorreur et désespérer de votre salut. Vous voudriez
'(1) 5. Th disr. salai, pro 7. [2) Ad Gai. €, S.
les déposer en sortant de ce monde, mais vous ser z contraint de les emporter avec vous. Vous aurez d'ailleurs le cœur encore si brûlant du feu des passions, que vous tenterez vainement d'en distraire votre peusée, vous ne le pourrez pas. Saint Augustin combattit pendant douze ans pour vaincre ses mauvaises habitudes et se donner à Dieu : comment réussiriez-vous à l'article de la mort à vous dégager des liens de vos péchés, tandis que vous n'avez jamais voulu sérieusement y renoncer ? Sachant que le repentir peut vous ouvrir le paradis, vous voudriez vous repentir et pleurer, mais vous vous trouverez le cœur endurci, l'esprit hébété, la volonté irrésolue. Vous voudriez prier, mais intérieurement vous verrez toutes les issues fermées et vous vous sentirez abandonné, parce que vous avez toujours vécu esclave du monde et ennemi de Dieu. Achab, après sa vie criminelle, se voyant réduit à l'extrémité, eut recours à Elisée ; mais le prophète lui répondit : Que puis-je faire pour toi, roi d'Israel ? Recours aux prophètes de ton père et de ta mère, et conjure-les de te secourir dans ta détresse. Vous voudriez recourir au Ciel et supplier les saints de vous aider, mais au fond de votre conscience une voix vous dira : Il est trop tard, ingrat. Invoque le monde et les amis auxquels tu as donné ton cœur et cherché à plaire : Con clamaveris, libèrent te congregati ini1. Antiochus aussi se repentit et supplia; mais sans être exaucé. Saint Ambroise dit que le pécheur moribond est comme un oiseau percé du trait de la justice divine, qui l'a abattu par terre.
A votre frayeur et à votre désespoir se joignent les ruses et les violences des démons. Ces malins esprits ont été vos amis pendant votre vie ; vous avez obéi à toutes leurs suggestions ; mais à la mort ils deviendront
(1) /s. 57. ts.
vos ennemis les plus cruels, les plus impitoyables. Plus que jamais, ils brûlent d'envie de vous perdre et mettent en œuvre tous les moyens de vous ravir .la gloire, dont ,, ils ont été bannis et exclus pour toujours. Aussi redoublent-ils d'efforts pour s'emparer de votre âme, et recueillir le fruit des peines qu'ils se sont données à cet effet pendant votre vie ; car ce moment passé, c'en est fait; vous êtes à jamais perdu pour eux, s'ils viennent à lâcher prise. C'est une opinion de saint Augustin qu'au moment de la mort chacun verra le démon sous une forme horrible ; bien plus, votre chambre sera pleine de démons qui vous livreront une guerre acharnée : Replebuntur domus eorum draconibus1 . Ils entoureront votre lit, l'un sous la figure d'un ours affamé prêt à vous dévorer, l'autre d'un tigre furieux prêt à vous déchirer, ou d'un dragon cruel prêt à s'élancer sur vous; d'autres enfin prendront les formes les plus monstrueuses afin de vous épouvanter. Ecoutez l'ange de l'Apocalypse : Descendit diabolus ad vos habens tram magnam2 : * Le démon est descendu vers vous animé d'une fureur extrême. » Il mettra en œuvre toute sa rage et tous ses artifices pour vous abattre, toutes ses ruses pour vous tromper, et toute sa science pour vous vaincre. Le démon pendant la vie vous assiège continuellement par ses tentations, comme un lion rugissant qui cherche à vous dévorer ; mais ces tentations ne sont rien auprès de celles de la mort. Il connaît votre faible par expérience, il voit quelles sont vos passions les plus vives, et c'est de ce côté-là qu'il dirige ses attaques les plus violentes. Il vous mettra en tête que vous ne mourrez pas cette fois, vous persuadant que bien d'autres malades sont guéris de la même maladie. Il vous tentera contre la foi, d'autant plus que vous n'en avez jamais suivi les
(1) Is. 13, 21. (2) Avoc. 12, 12.
maximes. Il vous excitera à l'impatience, vu que vous n'avez jamais rien souffert pour l'amour de Dieu. Il allumera en vous le feu de la concupiscence, en représentant à votre imagination les objets de vos passions, ces relations criminelles que vous n'avez jamais brisées, et que vous devez cesser malgré vous, ces plaisirs d'un moment que vous avez préférés aux délices éternelles. Quelque démon prendra l'aspect de cette Dalila dont vous ne vous êtes jamais détaché, de ce compagnon qui vous a suivi dans la voie de la perdition et vous a aidé à entraîner au désordre cette malheureuse jeune fille. Il rappellera à votre esprit les torts que vous avez reçus, les injures qui vous ont été faites peut-être par inadvertance, afin de réveiller en vous des désirs de vengeance, et de vous faire persister opiniâtrement dans vos refus de pardon et de réconciliation.
Le démon n'est maintenant qu'un roquet qui aboie, à la mort ce sera un animal féroce qui essaiera de vous mettre en pièces. C'est maintenant un pygmée qui tente, alors ce sera un géant qui combattra. Vous cédez maintenant à un pygmée, à un petit animal impuissant, en tournant aux moindres souffles de la tentation, en succombant à la première suggestion : vous résisterez bien moins alors à un monstre épouvantable, à un géant furieux. Des vétérans ont succombé dans cette lutte mortelle : un soldat inexpérimenté aura bien du mal de ne pas céder. Il déploiera à la mort avec un redoublement de fureur toutes les ressources de son art pour vous entrainer dans l'abime ; et si maintenant il va essayant tour à tour chacune de vos inclinations, chacun de vos faibles, selon les occasions et les circonstances dans lesquelles il vous trouve, il soulèvera alors en même temps toutes vos passions, toutes les affections dépravées de votre cœur. Le soldat qui n'est pas habitué à manier les armes et n'a pas fait longtemps l'exercice,
sera facilement vaincu par l'ennemi ta la guerre. Habitué a flatter vos passions, comment pourriez- vous leur résister lorsqu'elles se déchaîneront avec fureur ? Sauf un miracle de la grâce, si vous continuez à vivre en pécheur, vous serez à la mort la proie des démons, qui vous entraîneront en enfer.
L'éternité que vous aurez en face ne vous causera pas moins d'épouvante. Figfcrez-vous un voyageur qui a cheminé pendant plusieurs jours, et reconnaît enfin, à l'approche de la nuit, qu'il s'est trompé de route, et qui pis est, se trouve au milieu d'une sombre forêt, exposé à mille dangers, sans espoir ni apparence do pouvoir rebrousser chemin ; tel est le pécheur : il s'est fatigué, épuisé pendant sa vie, mais en suivant une voie qui n'aboutit point à la vie éternelle, et il s'aperçoit au moment de la mort qu'il s'est trompé, mais qu'il n'est plus temps de réparer ses égarements II se voit en face de deux éternités sans savoir quelle est celle qui l'attend. Il sait à n'en point douter qu'il a mérité les peines éternelles de l'enfer, mais il ne peut s'assìirer si les mérites du Sauveur lui ont été validement appliqués, s'il échappera à l'éternité de peines, ei s'il ira jouir de l'éternité bienheureuse. Il se trouvera découragé, abattu à cause de l'incertitude de son sort, en ce moment si terrible pour lui, d'où dépend son éternité : Momentum, a quo pendei ce (émit as.
Le saint roi David à la pensée de l'éternité ne pouvait dormir tranquille ; l'anxiété qu'il éprouvait en réfléchissant à cette duré interminable interrompait son sommeil et prolongeait ses veilles: Anticipaverunt vigilas oculi mei1 ; troublé, agité, il ne pouvait articuler une seule parole : Turbatus sum et non sum locufus2. Et pourquoi donc? Il songeait aux années de sa vie déjà écou-
(l)Ps. 76, 5. (2, Ib.
p. m. vi. 33
lées et qui ne reviennent plus, il roulait dans son esprit les années éternelles vers lesquelles il avançait irrésistiblement : Cogitavi dies antiquos, et annos œternos in inente habui1. Saint André Avellili tremblait en pensant à l'incertitude de l'éternité. Le saint abbé Agathon était saisi de frayeur en réfléchissant au moment de passer de ce monde à l'éternité. Que serace donc de celui qui a toujours vécu ennemi de Dieu et n'a fait fructifier ni les dons de la nature^ ni ceux de la grâce ? Vous vous trouverez alors en présence de deux éternités, plongé dans un abîme de trouble, d'inquiétude et d'épouvante, parce que de ce moment dépend votre salut ou votre damnation ; de ce dernier soupir dépend une éternité de délices ou de souffrances, de vie ou de mort, de biens ou de maux, de paradis ou d'enfer. C'est en ce moment que votre vie s'écroule, que votre âme tombe, et là où l'arbre sera une fois tombé il restera éternellement : In quocumque loco ceciderit, ibi erit2. Si vous tombez au midi, vous y serez heureux pour toujours ; si vous tombez au septentrion, vous y resterez éternellement plongé dans les larmes et les tourments, sans espoir de voir jamais cesser votre malheureux sort. Vous tomberez à droite ou à gauche, car il n'y a pas de moyen terme. Cette chute du monde présent dans l'éternité sera pour vous la première et la dernière. Vous vous trouverez en un instant changé ou en prince glorieux dans le ciel, ou en misérable esclave en enfer.
Comme vous savez que lorsqu'on abat un arbre, il tombe du côté où il penche, vous conserverez bien peu d'espérance de salut, si toutefois vous n'avez pas la certitude de tomber au septentrionetde vous voir condamne à une éternité de peines. .Oui,, vous arriverez à ce moment de passer à l'une ou l'autre des deux éternités.
(1) Ib. C. [2} Eccli. 11, 8.
Ce moment est certain, il est inévitable et peut-être plus près de' vous que vous ne croyez. En proie alors aux plus cruelles perplexités, vous vous demanderez à vousmême : Où irai-je? En paradis ou en enfer? Jouir dans la compagnie des anges ou brûler avec les damnés? Serai-je enfant de Dieu ou esclave du démon?.Serai-je toujours heureux ou toujours malheureux? Bientôt je le saurai, et là où je tomberai tout d'abcrd, j'y resterai à jamais. — Vous saurez alors ce que veulent dire ces grands mots : paradis, enfer, éternité. A la vue des années éternelles vous reconnaîtrez que la vie est bien courte, vous verrez combien est terrible le pas que vous serez sur le point de franchir, et vainement déplorerezvous alors les années si mal employées. Cherchez la vie, maintenant qu'il en est temps, si vous voulez éviter les terreurs de la mort. « Si vous craignez la mort, conclut, saint Augustin, aimez la vie : votre vie c'est Dieu, votre vie c'est Jésus- Christ, votre vie c'est le Saint-Esprit: » Si Urnes mortem, ama vitam : vita tua Deus est, vita tua Christus est, vita tua Spiritus Sanctus est.