‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 97 sur 101 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Vili. De quel pur éclat ne brille pas une perle précieuse et de grande valeur enchâssée dans une bague d'or? C'est une perle précieuse, une perle céleste que le Chemin de la Croix, comme vous venez de l'entendre : quel reflet ne va-t-il donc pas projeter étant érigé dans cet amphithéâtre, si admirable et en même temps si vénérable ? Mais en quoi admirable ? en quoi vénérable ? Serait-ce parce que les empereurs romains s'efforcèrent à l'envi d'en faire le monument le plus splendide et le plus majestueux, comme étant le théâtre de prédilection de leurs impies et barbares divertissements? Serait-co parce qu'on employa à sa construction plus de dix mille juifs réduits en esclavage par Titus, et qu'on y dépensa plus de dix millions d'écus romains, ou plutôt qu'on y versa, comme dit Cassiodore, un torrent de richesses : profuso flumine divitiarum ? Serait-ce parce qu'à raison de sa magnifique architecture, et de la perfection de l'exécution, il l'emporta de beaucoup, au jugement de Martial, sur toutes les autres merveilles du monde ? Faudrait-il le proclamer admirable à cause de l'oracle emphatique et fort flatteur en effet pour le Colisée, qu'on trouve dans les Collectanea2 du vénérable Bôde ?

(1) Galat. 6, 14.

(2) L'écrit intitulé Collectanea, et inséré parmi les œuvres du vénérable Bède, est justement compté parmi ceux dont l'authenticité est suspecte.C'est néanmoins le document le plus ancienoù le nom de Colisceus soit donné à l'amphithéâtre de Flavisn. Noïb du Tkaductbur.

Ecoutez-le: Quamdiu stat Colisœus, stat et Ruma! quando cadet Colisœus, cadet et Roma : quando cadet Roma, cadet et mundns: « Tant que le Colisée restera debout, Rome restera debout ; lorsque le Colisée tombera, Rome tombera aussi, etlorsque Rome tombera, l'univers s'écroulera. » Serait-ce à cause de ces éloges et d'autres semblables dont les plumes les plus illustres lui ont payé le tribut qu'il faudrait proclamer notre Colisée si admirable et si digne de vénération? Non, mes frères, non. Quel est donc le caractère particulier qui fait exalter jusqu'aux nues un monument si étonnant et si prodigieux ? C'est le sang précieux de tant de centaines et de milliers de martyrs, les uns dévorés par les bêtes féroces, les autres égorgés par la main du bourreau, d'autres consumés par les flammes ou tourmentés et immolés à Dieu de mille autres manières. Ce sang très-pur, voilà ce qui rend surtout le Colisée achnirable et digne de notre vénération : C'est ce qui a cimenté la foi dans Rome, et c'est là aussi ce qui fixera plus immuablement le Saint- Siège dans cette capitale du monde.

IX. Afin d'enflammer vos cœurs d'une vive dévotion envers les saints martyrs qui ont versé leur sang en ce lieu pour Jésus-Christ, il est bon d'en rechercher le nombre, la qualité et la constance.

Quant au nombre, vous pouvez en juger par la réponse spirituelle et profonde que faisait le pape saint Pie V à ceux qui lui demandaient des reliques: il les envoyait prendre de la terre du Colisée, qui est tout imbibée du sang des martyrs ; faisant allusion par là à la multitude innombrable des athlètes de Jésus-Christ qui consacrèrent cet amphithéâtre par leur sang. Un des plus célèbres fut saint Ignace, évoque d'Antioche, lequel fut, sinon le premier, au moins un des premiers, et mérite à raison de ses glorieux faits d'être appelé en quelque sorte le protomartyr du Colisée. Telle fut la constance

de cet illustre confesseur de la foi, qu'écrivant aux fidèles de Rome, il les conjure de ne pas chercher à empêcher son triomphe par leurs prières, comme il était arrivé à d'autres chrétiens, dont les corps, grâce à une vertu d'en haut, furent respectés par les bêtes féroces : Ne sicut aliorum martynim non audeant corpus metim attingere. Il souhaitait d'être broyé sous la dent des lions, et c'est ce qui arriva, ses voeux ardents furent exaucés à la lettre. D'autres martyrs sur lesquels nous avons des relations certaines sont saint Eustache et ses compagnons, sainte Bibiane, sainte Martine, saint Abdon e't saint Sennen, deux cent soixante-douze soldats, saint Vite et saint Modeste, saint Sempronius et ses compagnons, et une foule d'autres qu'il serait trop long d'énumérer. Je me bornerai à faire mention de deux seulement, dont le premier est l'architecte même de ce merveilleux monument : d'après des documents anciens, il conste que ce fut un pieux chrétien nommé Gaudence ; les païens passèrent malicieusement son nom sous silence ; mais il mérite un éloge spécial, moins à cause de son génie qui sera glorifié dans tous les siècles, qu'à cause de la palme du martyre qu'il obtint de l'ingrat et cruel Vespasien. L'autre est le dernier de tous les martyrs qui consacrèrent ce lieu par leur sang, je veux parler de saint Almachius, solitaire et martyr. Ce saint anachorète, apprenant avec quelle profusion le sang humain était versé au .Colisée, partit de la Palestine et se rendit à Rome. Au moment où l'amphithéâtre était rempli de spectateurs, il s'introduisit au milieu des gladiateurs, et leur reprocha avec une sainte hardiesse cette cruauté païenne. Le préfet Alippius, qui était présent, ordonna qu'on le mît à mort, ce qui fut exécuté sur-le-champ, au rapport de Baronius. Ce fut alors que l'empereur Honorius porta une loi sévère pour faire cesser tout à fait les sanglants spectacles des gladiateurs.

X. Ce qui nous donne surtout une idée du nombre incalculable des martyrs du Colisée, c'est le fait que signale Tertullien, qui florissait au troisième siècle. Les païens, ainsi qu'il le dit dans son Apologétique, avaient coutume d'attribuer aux cbrétiens tous les malheurs qui affligeaient la ville et l'empire; aussitôt donc qu'éclatait une calamité quelconque, une disette, une guerre, un tremblement de terre, une contagion, un débordement du Tibre, ou autre chose semblable, ils s'en allaient parcourant les rues et criant : les chrétiens aux lions, les chrétiens aux lions : Christiani ad leones, christiani ad leones. Jugez quel carnage on dut faire de ces pauvres chrétiens pendant tant d'années ! Mais que disje, pauvres! Heureux plutôt, mille fois heureux! Ah! je n'envie autre chose à ces temps anciens que les occasions alors si fréquentes de devenir martyr de Jésus- Christ. Du moins, mes frères, si nous ne pouvons devenir martyrs de fait, je voudrais que ce soir nous fussions tous martyrs de désir. Imitons au moins ces saints, ces serviteurs de Dieu qui, pénétrés de dévotion envers les saints martyrs, professaient une souveraine vénération pour ce lieu auguste, le visitaient souvent, et y obtenaient des grâces signalées. Saint Philippe de Néri, véritable apôtre de Rome, et très-dévot envers les saints martyrs, ne se contentait pas, pour les honorer, de passer bien souvent les nuits dans les catacombes de Saint-Calixte, sous l'Eglise de Saint-Sébastien, il visitait aussi notre Colisée, qu'il avait en grande vénération. Un jour qu'il méditait en ce saint lieu sur le glorieux sort des martyrs, qui conquirent tant de palmes et de mérites, il fut assailli par le démon qui vint le tenter violemment sous la forme d'une femme impudique : le saint fit aussitôt le signe de la croix, et invoquant les martyrs à son secours, il remporta sur l'ennemi une glorieuse victoire. Saint Ignace de Loyola, fondateur de l'illustre

Compagnie de Jésus, éprouva aussi la protection de nos saints martyrs, auxquels il avait une grande dévotion : la maison professe se trouvant, dans les commencements, dans une grave nécessité, et manquant des choses les plus indispensables, il arriva un jour qu'une personne inconnue remit à son procureur, ici même dans le Colisée, une aumône de cent écus d'or. Saint Camille de Lellis, accablé de douleur de ne pouvoir être ordonné à Saint-Jean de Latran, à cause de l'absence de quelques clauses indispensables dans les lettres démissoriales de son évêque, se sentit intérieurement consolé en approchant du Colisée ; car une heureuse inspiration, due à l'intercession des saints martyrs, lui suggéra le moyen de suppléer au défaut que nous venons d'indiquer.

Et vous, mes frères, que faites-vous? Comment votre ferveur ne se réveille- t-elle pas ce soir ? Voulez -Vous remédier à tant d'adversités qui pèsent sur vos familles? Venez au Colisée, faites-y avec dévotion le Chemin de la Croix, et soyez certains que vous y trouverez le remède à tous vos maux. Ah ! permettez que je termine ce discours par une exclamation. Plût à Dieu qu'il m'arrivât ce qui advint à un grand serviteur de Dieu, le père don Charles Tommasi, oncle de l'éminentissime Tommasi, d'heureuse mémoire! Sa dévotion envers les saints martyrs le porta à s'opposer à une chasse aux taureaux qui devait avoir lieu au Colisée ; non-seulement il réussit à l'empêcher, mais il publia en outre un opuscule intitulé : Courte notice sur V amphithéâtre de Flavien, consacré par le sang précieux d'innombrables martyrs; par cet écrit, il excita dans Rome une grande dévotion envers les saints martyrs et rendit le Colisée plus vénérable aux yeux de tout le monde. Plût à Dieu que mon pauvre discours pût obtenir le même effet! Et pourquoi pas? Dites-moi, mes frères, si ces saints martyrs, si ces serviteurs de Dieu que nous avons rappelés tout à l'heure,

revenaient parmi nous et voyaient ce que vous voyez, le Colisée enrichi d'un ornement aussi distingué que le Chemin de la Croix, que de bénédictions, que d'actions de grâces n'en adresseraient-ils pas au Ciel! Avec quelle assiduité ils viendraient visiter les stations ! Et vous, que faites- vous donc, je le répète? comment votre ferveur ne se réveille-t-elle pas ce soir ? Comment ne bénissez-vous pas Dieu de vous avoir ouvert une si belle route pour vous faciliter la conquête du ciel? Allons donc, bénissez lous le Seigneur, et je ne me contente pas que vous le fassiez de cœur, non, non; il faut que vous le bénissiez à haute voix, et d'une voix retentissante; dites tous avec moi : Dieu soit béni ! Dieu soit béni ! Répétez, répétez: Dieu soit béni! Quelques-uns rougissent de bénir Dieu, je m'en étonne! tous, hommes et femmes, dites encore : Dieu soit béni !

Mais Dieu soit béni surtout d'avoir inspiré à Notre Saint-Père de faire placer les stations dans ce lieu auguste. Il serait même venu en faire la bénédiction en personne, si une indisposition subite ne l'en avait empêché. Cet acte prouve de sa part tant de zèle et de sollicitude pour l'édification publique, que le souvenir, nonseulement s'en répandra par tout le monde catholique, mais mérite d'être gravé sur le marbre pour être transmis à la postérité la plus reculée, tandis qu'il doit vous exciter efficacement à pratiquer le plus souvent qu'il vous sera possible ce saint exercice.

En conséquence., vous autres hommes, je vous exhorta à vous faire inscrire dans la Congrégation des vrais Amants de Jésus et de Marie, et d'en observer les règles, déjà imprimées: la principale porte que deux l'ois par semaine, savoir le dimanche soir et le vendredi soir, on fera processionnellemtnt le Chemin de la Croix afin d'obtenir une sainte vie et une sainte mort. Heureux ceux qui entreront dans cette Congrégation! et plus

heureux ceux qui en pratiqueront fidèlement les pieux exercices ! car ils marcheront dans la voie royale du paradis.

Faites-vous-}" donc tous inscrire dès ce soir, et si vous ne le pouvez pas ce soir, il y aura quelqu'un chargé de recueillir tous les dimanches les noms de ceux qui voudraient être inscrits. Présentement on admet tout le inonde ; mais dans quatre ou cinq mois on verra quels sont ceux qui sont plus assidus, et ceux-là seulement seront reçus au nombre des Confrères. Cinquante d'entre eux porteront le sac couleur cendrée, avec une croix rouge sur la poitrine ; ceux-ci auront l'administration de la Congrégation et veilleront à l'entretien des petites chapelles formant les quatorze stations; ils auront soin de les faire badigeonner de temps en temps et d'en faire rafraîchir les peintures qui souffrent de l'humidité. Afin que ce sanctuaire soit mis en bon état, on doit terminer l'oratoire commencé, et paver toute cette place, afin qu'il n'y ait pas de boue en hiver et que l'herbe n'y croisse plus.

A cet effet vous devez tous faire une bonne aumône ce soir. Ceux qui ont contribué à la construction des petites chapelles, doivent ê. re contents de voir le parti qu'on a tiré de leurs largesses. Eh bien ! donc, pour que vous ayez aussi la joie d'avoir contribué à cette bonne œuvre, donnez tous généreusement. La collecte aura lieu durant l'exercice. Si vous n'êtes pas venus avec le gousset bien fourni, je me présenterai moi-même chez vous ou j'en enverrai d'autres pour recueillir votre aumône ; car j'ai extrêmement à cœur que tout se fasse d'une manière convenable.

Maintenant, mettez- vous à genoux pour assister avec plus de dévotion à la bénédiction qu'on va faire de toutes ces croix et stations. Cette bénédiction terminée, on commencera immédiatement le pieux exercice, et tous ceux

Page 1