POUR L'ÉRECTION DU CHEMIN DE LA CROIX
où l'on arracha à mon bien-aimé Fils tous ses vêtements, ou plutôt où on l'écorcha tout vivant comme un tendre agneau, sans qu'il ouvrit la bouche pour se plaindre. — Elle arrive ensuite à la onzième station, où Jésus fut attaché à la croix : C'est en ce lieu, dit la Mère affligée, que mon Jésus fut étendu sur un dur lit de mort, et où, à grands coups de marteau, on lui enfonça de gros clous dans les pieds et dans les mains, en me perçant le cœur du même coup. — Elle arrive à la douzième station, sur le sommet du Calvaire, où Notre- Seigneur fut élevé en croix. Ah ! c'est ici surtout que la Mère désolée s'abandonne à ses réflexions. Muette de douleur et debout comme une statue, elle leve les jeux, se figurant voir encore, suspendu en l'air sur trois clous, son bien-aimé Fils, et tout en larmes, elle laisse enfin échapper ces paroles mêlées de sanglots : Voici où mon Fils agonisant m'interpella du haut de la croix, et me dit un dernier adieu, où moi-même je fus condamnée à le voir expirer sous mes yeux. Ah ! comment alors ne suis-je pas tombée en défaillance, comment n'ai-je pas rendu le dernier soupir, oppressée par l'excès de ma douleur ? — Puis, se détachant de la croix, elle avance jusqu'à la treizième station, où le corps inanimé de Jésus fut déposé sur son sein : C'est ici, dit Marie, que j'ai reçu entre mes bras ce précieux dépôt, c'est ici que j'ai ajusté de mes mains et remis à place ses chairs déchirées et pendant en lambeaux, c'est ici que j'ai lavé de mes larmes ses plaies sacrées, et que mes souffrances se renouvelèrent à la vue de ses meurtrissures. — Elle arrive enfin au saint Sépulcre, qui est la dernière station, et ici la Mere désolée ne profère qu'une seule parole : Voila le sépulcre qui m'a ravi mon doux Jésus ; — et à ces mots elle fond en larmes. En voyant pleurer cette divine Mère, les pieuses Marie pleurent à leur tour, tous les fidèles, tous les anges témoins de ce
spectacle pleurent pareillement, et je suis porté à croire que jusqu'aux pierres du sépulcre, elles durent être amollies par les tendres baisers que la sainte Vierge y imprimait, selon la remarque du vénérable Bède : In eisdem locis etiam lacrymas fundebat, et suavissimi oris sui oscula dulcissima imprimebat.
Telle est, mes chers fières, l'origine du Chemin de la Croix. Ce pieux exercice fut donc inventé par la trèssainte Vierge, pratiqué par elle et laissé par elle en héritage à ses fidèles serviteurs. — Mais quelle garantie avons-nous, mon père, que la sainte Vierge ait réellement inventé et pratiqué cette touchante dévotion? — OutreJa révélation de sainte Brigitte que nous avons déjà citée, nous avons le témoignage d'un écrivain irèsancien, Adricomius ; ce pieux auteur s'exprime en et s termes : Pia habet traditio majorum, beatissimam Virginem, qvos cum suis cruenta Filli sui vestigia ad crucem usque sequuta fuit, post cjus sepulturam huc redeuntem, primam Viam Crucis ex devotione calcasse ; unde et Christianorum processioncs, ac crucis gestationes originem habere videntur. Il affirme donc, un vertu d'une antique tradition, que la très-saime Vierge inventa et pratiqua en même temps le saint exercice du Chemin de la Croix ; il ajoute même uno réflexion bien digne d'attention, savoir que c'est de cette pratique qu'aurait pris naissance dans l'Eglise l'usage défaire des processions, et d'y porter la croix en tête. Que dites-vous maintenant, mes chers auditeurs? n'êtesvous pas satisfaits? Ne peut-on pas dire que le Chemin de la Croix est la mère de toutes les dévotions, puisque c'est la plus ancienne de. toutes, la plus sainte, la plus pieuse, la plus divine et la plus excellente? Cela étant, elle mérite à juste titre d'avoir la préséance sur toutes les autres. Prononcez donc la sentence en sa faveur du fond de vos cœurs, en vous écriant : Quel précieux trésor! oh! quel précieux trésor!
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TV. Plût à Dieu que vos cœurs fussent tous pénétrés, à l'égard du Chemin de la Croix, de cette dévotion que conçurent, à l'exemple de Marie, les premiers fidèles ! ils montraient un tel empressement à visiter jour et nuit les saintes stations de Jérusalem, qu'ils provoquèrent la jalousie des païens. Ceux-ci, ne pouvant souffrir co nombreux concours, imaginèrent, pour l'empêcher, d'élever sur le sommet du Calvaire la statue de Vénus, et sur le saint sépulcre celle de Jupiter, afin que les chrétiens fussent détournés de visiter ces saints lieux par la crainte d'être taxés d'idolâtrie. Ces infâmes statues, furent dans la suite abattues par sainte Hélène, qui s'appliqua avec une magnificence royale à remettre en honneur les lieux consacrés par les plus augustes souvenirs. Cependant la charité des peuples se refroidit avec le temps; la Terre-Sainte, d'ailleurs, étant tombée au pouvoir des Musulmans, il devint très-difficile de visiter les stations avec la vénération requise. Mais grâce à Dieu, Robert, roi de Sicile et de Jérusalem, conçut en 1322, par une inspiration d'en haut, le pieux dessein de confier la garde des saints lieux aux Frères Mineurs dépendants du Ministre Général de l'Observance. Dès lors un vaste champ s'ouvrit à ces religieux pour exercer leur zèle. Leur première pensée fut de remettre en vigueur l'exercice du Chemin de la Croix sur la montagne sacrée. Ayant ensuite obtenu des Souverains Pontifes grand nombre d'indulgences en faveur de cette pieuse pratique, ils s'en firent les propagateurs dans le mónde entier; si bien qu'on peut dire que de nos jours, grâce à cet exercice, chaque ville est devenue une nouvelle Jérusalem, chaque montagne un Calvaire, chaque église, chaque oratoire, chaque lieu pieux un Chemin de la Croix. Et qu'est-ce qui fait mieux éclater l'excellence toute particulière de cette dévotion que de la voir embrassée avec tant d'ardeur par les peuples,
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révérée par les grands, honorée partout? II n'y a pins aujourd'hui, en effet, ni royaume, ni province, ni ville où l'on ne voie érigées les croix représentant la Voie douloureuse. Parcourez toutes les villes de France, d'Espagne, de Portugal, et jusqu'aux Indes orientales, et vous trouverez peu de paroisses où l'on ne pratique l'exercice du Chemin de la Croix. Je lie parle pas de Rome où tous les monastères de vierges ont embrassé à l'envi une dévotion si avantageuse ; je ne parle pas de la vénération extraordinaire avec laquelle elle est pratiquée dans les églises d'Ara-Cœli, de Saint- François a Ripa, de Saint-Pierre à Montorio, de Saint-Bonaventure et de Saint-Isidore1, où, particulièrement les vendredis du mois de mars, il se fait un concours si considérable du peuple romain, qui va se prosterner devant les stations, et prouver par le fait que cet exercice est en réalité le plus saint, le plus pieux, le plus excellent qui se pratique dans l'Eglise. Souffrez donc que saisi d'admiration à la vue des rares et prodigieuses excellences du Chemin de la Croix, je m'écrie de nouveau : Quel grand trésor ! oh ! quel grand trésor !