DEUXIÈME POINT
V. Si l'excellence de cette dévotion la rend merveilleusement agréable en' soi, les grands avantages qu'ello procure doivent nous la rendre souverainement chère. Et qui pourrait dire les grâces, les fruits, les mérites incalculables que les âmes pieuses en retirent ? Affirmons sans crainte que le Chemin de la Croix est une mine inépuisable où les peuples peuvent aller puiser des biens immenses, puisqu'il est salutaire aux justes
(1) Toutes églises desservies par les Franciscains de l'Observance.
Note no Traducteur.
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et salutaire aux pécheurs, salutaire aux vivants et salutaire aux morts, salutaire dans le temps et safutaire pour l'éternité.
Premièrement, il est salutaire aux justes : quelle plus douce récréation spirituelle pour une âme juste que d'aller d'une croix à l'autre, d'une station à l'autre, comme une abeille diligente en quête de miel, et d'extraire, pour ainsi dire, de chaque mystère un nectar délicieux, une consolation sensible qui réjouit le cœur et lui fait goûter un paradis anticipé? Ah ! bienheureux les fidèles qui possèdent dans leurs paroisses un exercice si religieux ! c'est en réalité une échelle par où les âmes peuvent à leur gré monter au ciel pour y jouir de Dieu ; ou plutôt,, Dieu lui-même vient sur la terre combler de bienfaits les âmes qui pratiquent cette dévotion, ainsi, que Notre-Seigneur l'a révélé à la vénérable Marie de l'Antigua, religieuse espagnole, morte en odeur de sainteté : « Sache, ma fille, lui dit-il, que le Chemin de la Croix est un trône où reposent les trois personnes de la très-sainte Trinité, et qu'il est moralement impossible que les âmes qui sont assidues autour de ce trône, c'està-dire qui pratiquent fréquemment cet exercice, viennent à se perdre. » Ne vous étonnez pas de m'entendre dire que le Chemin de la Croix est le trône de l'adorable Trinité, car je lis que la vénérable sœur Jeanne de la Croix vit mainte et mainte fois les anges du ciel, sous la forme de modestes jeunes gens, faire le Chemin de la Croix, adorant la souveraine majesté de Dieu, qui se plait à être reconnu pour auteur principal des salutaires mystères représentés â chaque station. Ames chrétiennes, où serait votre cœur, si vous ne vous affectionniez pas à un exercice si excellent, si utile et si saint, à un exercice qui fait les délices même des anges du paradis? Ah! souffrez donc que je m'écrie encore : Quel trésor! oh ! quel immense trésor !
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VI. Mais ce n'est pas tout; le Chemin de la Croix n'est pas seulement salutaire aux justes, il l'est aussi aux pécheurs. Je comprends maintenant, mes frères, pourquoi le monde est si corrompu de nos jours, d'où vient qu'on ne voit plus ni modestie dans les jeunes gens, ni gravité dans les vieillards, ni respect dans les églises, ni fidélité dans les contrats, et qu'il ne reste plus parmi nous aucune trace de piété et de dévotion. Quelle est la cause de cette ruine si générale? Le prophète Jérémie vous l'apprendra avec les larmes aux yeux : Desolationf desolata est ornais terra, quia nullus est qui recogitet corde1 : La terre est couverte de désolation, parce qu'il n'est personne de nos jours qui rentre en soi-même, qu'il en est très-peu qui méditent sur les travaux et les souffrances infinies par lesquels le Fils de Dieu nous a rachetés de l'esclavage du démon. En effet, de même que c'est cette méditation qui attire sur nous toutes les grâces, c'est aussi de l'ingrat oubli d'un si grand bienfait que proviennent toutes nos chutes, tous nos maux. C'est même en effaçant de notre esprit le souvenir de la passion du Sauveur que le démon prétend nous entraîner à notre ruine éternelle. Ecoutez le trait suivant, rapporté par un auteur digne de foi. Une servante de Dieu fut ravie en extase, et dans cet état elle vit en imagination l'enfer s'ouvrir devant elle. Là Lucifer, assis sur un trône de. feu, présidait un conciliabule de tous les démons réunis. Voici le langage qu'il leur tint : Démons mes sujets, je dois vous l'avouer : depuis la mort du Fils de Dieu je me sens énervé, je n'ai plus la même énergie qu'autrefois; je crains vivement une chose, c'est que les chrétiens ne pécheront plus, qu'aucun d'eux ne viendra plus en enfer, et qu'ainsi notre empire sera détruit. Je vous ai donc assemblés pour tenir conseil avec vous. —
(1) Jerem. 12, II.
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La servante de Dieu vit alors un démon plus rusé que les autres s'avancer pour répondre en ces termes : Prince et seigneur, ce que vous dites là n'est que trop vrai ; nous aussi nous nous sentons fort affaiblis ; toutefois j'ai trouvé le moyen de faire en sorte que tous les chrétiens se damnent. — Oh ! oh ! dit Lucifer, quel est donc ce moyen? — Le voici : qu'il nous soit permis de voler aux quatre coins du monde, d'enlever toutes les croix, et d'empêcher que les hommes ne pensent à la passion du Fils de Dieu; et vous verrez que si on leur ôte ce sujet de méditation, ils se rempliront la tête de fêtes, de plaisirs, de sollicitudes terrestres, et que tous se damneront. — Excellent avis, reprit Lucifer. Eh bien ! mes sujets, sortez, sortez de l'enfer, parcourez le mond j entier, abattez les croix et abolissez le souvenir du Crucifié. — Cet infernal projet ne réussit que trop, ca"r quiconque est au courant de l'histoire ecclésiastique sait parfaitement que pendant de longues années le monde fut comme plongé dans les ténèbres et qu'il en était bien peu qui pensassent à la passion du Sauveur. Mais notre séraphique Père saint François étant venu au monde, ordonna à ses enfants d'arborer la croix par • tout, afin de renouveler chez tous les hommes le souvenir des souffrances et de la mort de notre divin Rédempteur. Entre tous cependant, celui qui se distingua le plus dans cette sainte mission, ce fut notre saint réformateur, Pierre d'Alcantara. Il se plaisait à élever des croix d'une grandeur démesurée sur les plus hautes montagnes de TEspagne, et comme on lui en demandait la raison : « Il me suffit, répondait-il, que ces croix vues de loin tirent du cœur des passants un soupir sur la mort du Fils de Dieu. Je sais, moi, ajoutait le saint, je sais quel bien immense il en résultera pour leurs âmes. <> Vous voyez par là. mes frères, que réellement le Chemin de la Croix n'est pas seulement salutaire aux justes,
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mais aussi aux pécheurs, lesquels à la vue de ces croix sont touchés, se convertissent et reviennent à Dieu. Voulez-vous donc éviter l'enfer, et vous assurer le paradis? Voici le chemin que vous devez suivre, vous dit le prophète Isaïe : Hcec est via, ambulate in ea, et non declinetis neque ad dexteram, neque ad sinistravi1 : Marchez dans cette voie douloureuse, suivez la trace des pas de notre divin Sauveur, et soyez sûrs que vous ne tomberez point dans les ténèbres du péché, mais que vous arriverez à jouir de la douce lumière de la vie éternelle : Qui sequitur me non ambulai in tenebris, sed habebit lumen vitœ2.
VII. Le Chemin de la Croix nous procure déjà un immense bienfait, en entravant la route de l'enfer et en nous préservant de la damnation éternelle ; mais là ne se borne pas son utilité. En effet, il n'est pas seulement salutaire aux vivants, justes ou pécheurs; il l'est aussi pour les morts, en tant qu'il leur applique le trésor des indulgences accordées par les Souverains Pontifes. Dieu en soit loué ! après une foule de contradictions des plus opiniâtres, l'oracle du Vatican a enfin parlé : la déclaration de Clément. XII de sainte mémoire a dissipé tous les doutes, toutes les interprétations sinistres; par son bref Exponi nobis, publié en date du 16 janvier 1731, il établit clairement que les Chemins delà Croix qui ont été, ou qui seront dans la suite érigés par les Frères Mineurs dépendants du Général de l'Observance, dans les églises, oratoires, monastères, hôpitaux et autres lieux pieux quelconques, non assujettis à notre Ordre, jouissent néanmoins des mêmes indulgences que les Chemins de la Croix érigés dans nos églises. Jetez donc au feu tous ces petits livres qui renferment des opinions contraires, puisqu'ils ne sont plus dignes de foi. Remarli ) Is. 30, SI. (t) Joan. S, / :\
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quez de plus l'importante concession faite par notre saint Père le Pape Benoît XIV, lequel, après avoir confirmé les sages décisions de son prédécesseur, permit, par son href Cum tanta sit Passionisi, du 30 août 1741, d'ériger le Chemin de la Croix dans toutes les paroisses, afin que tous les curés aient la facilité de faire jouir leur troupeau de ce vaste trésor d'indulgences. Ces indulgences sont libres, perpétuelles et n'imposent aucune charge particulière ; il n'est pas nécessaire pour les gagner de se confesser et de communier : il suffit d'être en état de grâce ; on peut les gagner tous les jours et même plusieurs fois le jour, toties quoties, précisément comme on gagne les indulgences attachées aux stations de Jérusalem.
Mais, dira-t-on, quelles sont les conditions pour se procurer un si grand trésor? — Il y en a particulièrement trois : la premiere c'est d'être en grâce avec Dieu. — Et si quelqu'un se trouvait en état de péché? — Il ne peut s'appliquer les indulgences à lui-même, mais bien aux âmes du purgatoire. — La seconde consiste à visiter une à une les quatorze stations, sauf le cas d'un empêchement physique ou moral. — La troisième, à penser à la passion de Notre-Seigneur. — La Congrégation des indulgences a recommandé en outre de réciter à chaque station un Pater et un Ave, et de faire un acte de contrition.
Pour ce qui est de la quantité de ces indulgences, la même Congrégation a défendu d'indiquer un nombre précis ; tout ce qu'on peut dire, c'est que quiconque pratiquera ce saint exercice avec dévotion gagnera les mêmes indulgences que s'il visitait personnellement les stations du Chemin de la Croix, de Jérusalem, lesquelles sont très-nombreuses, et en partie plénières, en partie non-plénières. Appliquez-vous-en une à vous-même et les autres aux âmes du purgatoire ; ainsi toutes les fois
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que vous pratiquerez ce pieux exercice vous délivrerez beaucoup d âmes de ce lieu d'expiation pour les envoyer au ciel. Ah ! écriez-vous tous : Quel grand, quel immense trésor! S'il en était parmi vous qui n'en eussent pas souci pour eux-mêmes, qu'ils se laissent au moins toucher de compassion en faveur de ces saintes âmes. Une religieuse défunte apparut un jour à la vénérable Marie de l'Antigua, et lui dit : « Pourquoi, ma mère, ne faites-vous pas le Chemin de la Croix pour moi et pour les autres âmes du purgatoire? » — La vénérable servante de Dieu fut toute saisie, ne comprenant pas pourquoi la défunte lui tenait ce langage. Jésus lui apparut et lui dit: <• Le Chemin de la Croix, ma fille, est un puissant secours pour les âmes du purgatoire ; c'est pourquoi cette âme est venue te faire une pareille demande au nom de toutes. » — Ah ! si un rayon de la lumière céleste vous dessillait les yeux, vous verriez toutes ces stations environnées par les âmes souffrantes, qui, les mains jointes, vous supplient en disant : Misereminì mei. Par pitié, faites le Chemin de la Croix pour nous; pour moi, qui suis l'âme de votre père, pour moi, etc. Misereminì mei... Est-il personne ici qui aurait le cœur assez dur pour n'être pas attendri et touché de compassion en faveur de ces saintes âmes? D'autant plus qu'en les délivrant du purgatoire, vous acquérez une assurance morale de ne pas tomber vous-mêmes en enfer.
VIII. Les indulgences sont un motif bien propre à nous exciter à pratiquer avec dévotion ce saint exercice, mais elles n'en sont pas la fin principale. Le Chemin de la Croix n'est pas seulement salutaire aux justes et aux pécheurs, aux vivants et aux morts; il l'est aussi pour le temps et surtout pour .l'éternité, à caute des mérites qui en résultent pour nous, et de la satisfaction qu'on procure au cœur de Dieu. C'est ce que Notre-Seigneur manifesta un jour a an de ses serviteurs. Celui-ci lui
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demandait par des soupirs ardents et réitérés quel pouvait être l'hommage le plus agréable à ses yeux. Jésus-Christ lui apparut avee une croix sur les épaules et lui dit: « Mon fils, aide-moi à porter cette croix, médite sans cesse ma passion douloureuse en faisant le Chemin de la Croix, et tu me procureras la satisfaction la plus douce à mon cœur. » Faut-il donc s'étonner que tous les saints exaltent jusqu'au ciel un si noble exercice? Saint Bonaventure dit qu'il n'y a point de pratique de piété qui contribue plus efficacement à la sainteté que l'exercice du Chemin de la Croix. Le vénérable Pierre de Blois assure que Notre-Seigneur déclara à un de ses serviteurs que rien au monde ne lui est plus agréable que de voir une âme pratiquer avec dévotion le Chemin de la Croix ; et le bienheureux Jean Taulère écrit qu'il fut révélé à un serviteur de Dieu que quicon'que fera le Chemin de la Croix recevra de Notre- Seigneur les grâces et les faveurs les plus signalées; je m'abstiens de les détailler pour n'être pas trop long, et me borne à citer la dernière, savoir que Jésus-Christ lui-même lui apparaîtra au moment de la mort, l'assistera dans sa dernière agonie, le protégera contre tous les efforts de l'enfer et introduira son âme dans le lieu de son repos. Oh ! quelle précieuse faveur ! quelle grâce inestimable ! Cependant ce qu'assure le bienheureux Albert-le-Grand est bien plus fort ; écoutez-le tous et que la haute idée qu'il va vous donner de cette dévotion ne sorte jamais de votre esprit ; ce saint docteur va jusqu'à dire qu'on mérite davantage par une seule pensée sur la passion de Jésus-Christ, et par conséquent en faisant une seule fois le Chemin de la Croix, qu'en jeûnant tous les vendredis au pain et à l'eau pendant une année entière ; qu'on mérite davantage en faisant le Chemin de la Croix qu'en se donnant plusieurs fois, la discipline jusqu'au sang ; qu'on mérite davantage en p. m. vi. 39
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faisant le Chemin de la Croix qu'en récitant tout le psautier ; qu'on mérite davantage en faisant le Chemin de la Croix qu'en faisant à pieds nus le pèlerinage de St-Jacques en Galice.
Que dites-vous, maintenant? N'êtes- vous pas ravi à la vue des trésors de mérites qui vous sont offerts dans cette salutaire dévotion? Voyez donc si ce n'est pas avec raison qu'un fameux missionnaire, le père Gavarri, aimait à dire qu'on gagne plus à faire une seule fois le Chemin de la Croix, qu'à réciter cent chapelets sans réfléchir aux mystères, comme beaucoup ont coutume de le faire. En effet, l'exercice du Chemin de la Croix nous fait nécessairement penser aux mystères qui sont représentés sous nos yeux à chaque station : ces images sensibles et touchantes font aisément impression sur nos cœurs et les excitent à la contrition. Ce fut là le motif principal pour lequel Clément XII, de sainte mémoire, se plut à étendre les indulgences de ce pieux exercice ; il le considéra comme le moyen le plus propre à introduire insensiblement parmi les fidèles l'usage de la méditation, qui est le principe de la grâce et de la vertu, et qui est si agréable à Notre-Seigneur.
Si tous ces mérites, toutes ces richesses spirituelles et la magnifique couronne qu'elles vous préparent dans l'éternité, ne vous touchent pas, au moins serez-vous sensibles à votre avantage temporel ; car le Chemin de la Croix n'est pas seulement salutaire pour l'éternité, mais aussi pour le temps présent, ainsi que Noire-Seigneur lui-même le déclara à la vénérable Marie de l'Antigua : « Sache, ma fille, lui dit-il, qu'en faveur d'une seulo âme qui fera dévotement le Chamin de la Croix, je protégerai tout le peuple où l'on honorera de cette manière le souvenir dp ma passion, et je le délivrerai de tous les maux temporels qu'il aurait mérités par ses péchés. » Heureuse donc, mille fois heureuse la paroisse où, non
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pas une âme seulement, mais tant d'âmes pratiqueront dévotement le Chemin de la Croix ! Oh ! de combien de calamités, de combien d'orages , de grêles, de tremblements de terre, de maladies contagieuses et autres catastrophes, ce peuple fortuné sera préservé par la miséricorde divine !' Dites-vous donc tous intérieurement: Quel précieux, quel immense trésor! ou plutôt que chacun de vous forme au fond de son cœur une sainte et salutaire résolution, et se dise bien sincèrement: Désormais, ma dévotion la plus chère, ma dévotion de prédilection sera le saint exercice du Chemin de la Croix. Oui, mes frères, embrassez-la avec ferveur ; elle vous couronnera de gloire en paradis, et sera icibas un bouclier qui vous protégera contre tous les coups de la justice divine. Vous devez donc y placer toutes vos affections, toute votre consolation, toute votre gloire, afin de pouvoir dire avec saint Paul : Milli absit gloriavi, nisi in cmtce Domini nostri Jésu C liristi1.
troisième point.
IX. Avouez-le franchement, mes chers auditeurs; une secrète pensée qui vous dépeint en imagination ce pieux exercice comme trop difficile, mêle quelque amertume au bonheur que vous avez goûté jusqu'ici en en entendant raconter les merveilleuses excellences, les avantages extraordinaires. Mais combien vous vous trompez ! Autant l'exercice du Chemin de la Croix est excellent dans son origine, utile et salutaire par les fruits qu'il produit, autant il est facile en pratique. Voulezvous savoir ce qui est requis pour le pratiquer avec fruit? Deux choses : qu'il y ait un cœur qui batte dans votre poitrine, et que l'eau du baptême ait coulé sur votre front, en d'autres termes, il faut avoir la foi pour croire
(1) Galat. 6, i4.
à tout ce que le Fils de Dieu a souffert pour nous, et un cœur pour compatir à ses souffrances. Il semble que Notre-Seigneur lui-même n'exige que ces deux choses de la part de ceux qui veulent le suivre dans la voie douloureuse : voir et réfléchir : 0 vos omnes qui transitis per vicini, attenente et vicletê: « 0 vous tous rj ni passez par celte voie, considérez et voyez. » Il parait impossible à l'aimable Sauveur, qu'un chrétien voie ses souffrances et y réfléchisse, sans être porté à lui payer un tribut de larmes et de compassion : Attendue et videte si est dolor sicut dolor meus. Voulez-vous savoir ce que je me propose principalement par l'érection du Chemin de la Croix? Mon but est d'user du stratagème ingénieux qu'imagina Hyppolite Canalino pour convertir une courtisane. Ecoutez. Après avoir tout mis en œuvre et épuisé vainement tous les moyens, voici enfin l'expédient qu'il inventa. Il fit exposer à sa vue un miroir où était peint le Christ expirant sur la croix. Cette femme le regarda, et dans le principe ne fit qu'en rire : son regard s'y arrêta de nouveau, elle y fixa sa pensée, et se dit avec un retour sur elle-même : Ah ! mon Sauveur ! quelle comparaison entre vous et moi ! Moi dans ce lieu infâme pour vous offenser^ vous sur cette croix à souffrir pour moi ; moi parée, ornée, couverte de fleurs, vous tout en sang et couronné d'épines; moi livrée aux divertissements et aux plaisirs, vous livré aux tourments et à la mort pour moi! Ah! mon doux Jésus! mon cœur est pénétré de douleur ; vous qui l'avez blessé, guérissez-le en me rendant la santé de lame. Qu'arriva-t-il ensuite? De même que le miroir d'Archimede hrùla l'armée ennemie et délivra Syracuse, ainsi le reflet d'un crucifix dans un miroir embrasa d'amour cette malheureuse et la convertit. Ah ! mes pauvres pécheurs, voilà le stratagème que Dieu m'a inspiré pendant cetie mission pour vous amener tous à la pénitence! J'ai ex-
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posé à vos regards, non pas un seul, mais quatorze miroirs, autant qu'il y a de stations formant ce Chemin de la Croix que vous voyez. A chacun de ces miroirs, je veux dire de ces stations, voss avez beaucoup à voir, beaucoup à vous mirer, si vous faites la comparaison entre l'état présent de votre âme et celui où votre divin Sauveur s'est mis par amour pour vous. Oh ! quel contraste fera votre orgueil en présence de sa profonde humilité; votre colère, vos emportements, vos blasphèmes en face de sa douceur ; votre sensualité, votre délicatesse à côté de tant de tourments et d'agonies si cruelles ! Et tout cela ne suffirait pas pour briser votre cœur de douleur, le faire fondre en larmes et en tirer une foule d'actes de contrition? En définitive, on demande simplement que vous regardiez, que vous vous miriez, et que vous réfléchissiez: est-il rien de plus facile que cela? Etes-vous enfin convaincus qu'autant le Chemin de la Croix est excellent dans son origine, utile par les fruits qu'il produit, autant il est facile en pratique? Remerciez Dieu de vous avoir enrichis d'un pareil trésor. La mission est terminée, mes frères; mais le Chemin de la Croix sera une mission perpétuelle qui ne finira jamais.
Il me reste, en dernier lieu, à vous enseigner la manière dont on pratique ce saint exercice.
X. Le Chemin de la Croix peut se faire de deux manières. La premiere, qui est celle que nous allons mettre en pratique ce soir, consiste à le faire processionnellement avec le concours de tous les fidèles et du clergé. On marche d'une station à l'autre, en chantant une strophe du S t abat Mater ou d'un cantique spirituel analogue; à chaque station, les réflexions sont lues à haute voix dans le petit livre en usage, comme vous verrez (jue nous ferons, à votre grande satisfaction. C'est aussi de cette manière qu'il faudra la pratiquer une fois par mois, un dimanche à votre choix, ainsi que tous les ven-
dredis du mois de mars. — La seconde manière est usitée lorsqu'on le fait en particulier. Dans ce cas, si quelqu'un veut se servir du petit livre pour méditer avec plus de dévotion sur les mystères, il fera bien, mais cela n'est pas nécessaire. Il suffit qu'on ait soin de s'exciter au repentir de ses péchés, sur lesquels il est bon de faire un acte de contrition formel, puis on se transporte à la première station, où l'on fait une inclination profonde devant la croix, en disant : Adoramus te, Christe, etc., on réfléchit ensuite un instant au mystère qu'on a sous les yeux, on récite un Pater et un Ave, on fait un acte de contrition, et on salue de nouveau la croix, en disant : Miserere nostri, etc. Vous voyez combien c'est facile. J'appelle ici surtout l'attention des personnes simples ou ignorantes, afin que lorsqu'on leur imposera pour pénitence le Chemin de la Croix, (et j'invite les confesseurs à imposer souvent cette pénitence si salutaire, qui est tout à la fois preservative et satisfactoire), elles sachent comment elles doivent s'y prendre. Je dis donc que ces stations représentent la passion de Notre-Seigneur; à chaque station rappelez-vous ses souffrances et compatissez-y en disant en vous-mêmes: Ah! mon Sauveur, combien vous avez souffert pour moi ! puis récitez un Pater et un Ave, et faites un acte de contrition. Retenez bien : une réflexion sur la passion de Notre- Seigneur, un Pater, un Ave et un acte de contrition à chaque station: cela suffit pour gagner les indulgences et acquérir une foule de mérites.
Le point important, c'est que, quand vous pratiquerez ce pieux exercice, vous gardiez un profond silence et une parfaite modestie, sans faire attention à ceux qui vont et viennent. Vous vous figurerez que vous accompagnez Jésus au Calvaire, et vous irez d'une station à l'autre avec le chapelet en main, les yeux baissés, ou fixés sur la représentation du mystère, et le cœur élevé
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vers Dieu. Ce saint recueillement est ce qui donne le plus de relief à une pareille dévotion. Prenez modèle sur une grande sainte, et que les femmes surtout apprennent d'elle à ne se montrer qu'avec un extérieur décent et très-modeste. Ecoutez.
XI. Sainte Eusébie, noble dame Romaine, d'après ce qu'on lit dans sa vie, avait une grande dévotion au Chemin de la Croix. Elle l'avait fait ériger dans son jardin, et tous les jours elle en parcourait les stations. Mais savez-vous comment? Elle se mettait une corde au cou et une couronne d'épines sur la tète, puis, chargeant une pesante croix de bois sur ses épaules, commençait le pieux exercice en versant des larmes et en poussant des soupirs. Un jour Notre-Seigneur lui apparut, lui aussi avec la croix sur les épaules et la couronne d'épines sur la tête, et lui dit: «Ma fille, les autres fois j'ai chargé beaucoup d'anges de t'accompagner dans ce voyage douloureux; mais aujourd'hui je suis venu en personne. Faisons donc ensemble le Chemin de la Croix. » Et alors ce bon Sauveur se mettant à parcourir les stations avec sa servante, lui expliquait à chacune d'elles les cruelles souffrances qu'il y avait endurées ; puis, l'exercice terminé, il ajouta : « Ecoute, ma fille : veux-tu réjouir mon cœur, acquérir de grands mérites en cette vie et une gloire immense dans l'autre? Fais tous les jours le Chemin de la Croix. » Et cela dit, il disparut. Je vous dis de même : Voulez-vous vous assurer une bonne mort, des grâces abondantes ici-bas, et une grande gloire là-haut? Pratiquez, si pas tous les jours, souvent du moins, le Chemin de la Croix, par exemple, ce qui serait fort bien, tous les vendredis et jours fériés. Vous devez cependant choisir une heure opportune ; il n'est pas permis de faire le Chemin de la Croix lorsque l'église est pleine de monde, ou pendant un office solennel, ou à plus forte raison pendant Qu'on y célèbre la sainte messe ; ce serait dis-
traire les autres fidèles; c'est un point auquel doivent veiller messieurs' les curés, comme aussi à ce que les femmes aient terminé avant le coucher du soleil pour rentrer chez elles1 . Il me reste à vous signaler un fruit solide et extrêmement profitable que je désire que vous retiriez du Chemin de la Croix, chaque fois que vous le ferez. Ne le dédaignez pas, je vous en prie. Faites donc bien attention, je serai court.
XII. La fin principale du Chemin de la Croix est la réforme de mœurs parmi les fidèles ; cette fin s'obtiendra si, toutes les fois que vous pratiquez l'exercice du Chemin de la Croix, vous en recueillez le fruit que j'ai en vue, c'est-à-dire une souveraine horreur du péché mortel, et un grand amour pour les souffrances. Premièrement, une souveraine horreur du péché : pour'cela, vous devez, à chaque station, faire l'acte de contrition avec toute la ferveur possible et du fond du cœur, détestant le péché plus que tous les maux actuels ou possibles, et formant le bon propos de vous laisser plutôt mettre en pièces et entraîner tout vivants en enfer, que de commettre un seul péché mortel. Heureux si vous en emportez un fruit si précieux ! — L'autre est un grand amour des souffrances. Ah ! ôtez-vous de la tête cette maxime diabolique, qu'on peut avoir deux paradis, l'un ici-bas, et l'autre au ciel. Non, mes frères, non, cela n'est pas. Passez en revue tous les saints, et vous verrez que tous ont choisi la voie semée d'épines, de tourments et de croix : Omnes sancii quanta passi sunt tormenta ut securi pervenirent ad palmam martyrii"\ Comment prétendriez-vous arriver au ciel par une autre voie? Le bienheureux Jacques de Todi entra un jour dans un magnifique salon, rempli de
(1) Il est d'us:ige en Itnlio de fermer les églises, au moins pour 1 s femmes, vers le coucher du soleil. Nom du Tkadixteuk.
(i) lirev. Rom. in ofl". de coi. MM.
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monde, et voyant le*luxe avec lequel étaient vêtues toutes les personnes qui se trouvaient là, les plaisirs auxquels elles s'abandonnaient, il promena autour de lui un regard d'étonnement ; puis s'écria avec une sorte d'enthousiasme : •«Notre-Seigneur est un insensé, la sainte Vierge est une insensée, les apôtres sont des insensés, tous les saints qui sont maintenant au ciel n'ont été que des insensés! » Tous les assistants furent stupéfaits en entendant un pareil blasphème sortir de la bouche d'un homme si renommé pour sa sainteté, et la curiosité les porta à lui demander pourquoi il tenait un pareil langage: « Parce que, reprit le bienheureux, Notre-Seigneur, la sainte Vierge et tous les saints sont entrés au ciel par la voie des souffrances, tandis que vous prétendez y entrer en suivant la voie des plaisirs et des divertissements. Ou ceux-là furent des insensés, ou c'est vous qui l'êtes. » L'ironie de ce saint ne- pourrait-elle pas être retournée à votre adresse? Mnis non; voici ce que vous ferez : à chaque station vous prendrez la résolution de faire quelque acte de mortification, à l'une de mortifier les yeux, à l'autre de mortifier la langue, et ainsi de suite. Tout au moins, prenez la résolution de supporter de bon cœur les croix qu'il plaît, à Dieu de vous envoyer, croix de paille en comparaison de la croix de Notre-Seigneur. De la sorte vous ne ferez pas beaucoup de fois le Chemin dé la Croix sans avoir complètement réformé toute votre conduite, et ce saint exercice vous servira d'échelon pour monter au eiel. C'est le bonheur que je vous souhaite.
PRONONCÉ LORS DE LÉRECTION DU CHEMIN DE LA CROIX DANS LE COL1SÉE, A ROME1.
I. Les trésors précieux, les mines les plus riches ne se découvrent qu'a grand'peine en creusant dans les entrailles des plus hautes montagnes, et les pierres de grande valeur ne se trouvent que sur leurs cimes escarpées. Pour vous convaincre de cette vérité, venez avec moi sur le mont de l'Alverne, et contemplez-y mon glorieux patriarche saint François d'Assise. Uniquement occupé à la recherche de la perle précieuse de la perfection évangélique, il ne sait à quel exercice se vouer de préférence au Milieu des privations de son austère pauvreté et des rigueurs de la pénitence la plus inouïe. Un jour qu'il roulait dans son esprit diverses pensées à ce sujet, il fut tout à coup ravi en extase, et dans un élan d'amour il se trouva transformé en Jésus crucifié, c'està-dire qu'il reçut dans ses pieds et ses mains les stigmates sacrés du Sauveur. Alors ce séraphin dans un corps humain comprit qu'il ne devait plus chercher d'autre
(1) Saint Léonard fut le promoteur de l'établissement du Chemin de la Croix, dans l'amphithéâtre de Flavien, vulgairement appelé le Colisee, et l'érection en fut faite solennellement par le patriarche de Cons- .antinople, vicaire-général du cardinal-vicaire, le 27 décembre 1750. Voyez la Vie du Saint, lre part., ch. 17.
Noni du Traducteur.