DISCOURS SUR DIVERS SUJETS
Vif vobis qui ridette nunc, quia litgebitis et flebitis.
Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez un jour réduits aux pleurs et aux larmes. Luc. 6, 25.
I. On aura beau dire, mes chers auditeurs, on ne persuadera jamais aux hommes qu'une vie semée de fleurs et de joie est une vie malheureuse. Jésus-Christ ]'a dit, mais il n'a point trouvé crédit dans le monde, et il semble qu'il n'y ait que le catholicisme où l'on combatte aussi ouvertement les sentiments de la Sagesse incréée. C'est à vous que je m'adresse, âmes obstinées, à vous, esprits charnels : jusques à quand resterez-vous ensevelis dans le bourbier de ces dérèglements et de ces turpitudes? Est-il possible que, non contents de passer toute l'année à encenser par vos désordres l'idole du plaisir, et à faire succéder alternativement les affaires aux divertissements et les divertissements aux affaires, vous vouliez en outre, pour autoriser davantage le vice, et contrarier plus directement les desseins adorables du Sauveur, former une solennité dans laquelle on adore la chair comme un Dieu, et l'on rende les hommages suprêmes à la sensualité? que vous vouliez, dis-je, que les chrétiens aient un temps fixé pour célébrer la pâque du démon ? Quelle monstruosité! quelle perversité inouïe! Attention, cependant, attention, hommes de plaisirs, aux
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menaces terribles que Jésus-Christ fait aujourd'hui retentir à vos oreilles : Vce vobis qui ridetis nunc, quia lugebitis et flebitis. Oui, oui, malheur, et mille fois malheur à vous, voluptueux, qui, pendant ces jours de dissolution, ne songez qu'à rire et à vous amuser, qui lâchez la bride à toutes vos passions, qui vous permettez de porter en triomphe les abominations les plus exécrables ! Mais, hélas ! je ne prévois que trop que toutes mes tentatives seront vaines, tous mes efforts inutiles pour guérir un aveuglement si universel et si dangereux. La parole de Jésus-Christ, en effet, ne pourrait trouver de l'écho aujourd'hui dans les assemblées de Satan, d'autant plus qu'attaquer les divertissements indécents du carnaval, c'est déclarer la guerre à tous les vices. Vous savez mieux que moi, mes chers auditeurs, avec quelle impudence s'étalent en public, pendant ces jours, l'impiété, la médisance, l'amour profane et déréglé, le luxe, l'impudicité, en un mot, l'écume de tous les vices, auxquels font cortège la plupart des hommes, tous ces hommes qui, instruits à l'école de l'enfer, ont établi en principe qu'on ne peut goûter en ce monde aucun plaisir qui ne soit rehaussé par la prévarication, que toute joie sans le péché pour assaisonnement est insipide. Mais, Dieu soit béni ! je partirai de ce principe même pour établir sur deux vérités évidentes qu'il faut bannir du monde tout plaisir déréglé. L'expérience vous démontre donc que les plaisirs, surtout ceux du carnaval, sont intimement liés avec le péché ; par conséquent si vous conservez au fond du cœur une étincelle de piété, vous devez proscrire, particulièrement en temps de carnaval, toute espèce de divertissements; en premier lieu, parce que ce sont des fruits hors de saison dans le temps des travaux ; en second lieu, parce qu'ils sont importuns dans le temps de l'affliction. En d'autres termes, — le temps .présent n'est pas un temps de divertis-
sèment, puisque c'est le temps de travailler sans relâche à l'affaire de notre salut, voilà le premier point ; — c'est un temps de pleurs et de larmes, puisque c'est un temps de tribulation, voilà le second; l'un et l'autre fondés, sur la parole de Notre-Seigneur : Vœ vobis qui ridetis nunc, quia lugebitis et flebitis.
PREMIER POINT
II. Les idées du monde, en ce qui regarde le salut éternel, sont bien étranges. S'il fallait en juger d'après le sentiment des mondains, on croirait qu'il suffit, pour être sauvé, d'avoir reçu sur la tête les eaux sacrées du baptême, et sur le front le caractère des enfants de Dieu, bien qu'ensuite on se tînt les mains dans las poches et qu'on ne songeât plus à autre chose. Mais si l'on en juge d'après la règle infaillible de l'Evangile, ce senti-' ment est réduit au silence et s'évanouit comme une imagination fausse et illusoire. Dans la pensée de Notre- Seigneur, entre toutes les affaires du monde celle du salut éternel n'est pas seulement la plus importante, mais encore la plus incertaine, la plus délicate, la plus difficile, attendu qu'elle requiert plus d'application que toute autre, plus de vigilance, plus de peine, et que pour y réussir il faut faire continuellement la sentinelle, être constamment sur ses gardes ; de sorte qu'après lui avoir sacrifié les heures du jour par une attention infatigable, il faut de plus lui consacrer les heures de la nuit par une prière assidue et fervente. Un seul moment de relâche peut quelquefois rendre inutiles ^de longues années d'efforts et de travaux. Il n'est rien dans tout le Nouveau Testament de plus élémentaire, ni sur quoi le Sauveur se soit plus clairement expliqué que cette vérité fondamentale : Oportet semper orare, et non deficere1 : « Il
(1) Luc. ÎS, x.
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faut prier sans cesse, ne, jamais se lasser de prier. » Entendez-le bien, chrétiens, notre affaire est unique, dit Jésus-Christ: Porro unum est necessarium1. Vous devez oublier toutes les autres, ou au moins les rapporter toutes à celles du salut, l'unique nécessaire. Le soin d'ailleurs si indispensable de pourvoir à votre subsistance corporelle n'échappe pas même à cette loi, et si ce soin devait retarder tant soit peu, que dis-je ? s'il ne concourait pas à faciliter l'affaire de votre salut éternel, s'y livrer, ce serait, dit Jésus-Christ mépriser votre âme, troubler l'ordre que Dieu a établi, ce serait vivre en païen : Hœc enini omnia gentes inquirunt2 : « Les gentils s'occupent de toutes ces choses temporelles. » Il nous déclare ouvertement que les affaires du siècle, lorsqu'elles ne sont pas animées de cette fin surnaturelle et coordonnées au salut éternel, ne sont que des épines qu: étouffent la précieuse semence de la gloire, pour l'empêcher de fructifier dans nos cœurs.
III. Or, s'il est incontestable que les ambarras et les sollicitudes des affaires de ce monde,, quoique couverts du prétexte de la nécessité, sont un puissant obstacle à la conquête du ciel, que dire, mes chers auditeurs, des divertissements dangereux, des jeux, des bals, des folles amours, des mascarades, des débauches et de la crapule ? Grand Dieu ! se peut-il que vous ne voyez pas comme cette masse de désordres fait pencher la balance vers l'abîme ! Quoi ! il ne suffit pas que le négoce, les affaires, les soucis, les travaux corporels, nécessaires pour l'entretien d'une misérable vie, dérobent au chrétien les plus belles heures du jour, qui doivent être uniquement consacrées à l'affaire du salut ! Il faut de plus qu'il perde lant d'heures et de jours prodigués à la vanité ! Si Notre-Seigneur déclare que s'occuper de
(1) Luc. 10, 42. (2) Matih. 6, 52.
toute autre chose, fût-elle même nécessaire, c'est risquer son éternité bienheureuse, que sera-ce, mes chers auditeurs, que sera-ce de rester oisifs, de ne songer qu'à satisfaire ses inclinations, de ne rechercher que les plaisirs et les amusements? Que si effrayés vous me demandez d'où résulte une obligation si étroite, dans le catholicisme, de travailler incessamment pour la gloire éternelle: vous me forcez de répondre, et en répondant de vous découvrir une vérité que vous n'avez guère connue par le passé et encore moins méditée. Il faut supposer d'abord, avec les Pères et les docteurs de l'Eglise, que l'état de chrétien est un état de grande perfection , qu'être catholique c'est la même chose qu'avoir solennellement fait vœu sur les fonts sacrés du baptême de tendre sans relâche à la perfection, en imitant le plus possible la sainteté même de Dieu: Estotç per fedi sicut et Pater vester cœlestis perfectus est1. Ensuite il convient d'établir, avec le docteur angélique, que l'obligation que nous avons d'embrasser les moyens d'arriver à une si sublime perfection est une obligation indispensable : Quicumque profit etur statum aliquem, tenetur ad ea quœ illi statui conveniunt : « Quiconque professe un état, quel qu'il soit, est tenu à tout ce que cet état demande. » Saint Thomas déduit même de ce grand principe, que tout religieux s'oblige ou s'engage à aspirer sans cesse au genre particulier de perfection qui est propre à son Institut, bien que sa règle ne fasse pas loi sous peine de péché mortel. Ainsi d'après cette doctrine, vous aussi, mes chers auditeurs, vous êtes obligés, en vertu du nom que. vous portez gravé sur le front, d'aspirer continuellement à la sainteté du christianisme, bien que vous n'ayez pas promis cela en face de l'Eglise, bien que vous ne vous y soyez pas engagés
(1) Matlh. 5, 4S.
par des serments et des vœux solennels; il suffit que vous fassiez profession du christianisme pour contracter cette étroite obligation : Quicumque profitetur statura aliquem, tenetur ad ea quœ UH statui conveniunt.
IV. Mais c'est ici qu'il faut entendre les réclamations des libertins : Comment, père ! aspirer à la sainteté du christianisme, n'est-ce pas travailler continuellement a déraciner tous les vices et à implanter toutes les vertus ? Vous prétendez donc imposer aux partisans du monde un joug aussi pesant, aussi rigoureux que si vous les obligiez de faire tout leur possible pour retracer en eux le modèle le plus sublime, celui de Notre-Seigneur? Vous voudriez les condamner à passer des heures en oraison, à s'exténuer de veilles et de pénitences, à s'adonner à toutes sortes de bonnes œuvres, du moment que l'impossibilité ne les arrête pas? — Oui, mes frères, et co sentiment n'est pas le mien, mais celui de l'Ange de l'école, auquel je me conforme de bon cœur. Je vois bien, et je vois à mon grand déplaisir qu'une doctrine si sainte, fondée sur l'Evangile, ne s'accorde pas avec vos licences. Le carnaval et la sainteté chrétienne n'ont jamais porté d'inclination à habiter sous le même toit. Ah ! fidèles, vous vous êtes engagés trop àia légère dans une vie si déréglée sans consulter auparavant les devoirs de votre religion ; et cependant il est incontestable, dit le docteur angélique, que tous, tant les religieux que les séculiers, sont strictement obligés de pratiquer tout le bien qui esten leur pouvoir : Omnes tam Yetiyiosi quam sœeularcs tenentur faeére quidquid boni possunt. Vous ne le croyez pas, peut-être? Mais pourquoi ne pas le croire-, chrétiens mes frères, puisque sa plume a été dirigée en quelque sorte par l'Esprit-Saint, et qu'il a tiré cette conclusion de l'Ecclesiaste, qui nous prescrit également à tous de faire autant de bien que nous pouvons : Omnibus enim direction est : Quodcumque
tacere potest manus tua, instanter operare1. Il est vrai que le saint docteur limite ce précepte aux seules choses qui sont propres à l'état de chacun et permet de saluer de loin certaines vertus qui portent les cœurs généreux à des actions héroïques et sublimes. Mais négliger de s'instruire dans les voies de Dieu, afin d'arriver au degré de sainteté qu'il demande de nous ; omettre de nous examiner à fond afin de voir en quel état se trouve notre capital de vertus ; ne fréquenter les sacrements que par routine, laisser croître et grandir toutes les passions dans notre âme, comme les arbres dans une forêt, avoir en horreur la prière, tandis que sans elle nos chutes sont inévitables ; lâcher la bride à tous les désordres de la concupiscence, plutôt que de mortifier les sens par une vie un peu plus austère que celle d'un turc, d'un hérétique ou d'un païen ; vivre dans' l'indifférence sans jamais ruminer les grandes maximes de la foi, ni les exemples adorables de Jésus-Christ : serait-ce là satisfaire à un précepte si formel? serait-ce là le comble de la perfection qu'impose la religion catholique ? serait-ce là travailler continuellement et faire tout ce qu'on peut pour se sauver? Si à une insouciance si affectée, vous ajoutez encore la fureur pour les divertissements, les bals, les jeux, les veilles, les dissolutions, qui font de toute la vie un carnaval perpétuel, pourrait-on de bonne foi compter ceux qui vivent de la sorte parmi les disciples de Jésus-Christ? Oserait-on se porter garant de leur salut éternel, alors qu'ils ne savent pas même l'alphabet de la perfection chrétienne? Ah ! monde aveugle ! que tu t'égares dans tes pensées !
V. Et cependant, écoutez, je vous en prie, ses lamentations : Père, me dit-il, ne tendez pas l'arc si fort; car
(1) Eccl. o, 10.
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c'est un vieux proverbe, que s'il est trop tendu il se rompt. Quelle extravagance ! en effet, prétendre que de pauvres travailleurs occupés pendant toute la semaine à arroser la terre de leurs sueurs, distraits par mille soucis domestiques et autres, ne puissent pas même respirer un moment le dimanche, et se condamnent à une abstinence volontaire de toute espèce de divertissements, même honnêtes et légitimes ! — Très-bien ; répondezmoi donc : après avoir travaillé six jours entier pour le corps, est-il rien de plus juste que de travailler un jour pour l'âme? Si, au contraire, après avoir donné tous les autres jours au monde, vous consacriez encore les fêtes à la promenade, au jeu, et aux désordres du carnaval, quel temps, mes chers auditeurs, vous resterait-il à employer pour le ciel ? Ah ! les insensés ! on voit bien que la plupart d'entre vous n'ont seulement jamais employé une heure pour Dieu de toute leur vie. Vie malheureuse! vie indigne du nom chrétien ! Cette vie qui devrait être tout entière sacrifiée à Jésus-Christ, comment oses-tu, chrétien, la gaspiller si indignemeni et la consacrer en partie au monde, en partie au démon.
Mais que faire, mon père? Passer toute la journée du dimanche à battre le pavé, ou moisir dans une oisiveté dangereuse? Il vaut bien mieux se divertir. — - Que faire ? Et vous avez l'audace de tenir un pareil langage ? Mais quoi ! êtes-vous déjà parvenu au sommet de la perfection et de la sainteté du christianisme? Que faire? Eh ! combien de vices couvent au fond de votre cœur, et que vous pourriez si aisément déraciner par un quart d'heure de sérieuse réflexion ! Rentrez un instant en vous-même et contemplez avec larmes l'état déplorable de votre âme : que de péchés vous avez commis, mon frère, dont vous n'avez jamais fait une digne pénitence ! Et quel temps plus propre à satisfaire à la justice divine que les saints jours? Q îe de passions vous tyrannisent
sans cesse! que de mouvements déréglés s'élèvent à tout moment au fond de votre âme! N'est-il pas vrai qu'aucun, bénéfice ne peut assouvir votre avarice ; que votre ambition ne sait s'accommoder de votre pauvreté ; que vos affections se portent sur un tout autre objet que sur Dieu? Avez-vous jamais su pardonner une injure, soulager un de vos frères dans sa détresse, exercer un acte de charité chrétienne? Si je vous demande ce que c'est que la bonté, la patience, la pureté de cœur, vous entendez des mûtSj-'mais vous n'en concevez pas le sens ; pam; qu'en réalité vous êtes si éloigné de ces sortes de vertus que vous ne comprenez pas même ce qu'elles signifient. Et c'est vous qui avez du temps à dépenser en amusements frivoles, en vous livrant à un carnaval perpétuel? C'est vous qui osez me demander: qua faire? Ah! monde trompé et trompeur 1 — Prenez-y garde, chré» tiens, car le monde est perdu, oui, il est perdu avec tous ses partisans.
VI. Que si vous m'opposiez après cela qu'il est impossible que l'homme vive sans s'accorder aucun plaisir; eh ! mes bien-aimés, vous dirais-je, pensez-vous donc que la vertu n'ait pas ses douceurs? Hélas ! c'est ici que je m'aperçois que votre aveuglement est arrivé à son comble. Quelle jouissance plus solide que celle qui découle d'une fervente pénitence? quel miel plus doux que celui qu'on recueille au pied de la croix? Voyons, mes frères, faisons un essai : essayez pendant un mois seulement de mener une vie vraiment chrétienne , et pour mieux en savourer les délices, commencez par vous mettre en état de grâce par une confession bien conditionnée, et s'il le fallait, par une confession générale ; ne vous épargnez aucune peine, traitez le péché comme un ennemi mortel. Rapportez ensuite toutes les actions de la journée , vos peines, vos travaux , vos paroles, vos pensées, toutes vos œuvres à la plus
grande gloire de Dieu ; veillez sur vous-même, et gardez-vous, tout en fatiguant le corps, de donner la mort à votre âme par des blasphèmes, des colères, des médisances. Que le dimanche soit employé au service de Dieu, à qui il est consacré; passez-en la matinée dans les églises à assister au saint sacrifice, et, ce qui n'est pas moins important, à penser à la manière d'assurer le salut de Votre âme, de déraciner les vices, d'y implanter la vertu, et à faire en présence de Jésus-Christ dans le sacrement d>3 l'autel divers actes de vertus, et de généreuses protestations de fidélité. Après le diner, assistez religieusement au catéchisme, aux vêpres, à complies ; et si après cela il vous reste du temps, divertissez-vous; mais comment? en prenant part aux folies du carnaval, aux bals et aux discours licencieux, en nouant des intrigues ou en vous livrant à l'ivrognerie? Ah ! non, non, car tout cela est la peste des âmes et du monde catholique. Vous ne trouverez pas de divertissement plus délicieux qu'une sainte conversation avec des personnes pieuses et animées de bons sentiments. Quel bonheur, mes chers auditeurs, on goûte dans un cercle d'hommes justes qui, pleins de l'amour de Dieu, se plaisent à parler des ineffables délices qu'il a préparées au ciel pour ceux qui marchent dans les sentiers de la vertu, qui échangent des réflexions aussi édifiantes que variées sur les attributs de Dieu, sa toute-puissance et sa miséricorde, qui rafraîchissent le souvenir des miracles, de la vie et de la mort du Sauveur, qui méditent avec satisfaction combien sont précieuses les jouissances d'une bonne conscience, combien sont fragiles les vanités d'ici-bas, quel contentement goûte un cœur vraiment affligé d'avoir oflVnsé son Dieu! Quel charme, mes chers auditeurs, dans ces saints entretiens! Mettez à côté' de cela, hommes de plaisirs, vos conversations assaisonnées de propos indécents, de blasphèmes, dj
paroles déshonnêtes : et je vous ferai voir qu'elles sont pleines de fiel, de haines, de rancunes, d'amertume, de tristesses ; et vous serez contraints de confesser qu'il n'y a de véritable plaisir au monde que celui qui nait de lu vertu. Narraverunt mihi fdbulationes, sed non ut lex tua x : Ils m'ont conté des fables, disait le saint roi David, mais quelle comparaison pourrait-il y avoir entre les fables des mondains et les vérités éternelles méditées par les justes? Essayez, mes chers auditeurs, essayez pendant un mois seulement ce système de vie, et s'il ne vous procure pas plus de jouissances que le monde ne pourrait vous en otTrir, je vous dispense de travailler sans relâche à la grande affaire de votre salut.
VII. Mais j'ai pénétré le fond de votre pensée. Ah ! taisez-vous, vous qui allez vous disant en vous-mêmes : Mais s'il faut se donner tant de peine, qui donc se sauvera? Qui se sauvera? ah! fidèles, vous me forcez de manifester en soupirant mon sentiment à ce sujet ; je voulais cependant le tenir caché. Qui se sauvera? Il en est très-peu, mes chers auditeurs, oui, très-peu qui se sauveront. Mais je me suis trompé en disant que c'est là mon sentiment; ce n'est pas le mien, mais bien celui de saint Jean Chrysostôme. Un jour qu'il prêchait dans la ville de Constantinople peuplée de plus d'un demi-million d'habitants, tous chrétiens, il alla jusqu'à dire publiquement du haut de la chaire, que de ce peuple si nombreux à peine cent se seraient sauvés, et encore en doutait-il : Non %>ossunt in tot millibus inveniri centum qui salventur, quin et de his dubito. Et cependant les catholiques d'alors vivaient comme des religieux. Si l'éloquent patriarche venait de nos jours, dans nos petites villes et nos villages, et qu'il vit les mascarades du carnaval, les bals, les intriguas, les
(1) Pi. 118. SÓ.
haines, les vols, le genre de vie si relâché qu'on y mène, que dirait-il, mes chers auditeurs? Aucun de ceux-là qui vivent plutôt en hérétiques qu'en fidèles, aucun ne peut espérer de se sauver.
Oh ! maintenant, père, nous voyons bien que tous vos dires ne sont que des hyperboles, des exagérations, des épouvantails de prédicateur. Si le paradis n'est pas t'ait pour nous, pour qui est-il fait? — Pour qui est-il fait? Il est fait pour quiconque se conduit en bon chrétien, pour celui qui tend à la perfection qu'exige de lui la dignité de son état. Ecoutez-moi bien : vous êtes ici en face de deux routes. Ou Jésus-Christ se trompe, ou c'est le monde qui se trompe. Jésus-Christ déclare hautement qu'on ne va pas en paradis en riant, en dansant, en se livrant à la débauche ; que la route du ciel est étroite, qu'il en est très-peu qui la suivent, que le nombre des élus est aussi petit que sont rares les grappes de raisin qui restent sur la vigne après la vendange. Le monde, au contraire, élevant la voix à son tour, vous crie qu'il suffit de se frapper une fois la poitrine pour s'ouvrir les portes du paradis. De ces deux assertions opposées l'une» ou l'autre est fausse. Or, vous avez à choisir celle qui vous plaît davantage. Ah ! ingrats, seriez- vous si téméraires que de donner le démenti à la Vérité incréée? Et n'apercevez-vous pas l'illusion grossière qui aveugle le monde? Monde misérable! no conserves-tu donc dans le cœur qu'une idée si basse du catholicisme? Eh quoi ! un Dieu, qui d'ailleurs pouvait te racheter d'un seul mot, comme d'un seul mot il t'a tiré du néant, un Dieu, dis-je, se sera anéanti pour ton amour, un Dieu aura versé tout son sang, un Dieu séra mort sur une croix, aura institué tant de sacrements, fait tant de miracles, pour établir la religion la plus sainte, pour enseigner à ses disciples le véritable chemin qui conduit au ciel, et toute la sainteté de cette religion, tout le fruit de
tant de travaux, de tant de prodiges, de tant de peines et de souffrances, se réduirait à recevoir quelques gouttes d'eau sur la tête au baptême? Et après de si grands exemples, vous présumeriez de vous sauver en (tassant les nuits à jouer aux cartes, à vous livrer à la luxure, à rire et à chanter dans les rues, et les jours à vous enivrer dans les cabarets, à danser sur les places publiques et à nouer des intrigues scandaleuses? Et vous aurez l'impudence de demander ensuite pour qui est fait le paradis, s'il n'est pas fait pour vous? Il serait plutôt fait pour un turc, pour un hérétique, pour un barbare, car quoique privés de la foi, ils ne mènent pas une vie aussi dissolue que la vôtre, et si vous me répliquez qu'il est impossible qu'un turc se sauve, je vous dirai qu'il l'est également que vous vous sauviez si vous ne changez de vie. Mais à quoi bon attaquer un monde, enseveli aujourd'hui dans la fange de ses voluptés sensuelles, et partant incapable de prêter l'oreille à la vérité? Nous du moins, chrétiens, ne nous trompons point, ah ! non, ne nous trompons point! et comprenez une bonne fois que Jésus-Christ en lançant cet anathème aux mondains : Vœ vobis qui ridetis! « Malheur à vous qui riez ! » nous apprend que les divertissements sont incompatibles avec le temps de la vie présente, qui est le temps de travailler sans relâche pour la vie éternelle, et de verser des larmes inconsolables à cause des misères et des tribulations qui nous pressent et nous accablent.